Transition sécuritaire sous perfusion : entre repli de la MINUSCA et acteurs bilatéraux
À la mi‑2026, la République centrafricaine (RCA) traverse une phase de restructuration sécuritaire critique. Frappée par une crise de liquidités, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en RCA (MINUSCA) opère un repli logistique acté par la fermeture de 21 bases et la réduction de ses effectifs policiers. Ce vide relatif est théoriquement comblé par les Forces armées centrafricaines (FACA), dont le renforcement capacitaire se poursuit, et par le déploiement d’acteurs bilatéraux qualifiés d’« autre personnel de sécurité » par les instances internationales. L’investigation révèle cependant une forte asymétrie de coordination, matérialisée par des incidents d’espionnage aérien entre alliés de l’État et forces de l’ONU, ainsi qu’une asymétrie tactique persistante dans le sud‑est (Haut‑Mbomou), où la milice AAKG intensifie l’usage d’engins explosifs improvisés (EEI). L’État centrafricain recouvre son territoire, mais externalise de facto le monopole de la violence légitime.
Contraction onusienne et montée en puissance théorique des FACA
Le cadre légal de l’intervention multilatérale en RCA est régi par la résolution 2800 (2025) du Conseil de sécurité, prolongeant le mandat de la MINUSCA jusqu’au 15 novembre 2026. Néanmoins, l’architecture opérationnelle subit une mutation drastique.
Selon le rapport S/2026/494 du Secrétaire général des Nations Unies, un plan de contingence lié à des contraintes de liquidités mondiales a forcé la MINUSCA à réduire considérablement son empreinte. Le 16 avril 2026, le Premier ministre centrafricain a mis en place un comité interministériel visant à coordonner cette transition capacitaire. La réduction s’est traduite par la fermeture définitive de 21 bases (incluant six bases opérationnelles temporaires et une base opérationnelle principale) et par le rapatriement de 755 membres du personnel de police onusien.
Parallèlement, le Gouvernement centrafricain accélère la montée en puissance de ses capacités régaliennes. Le processus de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR), central dans l’Accord politique pour la paix et la réconciliation (APPR) de 2019, affiche des résultats quantitatifs tangibles. Plus de 1 500 ex‑combattants ont été intégrés au processus de démobilisation. Sur le plan tactique, les FACA acquièrent de nouvelles compétences : neuf spécialistes ont validé une formation de niveau 3 en neutralisation des explosifs et munitions (EOD), constituant le socle de la première unité nationale de déminage.
Drones espions, engins explosifs improvisés : la guerre de l’ombre
L’analyse approfondie des documents du Conseil de sécurité et des rapports de conventions internationales lève le voile sur des dynamiques de terrain complexes, éloignées du discours diplomatique de pacification linéaire.
D’abord, une guerre de l’ombre se déroule au sein de l’espace aérien souverain. Le rapport S/2026/494 documente de manière inédite une rupture de la coordination entre la MINUSCA et les forces bilatérales alliées à Bangui. Les 2 avril et 17 mai 2026, deux drones opérés par ces forces bilatérales ont délibérément survolé les bases de la MINUSCA à Sam Ouandja (Haute‑Kotto) et à Ndélé (Bamingui‑Bangoran). Ces incursions ont été suivies, le 30 mai, par le vol de drones non identifiés à proximité d’autres installations de l’ONU. Ces actes démontrent que l’État centrafricain ne centralise pas la chaîne de commandement de ses alliés, lesquels s’arrogent une autonomie tactique défiant l’allié onusien.
Ensuite, la prolifération des engins explosifs improvisés (EEI) dans le Sud‑Est illustre une mutation de la menace. Les données officielles soumises par la RCA dans son rapport au titre de l’article 7 de la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel (APMBC) illustrent une crise aiguë dans la préfecture du Haut‑Mbomou. La milice Azande Ani Kpi Gbe (AAKG) recourt massivement aux engins explosifs piégés autour de Zémio.
| Date de l’incident (2025) | Localisation précise | Bilan documenté par l’État (APMBC) |
|---|---|---|
| 1er juillet | Biro (10 km NE de Zémio) | 2 éléments de l’AAKG tués par leur propre EEI |
| 7 juillet | Koumboli (4 km de Zémio) | 3 civils tués (une femme, deux enfants de 9 et 11 ans) |
| 16 juillet | Argue (Sud‑est de Zémio) | 1 mort, 1 amputé (civils se rendant aux champs) |
Enfin, le paradoxe de la protection des droits de l’homme persiste. Si l’ONU note une baisse globale de 13 % des violations des droits de l’homme, l’implication des forces étatiques et bilatérales reste structurellement problématique. 68 % des exactions recensées concernent la privation de liberté et les conditions de détention. Le rapport pointe spécifiquement « des cas d’arrestations et de détentions arbitraires lors d’opérations militaires menées par les forces de défense nationales et d’autres membres du personnel de sécurité ».
Externalisation du régalien : souveraineté partagée, contrôle perdu
L’État centrafricain a fait le choix stratégique de sous‑traiter une partie de sa reconquête territoriale à des acteurs bilatéraux. Ce choix a brisé l’enlisement provoqué par le strict maintien de la paix onusien. Cependant, cette externalisation génère une perte de contrôle sur le monopole de la violence.
Les opérations de renseignement menées par drones au‑dessus des bases de l’ONU par les alliés bilatéraux indiquent que le territoire centrafricain est devenu le théâtre d’une rivalité géopolitique qui échappe à l’état‑major des FACA. La souveraineté est territorialement affirmée, mais hiérarchiquement partagée.
Par ailleurs, la réduction drastique de la MINUSCA, justifiée par une crise de liquidité mondiale, accélère un transfert de charges sécuritaires vers les autorités nationales. Or, le financement des FACA (logistique, équipements, EOD) repose encore largement sur des apports extérieurs. La capacité de Bangui à sécuriser ses corridors stratégiques et ses zones minières sans l’appui logistique lourd de l’ONU ou de ses alliés privés reste à démontrer, ce qui fragilise la durabilité des acquis de l’Accord de paix de 2019.
Sécuriser le territoire face à la banalisation des EEI
La sanctuarisation de certaines zones par l’AAKG et la résurgence d’éléments liés à l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA) ougandaise dans le Haut‑Mbomou menacent l’intégrité du Sud‑Est. L’usage banalisé des EEI entrave la liberté de mouvement, la relance agricole et limite les patrouilles conventionnelles.
L’État doit politiquement capitaliser sur le processus DDR. Cependant, Valentine Rugwabiza (Cheffe de la MINUSCA) et Omar Hilale (Président de la Commission de consolidation de la paix) rappellent que sans intégration socio‑économique rapide, la démobilisation n’est qu’une trêve avant remobilisation.
L’incapacité du système judiciaire centrafricain à poursuivre les « autres personnels de sécurité » pour les arrestations arbitraires documentées par le Secrétaire général place l’État en violation systémique de ses obligations internationales relatives aux droits humains, fragilisant son plaidoyer pour la levée totale des embargos.
Chaîne de commandement opaque et origine des explosifs
Les protocoles d’engagement et le lien de subordination formel unissant l’état‑major des FACA au « personnel de sécurité autre » lors d’opérations conjointes ne sont pas documentés publiquement. De même, aucune donnée officielle n’est disponible sur l’origine des réseaux d’approvisionnement transfrontaliers permettant aux milices locales de manufacturer ou d’acquérir les composants des engins explosifs improvisés utilisés autour de Zémio.
Défi de projection de force et risque de tutelle bilatérale
Dans les six prochains mois, la RCA fera face à un point d’inflexion. La contraction avérée des bases de la MINUSCA exigera des FACA une projection de force inédite. Si le budget national ne permet pas d’absorber ce coût logistique, la dépendance à l’égard des opérateurs bilatéraux s’intensifiera, transformant l’assistance militaire en véritable tutelle souveraine. Sur le plan tactique, la maîtrise de l’espace aérien (drones) et la lutte anti‑EEI constitueront les deux marqueurs décisifs de la survie des forces étatiques. L’émergence de la première unité nationale de neutralisation d’explosifs est un signal positif, mais numériquement insuffisant face à la généralisation de la guerre asymétrique dans les préfectures de l’Est.

