Le débat ontarien porte sur la manière de rendre les institutions responsables des inégalités de soins. Entre initiatives communautaires, données de santé et proposition législative, la question centrale demeure celle des moyens et du pouvoir accordés aux populations concernées.
Un projet en attente de deuxième lecture
Le projet 115, Black Health Equity Act, 2026, a franchi la première lecture le 5 mai 2026. Au 25 octobre, la fiche de la 44e législature, première session, indique son inscription pour deuxième lecture, sans sanction royale. [1] L’examen présenté ici est donc journalistique : il ne désigne pas une étude en commission déjà engagée.
France Gélinas, Robin Lennox, Tom Rakocevic et Kristyn Wong-Tam portent cette initiative parlementaire. Dans leur communiqué du 6 mai, ces élus néo-démocrates présentent le texte comme une réponse aux expériences et aux recommandations rassemblées dans Voices Unheard. [2] Leur ambition est politique et doit être attribuée. La réalité des obstacles de santé, l’utilité des mécanismes envisagés et leur capacité future à produire des résultats demandent des preuves distinctes.
Les organismes noirs ont déjà formulé des réponses
La réflexion ontarienne ne commence pas avec ce dépôt. En juin 2023, Santé Ontario, le Wellesley Institute et la Black Health Alliance avaient présenté un plan commun pour la santé des populations noires. Il associait réponse équitable à la pandémie, rétablissement du système de soins et changements durables, avec des recommandations destinées aux autorités et aux prestataires. [3] Ce cadre administratif et partenarial précède le projet législatif de 2026.
Le Black Women’s Institute for Health a publié Voices Unheard en novembre 2025. L’organisme indique avoir recueilli les expériences de près de 2 000 femmes, filles et personnes de diverses identités de genre noires à travers le Canada, en abordant les soins et plusieurs déterminants sociaux de la santé. [4] Cette démarche rend visibles des savoirs produits par les personnes concernées. Son périmètre national et son recrutement doivent être distingués d’une mesure représentative de toute la population ontarienne.
Le 6 mai 2026, à l’Assemblée, France Gélinas demande la collecte obligatoire de données et l’adoption du projet. Anthony Leardi répond en mettant en avant le plan existant et des services déjà financés, sans annoncer de soutien au texte 115. [5] L’échange révèle deux objets de discussion : les programmes de soins d’une part, les garanties et mécanismes de responsabilité d’autre part. Établir l’existence des premiers ne permet pas, à lui seul, de trancher la nécessité ou la conception des seconds.
Auditer les institutions et financer les obligations proposées
Le texte prévoit des audits annuels, des objectifs d’équité, des données ventilées et des unités de défense des patients dirigées par des personnes noires. Un conseil et un inspectorat devraient être créés sous soixante jours après l’entrée en vigueur. [1] L’idée est de relier l’identification des écarts à une responsabilité institutionnelle. Pour fonctionner, ce lien demanderait des critères compréhensibles, des équipes compétentes et des suites effectives aux constats.
L’article 13 subordonne à des crédits votés quatre mesures : stages et mentorats rémunérés, rémunération du conseil, couverture des services adaptés de santé mentale et indemnisation des victimes. [1] L’adoption éventuelle ne suffirait donc pas, à elle seule, à assurer tous ces paiements. Cette réserve est substantielle pour les personnes qui attendent un accès à un service ou une réparation, et pas seulement la reconnaissance d’un principe.
Une politique d’audit doit aussi préciser ce qu’elle mesure. Le nombre de formations suivies par les professionnels renseigne sur une activité ; le délai d’accès, la continuité des soins et l’expérience des patients renseignent sur d’autres dimensions. Un établissement pourrait améliorer le premier indicateur sans résoudre les difficultés exprimées par les usagers. La qualité du suivi tient à cette distinction et à la possibilité de discuter les résultats avec ceux qui vivent les parcours de soins.
Les services existants offrent un point de comparaison concret
Dans la région de Peel, le Black Health and Social Services Hub réunit Roots Community Services, LAMP Community Health Centre et l’Association canadienne pour la santé mentale de Peel Dufferin. Les partenaires se répartissent services sociaux, soins primaires et soutien en santé mentale et dépendances. Roots décrit un modèle intégré destiné notamment aux communautés noires, africaines et caribéennes. [6] Cet exemple montre une capacité d’organisation déjà présente, que l’analyse du projet de loi doit prendre en compte.
Le rapport ontarien 2026 sur la stratégie contre le racisme attribue au centre, pour l’exercice 2025-2026, 8 568 interactions avec des fournisseurs, 1 312 clients accompagnés et 280 personnes mises en contact avec un fournisseur de soins primaires. [7] Ces trois nombres ne désignent pas la même unité. Les interactions peuvent être répétées pour une même personne ; elles ne doivent pas être présentées comme autant de nouveaux patients.
Ces données administratives établissent une activité et des mises en relation. Elles ne démontrent pas encore une réduction des écarts de santé à l’échelle provinciale. Il faudrait suivre les parcours dans le temps, les rendez-vous effectivement obtenus, la continuité de l’accompagnement et les besoins restant sans réponse. Le centre fournit un terrain concret pour une évaluation ; il ne peut servir de preuve générale que toutes les barrières ont disparu.
La production des données doit donner une place aux personnes concernées
Une étude de Statistique Canada publiée le 15 juillet 2026 examine l’accès aux soins chez les adultes noirs et blancs âgés de 25 ans et plus, à partir de données nationales de 2015 à 2019. Elle observe des écarts d’accès aux soins primaires et à l’assurance-médicaments ; les caractéristiques démographiques, socioéconomiques et migratoires rendent compte d’une part importante, mais variable, des différences. [8] La date de publication ne transforme pas ces observations anciennes en photographie de l’Ontario en 2026.
Cette étude invite à éviter deux raccourcis. Un écart brut ne permet pas d’attribuer tout le résultat à une cause unique. Inversement, tenir compte du revenu ou de l’emploi dans un modèle statistique ne dit pas que les conditions sociales sont justes ou immuables. La part restant inexpliquée ne mesure pas directement le racisme : elle peut aussi refléter des facteurs absents du modèle ou des erreurs de mesure. [8] L’analyse des mécanismes exige donc plusieurs types de preuves.
La Black Health Alliance propose depuis 2023 un guide d’évaluation de la santé des populations qui insiste sur l’ancrage communautaire, la gouvernance des données, leur interprétation et la restitution des résultats. [9] Pour une lecture afrocentrée, la question n’est pas seulement de recueillir davantage d’informations sur les personnes noires. Elle est de savoir qui choisit les questions, qui interprète les réponses et quels changements les communautés peuvent obtenir à partir du travail réalisé.
Un indicateur commun peut rendre visible un écart tout en masquant des expériences différentes. Une personne noire francophone, une nouvelle arrivante, une personne handicapée ou un jeune vivant hors d’un grand centre peuvent rencontrer des obstacles distincts. Le guide communautaire rappelle cette diversité et l’importance de ne pas imposer des hypothèses extérieures. [9] Les découpages utiles doivent être discutés avec les participants, en évitant de rendre identifiables de très petits groupes.
L’effet du texte reste à établir, comme celui des politiques actuelles
Les documents examinés permettent de décrire une proposition, des positions politiques et des programmes existants. Ils ne permettent pas d’attribuer une amélioration des soins au projet 115. La première lecture atteste son entrée dans le processus parlementaire ; elle ne constitue pas une mise en œuvre. Une discussion publique, même soutenue par des organisations concernées, n’est pas non plus une preuve d’efficacité future.
L’examen devrait porter sur l’articulation entre les structures proposées et les dispositifs de plainte, de qualité et de financement déjà présents. Il faudrait notamment préciser où une personne s’adresse, comment sa demande circule et comment les institutions répondent. Une nouvelle structure peut améliorer les recours ; elle peut aussi ajouter des démarches si les responsabilités restent mal définies. Ces conséquences sont des hypothèses à évaluer, sans les présenter comme des résultats observés.
Les communications partisanes, les rapports gouvernementaux et les présentations d’organismes décrivent des positions ou des activités dont leurs auteurs sont acteurs. Ils restent indispensables, mais ne se remplacent pas mutuellement. Cet article n’a recueilli aucun entretien clinique ni vérifié de dossier médical individuel. Les expériences rapportées par Voices Unheard sont celles des participants à cette enquête ; elles ne doivent pas être transformées en diagnostic identique pour chaque personne noire.
La responsabilité se mesurera dans le parcours de soins
Si le projet progresse, les débats devront permettre de préciser ses moyens, ses critères d’évaluation et l’organisation des recours. S’il reste en attente, les programmes existants continueront d’avoir leurs propres obligations de suivi et de justification. Dans les deux cas, les questions pratiques demeurent : peut-on obtenir des soins, être écouté, comprendre les décisions et signaler un préjudice avec une réponse utile ?
Une progression du nombre de plaintes ne suffirait pas à conclure à une aggravation : elle pourrait aussi révéler une meilleure connaissance des recours. Une diminution pourrait signaler une amélioration ou, au contraire, un renoncement. C’est pourquoi les chiffres doivent être rapprochés des expériences et des conditions d’accès. L’équité en santé se jugera sur la capacité des institutions à corriger leurs pratiques, en donnant aux populations noires les moyens de participer à la définition et à l’évaluation de ces changements.
Les pièces du débat et leurs périmètres
[1] Assemblée législative de l’Ontario — Projet 115, Black Health Equity Act, 2026 — 44e législature, première session ; texte, article 13 et statut vérifié au 25 octobre 2026.
[2] NPD de l’Ontario — Présentation du projet, 6 mai 2026 — Source partisane : coauteurs, filiation et positions déclarées.
[3] Wellesley Institute — A Black Health Plan for Ontario, 7 juin 2023 — Plan avec Santé Ontario et Black Health Alliance, antérieur au projet.
[4] Black Women’s Institute for Health — Voices Unheard, présentation du rapport 2025 — Enquête nationale auprès de près de 2 000 personnes.
[5] Assemblée législative de l’Ontario — Hansard du 6 mai 2026, Race-based data — Question de France Gélinas et réponse d’Anthony Leardi ; positions exprimées en séance.
[6] Roots Community Services — Black Health and Social Services Hub Peel — Présentation du partenariat par son opérateur.
[7] Ontario — Rapport annuel 2026 sur la stratégie contre le racisme, Politiques et responsabilisation — Activité déclarée du centre de Peel en 2025-2026 ; clients, interactions et orientations distincts.
[8] Statistique Canada — Inégalités d’accès aux soins primaires et à l’assurance-maladie chez les adultes noirs, 15 juillet 2026 — Analyse nationale des données de 2015 à 2019 ; associations et décomposition statistique, sans mesure causale exhaustive.
[9] Black Health Alliance — Getting to Know Black Communities, 2023 — Participation et gouvernance des données de santé.

