Le dogme rentier des méga-infrastructures
Sous José Raúl Mulino, le Panama mise sur les méga-infrastructures tout en protégeant l’hyper-dérégulation de son centre bancaire international.
L’État panaméen consolide une stratégie macroéconomique reposant sur la commande publique de grands projets logistiques pour stimuler la croissance. Parallèlement à cette intervention étatique massive, la Surintendance des banques du Panama mène une offensive législative agressive pour préserver l’hyper-dérégulation financière du pays.
Ce modèle d’économie rentière extrovertie protège de manière systémique les marges du Centre bancaire international, tout en socialisant le coût du développement logistique et en exposant les classes laborieuses au surendettement non régulé.
700 chantiers pour relancer la crédibilité
Le 1er juillet 2026, à l’occasion de l’installation de la nouvelle Assemblée nationale, le président José Raúl Mulino a prononcé un discours sur l’état de la nation, dressant le bilan des finances publiques et de l’avancement des grands travaux. L’exécutif a affirmé avoir rétabli la crédibilité internationale du pays et la discipline fiscale en apurant 1,5 milliard de dollars de dettes étatiques laissées par l’administration précédente, tout en évitant les licenciements massifs dans la fonction publique.
L’administration Mulino a mis en exergue la réactivation de 700 chantiers d’infrastructures à l’échelle nationale. Parmi les réalisations majeures, la ligne 3 du métro, dans son tronçon souterrain, a atteint 87 % d’achèvement, tandis que la construction du très attendu Quatrième Pont sur le canal de Panama affiche un taux de progression de 38 %, mobilisant actuellement 2 000 travailleurs, avec des prévisions de doublement des effectifs d’ici la fin de l’année.
Le projet de train Panama-David a été déclaré viable par un évaluateur international. D’importants complexes hospitaliers, dont l’Hôpital de l’Enfant et l’Institut oncologique national, ainsi que de nouvelles usines de traitement d’eau potable, sont également en phase finale d’exécution.
Sur le front financier, en juin 2026, Milton Ayón Wong, surintendant des banques du Panama, a pris position de manière frontale devant la Commission de l’économie et des finances de l’Assemblée nationale. Il a signifié son opposition catégorique à plus de 23 projets de loi en cours d’examen visant à instaurer des plafonds sur les taux d’intérêt contractuels, notamment pour les prêts hypothécaires, commerciaux et de consommation.
Dans le même temps, la Surintendance des banques a poursuivi son alignement normatif international. Le 11 juin 2026, lors de la troisième réunion ordinaire du Conseil de coordination financière, les autorités de régulation ont approuvé la stratégie de cybersécurité 2026-2027 basée sur les recommandations du FMI et ont préparé l’adoption des normes de durabilité S1 et S2.
Une schizophrénie institutionnelle
La confrontation des données gouvernementales et des positions de la Surintendance des banques met en évidence une schizophrénie institutionnelle : l’État joue le rôle de développeur interventionniste tout en refusant d’exercer sa souveraineté régulatrice sur le capital.
La croissance économique de 4,8 % enregistrée au premier trimestre 2026 est largement perfusée par la commande publique. Le gouvernement absorbe la totalité des coûts d’ingénierie et des risques financiers liés au développement des infrastructures logistiques.
| Projet d’infrastructure, juillet 2026 | État d’avancement / statut | Impact social et économique |
|---|---|---|
| Quatrième Pont sur le canal | 38 % d’achèvement | 2 000 emplois directs générés ; connectivité logistique renforcée. |
| Métro ligne 3, tronçon souterrain | 87 % d’achèvement | Désenclavement de Panama Ouest. |
| Train Panama-David | Étude de viabilité validée | Projet d’intégration nationale soumis à un validateur international tiers. |
| Prison de sécurité maximale | En phase de structuration | Isolement total des chefs de gangs dans le cadre de la lutte contre le narcotrafic. |
Le remboursement d’urgence de 1,5 milliard de dollars d’arriérés a permis de relancer ces 700 chantiers. Cependant, ce keynésianisme d’infrastructure, financé par un endettement souverain colossal, contraste vivement avec la protection dogmatique accordée au Centre bancaire international.
L’argumentaire déployé par la Surintendance des banques et l’Association bancaire du Panama devant le Parlement s’appuie sur la prétendue efficience du marché libre. En agitant le spectre de l’échec du plafonnement des taux de 1998 et en brandissant la menace d’une fuite des capitaux vers le secteur informel, notamment les usuriers de type « gota a gota », la Surintendance s’érige en bouclier du secteur bancaire privé.
En réalité, l’adoption de l’accord 1-2026, renforçant la diligence raisonnable contre le blanchiment d’argent, démontre que la Surintendance accepte de réguler la banque uniquement lorsque les institutions internationales l’exigent, notamment le GAFILAT pour éviter les listes grises. Elle refuse en revanche d’intervenir pour protéger le pouvoir d’achat des citoyens panaméens face à l’usure institutionnelle.
Colonialité logistique et République hub
L’économie politique du Panama s’inscrit dans le paradigme de la colonialité logistique et de la « République hub ». L’espace national n’est pas conçu pour le développement de chaînes de valeur productives endogènes, mais comme un corridor de transit sécurisé pour les flux de marchandises mondiaux — canal, trains, autoroutes — et comme un abri sûr pour la financiarisation transnationale.
La doctrine de l’administration Mulino incarne cette vision rentière. L’État socialise massivement les pertes et les coûts de construction : ce sont les fonds publics et l’endettement souverain qui paient les routes, les ponts et les métros, fournissant l’infrastructure indispensable à la valorisation du commerce international et de l’immobilier. En retour, les profits générés par l’afflux d’investissements et les transactions commerciales sont privatisés et captés par le Centre bancaire international.
L’affrontement entre l’Assemblée nationale, qui cherche à répondre à la détresse financière de sa base électorale en tentant de plafonner les taux d’intérêt, et la Surintendance des banques révèle la véritable hiérarchie du pouvoir au Panama. L’institution financière technocratique dicte la politique monétaire d’un pays dollarisé, dépourvu de banque centrale souveraine, maintenant la classe travailleuse — celle-là même qui construit le Quatrième Pont et les hôpitaux — dans une vulnérabilité financière structurelle.
Un pouvoir législatif neutralisé par la banque
Sur le plan économique, le pari logistique du gouvernement est risqué. La viabilité d’un projet d’envergure titanesque tel que le train Panama-David expose l’État à un fardeau de dette à long terme extrêmement sensible aux cycles commerciaux mondiaux.
L’enjeu juridique est celui de la souveraineté du législateur. En bloquant plus de 23 projets de loi d’initiative parlementaire, la Surintendance des banques démontre que le pouvoir législatif élu n’a pas juridiction sur le modèle d’accumulation du capital bancaire au Panama.
Sur le plan sécuritaire et social, la construction de nouvelles prisons de sécurité maximale, destinées à l’isolement total des chefs de gangs, constitue l’aveu d’un échec social profond. Le modèle rentier, en excluant une grande part de la population de l’accès à un crédit régulé et à des emplois industriels durables, génère une marginalité urbaine dont l’État ne sait s’occuper qu’à travers l’incarcération répressive.
Le financement réel demeure inconnu
Le discours présidentiel mentionne le remboursement de 1,5 milliard de dollars de dettes échues, mais ne détaille à aucun moment l’origine précise de ces fonds, qu’il s’agisse de nouvelles émissions d’euro-obligations, de cessions d’actifs ou d’accords bilatéraux. De la même manière, le montage financier réel qui garantira la soutenabilité du mégaprojet du train Panama-David reste inconnu.
Aucune donnée officielle disponible ne permet d’établir le plan de financement structurel à long terme des 700 projets relancés ni l’architecture exacte de la dette contractée pour apurer les arriérés de l’État en 2026.
Sur une ligne de crête macroéconomique
L’économie panaméenne évolue sur une ligne de crête macroéconomique. Tant que l’injection massive de capitaux publics dans les grands chantiers générera de l’emploi temporaire dans le BTP, la paix sociale pourra être artificiellement maintenue.
Néanmoins, le refus dogmatique du système bancaire d’accepter une quelconque régulation sociale du crédit préfigure une crise imminente du pouvoir d’achat pour la classe moyenne. Les signaux faibles suggèrent qu’à la fin de ce cycle de construction de méga-infrastructures, la collision entre le mur de la dette publique et l’inflation du coût de la vie pourrait raviver des mouvements de grèves générales et de blocages sociaux similaires à ceux qui ont déjà paralysé le pays.

