Une session extraordinaire pour dénoncer le nettoyage ethnique et l’effondrement humanitaire
La trente-huitième session extraordinaire du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, convoquée en urgence à Genève à la mi-novembre 2025, constitue un jalon institutionnel critique dans l’appréhension internationale de la guerre civile qui dévaste le Soudan. Focalisée sur les atrocités méthodiquement documentées à El Fasher et dans la région limitrophe du Kordofan, cette session illustre la tentative désespérée de la communauté internationale de judiciariser un conflit asymétrique qui menace l’architecture sécuritaire de l’ensemble de la Corne de l’Afrique et de l’espace sahélien. Pour l’Afrique et les garants de sa souveraineté, cette initiative onusienne soulève un paradoxe fondamental : d’un côté, elle offre une caisse de résonance vitale pour dénoncer le nettoyage ethnique, les exécutions sommaires et l’effondrement humanitaire orchestrés par des factions belligérantes soutenues par des puissances extrarégionales ; de l’autre, elle met en lumière l’impuissance systémique de l’architecture de sécurité africaine à endiguer ses propres crises. L’adoption sans vote de la résolution A/HRC/RES/S-38/1 cristallise l’urgence absolue d’une protection des populations civiles, tout en posant la question épineuse de la viabilité et de la souveraineté d’un État soudanais en pleine fragmentation, désormais capturé par des logiques de prédation milicienne.
La militarisation de l’économie soudanaise, moteur du conflit
Depuis le 15 avril 2023, le Soudan est le théâtre d’une lutte hégémonique brutale et destructrice entre les Forces armées soudanaises (SAF) régulières, dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (RSF), commandées par le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti. Les origines profondes de cette confrontation s’enracinent dans la capture de l’appareil d’État par des élites militaires consécutivement à la chute d’Omar el-Béchir, et dans la monétisation effrénée des ressources naturelles, notamment l’exploitation aurifère, au profit exclusif de milices paramilitaires. Ces RSF, initialement créées et armées pour réprimer dans le sang les rébellions périphériques au Darfour, ont mué en une force politico-économique transnationale. La militarisation de l’économie soudanaise a été dramatiquement exacerbée par l’ingérence d’acteurs régionaux et mondiaux qui instrumentalisent le territoire soudanais et sa façade sur la mer Rouge pour des intérêts géostratégiques à long terme.
Dans cette dynamique de destruction, la ville d’El Fasher, capitale du Darfour du Nord, ainsi que les régions du Kordofan et leur épicentre d’El Obeid, sont devenues les cibles d’une violence systémique sans précédent. En tant que dernier bastion échappant au contrôle total des RSF dans la région du Darfour, El Fasher a subi un siège impitoyable, marqué par des pilonnages aveugles de zones résidentielles, la destruction d’infrastructures hospitalières vitales et un blocus humanitaire imposé délibérément comme méthode de guerre. La dégradation exponentielle de cette situation humanitaire a poussé une coalition d’États à saisir les mécanismes d’urgence du système onusien, palliant ainsi la paralysie de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et de l’Union africaine.
Accélération des procédures diplomatiques face au désastre génocidaire
La chronologie de la mobilisation institutionnelle autour de l’effondrement du Soudan révèle une accélération marquée des procédures diplomatiques face à l’imminence d’un désastre génocidaire documenté.
| Date | Acteur(s) Institutionnel(s) | Décision et Portée Stratégique |
| 11 Mai 2023 | Conseil des droits de l’homme | 32e Session extraordinaire (Res. S-36/1) : Élargissement et renforcement du mandat de l’expert désigné par le Haut-Commissariat pour le Soudan. |
| 5 Nov 2025 | Royaume-Uni, Allemagne, Norvège | Dépôt officiel de la demande (A/HRC/S-38/1) convoquant une session d’urgence, soutenue par 24 États membres. |
| 14 Nov 2025 | Haut-Commissariat des Nations Unies | Déclaration de Volker Türk détaillant les crimes de guerre à El Fasher sur la base d’imageries spatiales et de rapports de terrain. |
| 14 Nov 2025 | Conseil des droits de l’homme | 38e Session extraordinaire : Adoption sans vote de la résolution A/HRC/RES/S-38/1 condamnant les atrocités des RSF et appelant à l’arrêt immédiat des ingérences extérieures. |
| 16 Déc 2025 | Conseil de Paix et de Sécurité (UA) | 1319e réunion du CPS appelant à une réunion ministérielle urgente en marge du Sommet de l’UA pour coordonner une réponse continentale. |
Des preuves accablantes, mais une obligation de rendre des comptes déficiente
L’investigation approfondie sur la mécanique de cette trente-huitième session extraordinaire révèle une dichotomie frappante entre l’ambition du discours normatif onusien et la realpolitik implacable sur le théâtre des opérations. Les données recueillies par la Mission internationale indépendante d’établissement des faits (FFM) sur le Soudan confirment sans ambiguïté l’ampleur d’un nettoyage ethnique, particulièrement ciblé contre les communautés non-arabes au Darfour. Les documents présentés lors de la session attestent que les RSF et leurs milices alliées ont systématiquement ciblé des camps de déplacés, exécuté des leaders communautaires et pratiqué des viols de masse comme stratégie de terreur asymétrique et d’asservissement. Le Haut-Commissaire Volker Türk a employé un langage d’une rare gravité, affirmant que les preuves des exactions, telles que « les taches de sang à El Fasher photographiées depuis l’espace », constituaient une tache indélébile sur la conscience de la communauté internationale.
Cependant, l’analyse stratégique des délibérations du CDH démontre que l’architecture d’obligation de rendre des comptes (accountability) demeure structurellement déficiente face aux parrains financiers du conflit. La résolution S-38/1, bien qu’adoptée consensuellement sans vote, porte les stigmates des compromis diplomatiques nécessaires pour ne pas fracturer certains blocs régionaux. Le représentant du Soudan a d’ailleurs vivement contesté la convocation de cette session, dénonçant une démarche dirigée par des “porte-plumes” (penholders) occidentaux qui bafouerait la souveraineté de Khartoum. En filigrane, les débats au Conseil de sécurité de l’ONU ont montré une polarisation extrême : les États occidentaux (États-Unis, Royaume-Uni, France) poussent pour des sanctions ciblées contre les généraux des RSF, tandis que d’autres puissances comme la Russie, la Chine, et indirectement certains États du Golfe, insistent sur un dialogue intersoudanais strict pour éviter l’internationalisation des condamnations.
Une milice privatisée menace l’architecture de sécurité continentale
L’effondrement de l’État soudanais soulève des enjeux politiques vertigineux pour le continent africain, créant un précédent dévastateur où une milice privatisée et transnationale parvient à se substituer à l’autorité régalienne d’un État souverain. La gestion extravertie de cette crise par les instances onusiennes à Genève souligne l’urgence pour l’Afrique de réformer et de revitaliser son architecture continentale de paix et de sécurité, sous peine de marginalisation définitive.
Sur le plan économique et industriel, la guerre au Soudan dépasse la simple lutte de pouvoir pour s’apparenter à un pillage systématique et organisé des ressources extractives, principalement l’or, et des capacités agricoles du pays. Ces réseaux de contrebande siphonnent la richesse nationale vers des juridictions offshores, privant l’État de sa capacité de résilience financière et détruisant le tissu industriel local.
D’un point de vue diplomatique et sécuritaire, la crise soudanaise expose les profondes fractures au sein de l’Union africaine. Le Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) de l’UA, bien qu’ayant fermement condamné les massacres à El Fasher lors de ses réunions d’urgence d’octobre et décembre 2025, peine à imposer une médiation crédible, laissant un vide mortifère comblé par des initiatives occidentales ou moyen-orientales divergentes. Le risque d’une régionalisation totale du conflit est aujourd’hui une réalité critique. La porosité absolue des frontières avec le Tchad, la République centrafricaine, l’Égypte et l’Éthiopie transforme le conflit soudanais en un incubateur d’instabilité continentale, facilitant la circulation incontrôlée de mercenaires et d’armes lourdes dans la sous-région. Enfin, les enjeux juridiques posés par la documentation des crimes via la FFM et les appels à la saisine urgente de la Cour pénale internationale testent la capacité du droit international à punir les atrocités de masse en Afrique, ravivant les intenses débats sur l’immunité souveraine face au principe de compétence universelle.
L’identification des entités finançant les RSF demeure largement invérifiable
Plusieurs zones d’opacité limitent drastiquement l’efficacité de l’analyse et des interventions humanitaires. Premièrement, l’identification formelle et la mise sous sanction des entités bancaires et des sociétés écrans qui financent les RSF et les SAF demeurent largement invérifiables de manière exhaustive. L’implication d’États tiers, notamment au Moyen-Orient et en Europe de l’Est, jouant un double jeu diplomatique en appelant à la paix tout en livrant du matériel militaire, brouille les pistes judiciaires. Deuxièmement, le black-out imposé sur les télécommunications et l’impossibilité pour les enquêteurs du HCDH d’accéder physiquement à El Fasher ou au Kordofan obligent les institutions à s’appuyer sur des imageries satellitaires et des témoignages de réfugiés, des données indirectes qui limitent la granularité des preuves exigibles devant un tribunal pénal international. Enfin, les mécanismes de vérification du respect de l’embargo sur les armes au Darfour sont structurellement défaillants.
La normalisation tacite du modèle milicien des RSF, signal faible inquiétant
L’évolution de la situation au Soudan, cristallisée par cette session d’urgence du Conseil des droits de l’homme, dessine un sombre horizon pour la souveraineté et l’intégrité territoriale africaines. Le signal faible le plus inquiétant réside dans la normalisation tacite du modèle milicien des RSF comme interlocuteur politique incontournable sur la scène diplomatique internationale. À court et moyen terme, le risque majeur est celui d’une balkanisation permanente du Soudan, calquée sur le scénario libyen. La chute potentielle de l’intégralité d’El Fasher et d’El Obeid acterait la consolidation d’un proto-État mafieux contrôlé par les RSF à l’ouest, face à un gouvernement régulier acculé sur sa façade maritime de Port-Soudan. Pour l’Union africaine, l’impératif existentiel est de reprendre violemment l’initiative diplomatique pour imposer un cessez-le-feu non négociable, faute de quoi la dislocation du géant soudanais aspirera inévitablement l’ensemble du corridor sahélien et de la mer Rouge dans un vortex d’instabilité systémique prolongée.

