Avec 50 M NOK de soutien public norvégien, SoilHive met son code en accès ouvert et structure un programme de services pédologiques au Ghana, au Kenya, au Malawi et en Tanzanie. Le test décisif sera la maîtrise africaine des données et de leurs usages.
Une plateforme ouverte pour transformer la connaissance des sols en décisions
Le 21 août 2026, le gouvernement norvégien a annoncé le passage de SoilHive à une nouvelle phase opérationnelle. La plateforme numérique, développée avec le soutien du ministère norvégien des Affaires étrangères et de Norad, vise à rendre les données pédologiques plus accessibles et réutilisables. Le programme africain associé se concentre sur quatre pays : le Ghana, le Kenya, le Malawi et la Tanzanie. Son objectif est de mieux relier données sur les sols, choix agronomiques, politiques publiques et sécurité alimentaire.
Oslo présente l’initiative comme un outil permettant aux agriculteurs, administrations, chercheurs et entreprises de mieux comprendre la qualité des terres cultivées, leur teneur en nutriments et leurs besoins. La contribution publique norvégienne annoncée atteint 50 millions de couronnes. Le gouvernement indique également que Yara a investi plus de 300 millions de couronnes dans le démarrage et le fonctionnement de la Varda Foundation, qui développe SoilHive.
Le lancement d’août ne crée pas ex nihilo une base de données africaine. SoilHive existait déjà et agrège des jeux de données de portée nationale, continentale et mondiale. La nouveauté est la mise à disposition publique du code de la nouvelle version et la consolidation d’une architecture destinée à être réutilisée et adaptée dans les quatre pays partenaires. Cette distinction est importante : le programme est ciblé géographiquement, mais l’infrastructure elle-même a une vocation plus large.
De Nairobi au code ouvert, le projet a été conçu avec quatre pays partenaires
Le dispositif actuel prolonge un pilote financé par Norad en 2024 et 2025 au Kenya et en Tanzanie. Ce premier travail, mené avec CIFOR-ICRAF et la Varda Foundation, avait identifié plusieurs obstacles : données fragmentées entre institutions, formats incompatibles, difficultés d’accès et faible capacité à transformer l’information pédologique en services utiles aux agriculteurs et aux décideurs.
En janvier 2026, les partenaires du nouveau projet se sont réunis à Nairobi pour élargir l’initiative au Ghana et au Malawi. Les objectifs annoncés étaient d’établir un état des lieux de l’information disponible, d’identifier les usages prioritaires pays par pays, de renforcer la collaboration entre institutions et de coconcevoir les prochaines étapes de SoilHive. Le projet est prévu sur la période 2025–2027.
Le 20 août, la nouvelle version a été présentée comme une application entièrement open source. La Coalition of Action for Soil Health indique qu’elle constitue la base d’une architecture fédérée : les données peuvent rester administrées localement tout en devenant plus faciles à découvrir, à échanger et à réutiliser lorsque leurs détenteurs l’autorisent. Cette architecture répond à une préoccupation centrale pour les États africains : bénéficier de l’interopérabilité sans devoir nécessairement transférer l’ensemble de leurs bases vers un dépôt extérieur unique.
Open source ne signifie pas que toutes les données deviennent libres sans condition
La notion d’ouverture exige une clarification. Le code de SoilHive peut être ouvert et réutilisable, tandis que les données accessibles par la plateforme restent soumises à des licences et règles différentes. Les jeux référencés sur SoilHive proviennent d’institutions publiques, de programmes de recherche et d’acteurs privés. Certains sont placés sous licence ouverte ; d’autres comportent des conditions d’utilisation spécifiques.
La plateforme référence par exemple des données continentales issues d’iSDA et d’anciens programmes africains de cartographie des sols, des ressources de la FAO et d’ISRIC, mais également des jeux produits par Yara au Kenya ou en Tanzanie. SoilHive affiche pour chaque ressource des informations sur la couverture géographique, le type de données, les propriétés mesurées, la profondeur des sols et, lorsque l’information est disponible, la licence applicable.
Cette distinction est stratégique. Une infrastructure ouverte n’a de valeur souveraine que si les producteurs africains de données conservent la maîtrise des conditions de partage, de réutilisation et de mise à jour. Le modèle fédéré présenté par les partenaires va dans ce sens, mais son efficacité dépendra de la gouvernance réelle : droits d’accès, licences, hébergement, capacités techniques locales, traçabilité des usages et mécanismes permettant de retirer ou restreindre certaines données sensibles.
L’Union africaine a déjà fixé un besoin continental de données plus précises
SoilHive arrive dans un contexte où la santé des sols est devenue une priorité politique continentale. Au sommet africain sur les engrais et la santé des sols de Nairobi en mai 2024, les chefs d’État et de gouvernement ont adopté une déclaration, un plan d’action sur dix ans et l’Initiative pour les sols en Afrique. L’objectif est d’améliorer la productivité agricole tout en restaurant des sols dont la dégradation réduit l’efficacité des intrants et fragilise la sécurité alimentaire.
L’Union africaine s’est notamment engagée à ce qu’au moins 70 % des petits exploitants reçoivent, à l’horizon 2034, des recommandations agronomiques adaptées à leurs conditions. Elle prévoit également des outils normalisés d’évaluation de la fertilité et de la santé des sols, un système numérique d’aide à la décision pour les engrais et les cultures, ainsi que des indicateurs continentaux permettant de suivre l’évolution de la santé des terres.
Une infrastructure comme SoilHive peut contribuer à ces objectifs en facilitant la comparaison, l’interopérabilité et l’accès aux données. Elle ne remplace toutefois ni les services pédologiques nationaux, ni les laboratoires, ni les campagnes d’échantillonnage. La FAO rappelle que les informations les plus actualisées sur les sols d’un pays proviennent d’abord de ses services nationaux. La valeur d’une plateforme régionale dépend donc de la qualité, de la fréquence et de la représentativité des données qui l’alimentent.
La donnée peut améliorer l’usage des engrais, mais elle possède aussi une valeur commerciale
Le gouvernement norvégien insiste sur un usage concret : de meilleures données peuvent permettre une fertilisation plus précise, réduire les intrants mal adaptés et améliorer les rendements. Pour de petits exploitants, connaître le pH, les niveaux de nutriments, la texture ou la teneur en matière organique peut aider à choisir les cultures, les amendements et les quantités d’engrais avec davantage de précision.
Cette information a également une valeur économique pour les fournisseurs d’intrants, les entreprises d’agriculture numérique, les assureurs, les prêteurs, les acteurs du carbone agricole et les entreprises qui cherchent à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. La présence historique de Yara dans le financement de la Varda Foundation doit donc être rendue visible. Elle ne constitue pas, en elle-même, la preuve que le groupe contrôle les données ou les décisions de la plateforme. SoilHive se présente aujourd’hui comme un outil développé par une fondation indépendante à but non lucratif et reposant sur une architecture ouverte.
La question à surveiller est celle de la gouvernance des usages secondaires. Des données produites avec des financements publics ou par des agriculteurs peuvent générer de la valeur commerciale lorsqu’elles servent à construire des recommandations, des modèles de risque ou des services payants. Pour préserver l’intérêt africain, les règles devront permettre aux institutions et producteurs de données de savoir qui utilise l’information, dans quel but et selon quelles conditions de partage de valeur lorsque des produits commerciaux sont dérivés de ressources locales.
Pour les quatre pays, l’enjeu est de passer de la carte au service agricole
Le Ghana, le Kenya, le Malawi et la Tanzanie ne partent pas du même niveau de disponibilité des données, d’infrastructure numérique ou de capacité institutionnelle. Le projet prévoit donc de coconstruire des cas d’usage adaptés à chaque pays plutôt que d’imposer un service uniforme. Les résultats attendus comprennent une version améliorée et ouverte de SoilHive, un écosystème opérationnel de services fondés sur les données et des feuilles de route nationales pour les cadres de santé des sols.
La réussite devra être mesurée au-delà du nombre de couches cartographiques ou de points disponibles. Un agriculteur bénéficie réellement de l’infrastructure lorsque l’information se traduit en conseil accessible dans sa langue, adapté à sa parcelle, compatible avec ses moyens financiers et relié à des services d’extension, des laboratoires ou des fournisseurs fiables. Les ministères en bénéficient lorsque les données permettent de mieux cibler les subventions, surveiller la dégradation ou planifier les investissements.
La fracture numérique est donc une limite potentielle. Les petits producteurs qui ne disposent ni de smartphone, ni de connectivité stable, ni de service de conseil performant ne profiteront pas automatiquement d’une infrastructure ouverte. L’investissement dans les données doit être accompagné par des capacités humaines, des services de vulgarisation et des institutions publiques capables d’interpréter les résultats. À défaut, les principaux utilisateurs pourraient être les acteurs déjà les mieux équipés techniquement.
La souveraineté des données sera le principal test du modèle
Plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Dans le plus favorable, les quatre pays utilisent SoilHive comme une infrastructure commune tout en conservant la gouvernance de leurs données, développent des services nationaux interopérables et alimentent progressivement un système africain d’information sur les sols cohérent avec les objectifs de l’Union africaine. L’ouverture du code pourrait alors réduire la dépendance à un fournisseur unique et permettre à des équipes africaines d’adapter directement l’outil.
Dans un scénario moins favorable, une plateforme techniquement ouverte pourrait rester dépendante d’expertise, d’hébergement, de financement ou de capacités de maintenance situés hors des pays utilisateurs. Les données pourraient être disponibles sans que les administrations nationales disposent des moyens de les actualiser, de les auditer ou de développer leurs propres services. L’ouverture formelle ne suffirait alors pas à produire une autonomie numérique.
Les indicateurs à suivre sont donc précis : proportion de données effectivement administrées par des institutions africaines, nombre de développeurs et spécialistes locaux formés, existence de politiques nationales de gouvernance, fréquence des mises à jour, usages par les services publics, bénéfices constatés chez les petits producteurs et transparence sur les réutilisations commerciales. Au 14 septembre 2026, l’infrastructure ouverte et le programme à quatre pays sont établis ; leur capacité à produire une véritable souveraineté informationnelle reste à démontrer.
Les sources institutionnelles qui fondent l’analyse
Cette analyse repose principalement sur le communiqué du ministère norvégien des Affaires étrangères du 21 août 2026 annonçant l’ouverture de SoilHive et le soutien de 50 millions de couronnes ; sur les informations du projet soutenu par Norad et coordonné avec CIFOR-ICRAF, la Varda Foundation et la Coalition of Action for Soil Health ; sur le rapport de lancement du projet à Nairobi en janvier 2026 ; sur la documentation publique de SoilHive relative à ses jeux de données et à son architecture ; ainsi que sur les décisions de l’Union africaine issues du Sommet sur les engrais et la santé des sols de 2024.
Ces sources établissent les quatre pays partenaires, le caractère open source de la nouvelle version, l’objectif d’une architecture fédérée, le financement norvégien et la contribution financière historique de Yara à la Varda Foundation. Elles établissent également les objectifs continentaux africains en matière d’information sur les sols. Elles ne permettent pas encore de mesurer l’effet du projet sur les rendements agricoles, les revenus des producteurs, la baisse de l’usage inefficace des engrais ou le degré final d’autonomie technique des institutions partenaires.
Sources institutionnelles retenues
• Ministère norvégien des Affaires étrangères — « Norge støtter ny satsing på jordkunnskap for økt matsikkerhet i Afrika », 21 août 2026.
• Coalition of Action for Soil Health — projet Norad « Establishing an ecosystem of soil data-driven services », 2025–2027.
• Coalition of Action for Soil Health — rapport de l’atelier de lancement de Nairobi, 27–28 janvier 2026.
• Coalition of Action for Soil Health / Varda Foundation — lancement public de la nouvelle version open source de SoilHive, 20 août 2026.
• SoilHive / Varda Foundation — catalogue des données et documentation de la plateforme.
• Union africaine — Déclaration de Nairobi sur les engrais et la santé des sols, 9 mai 2024.
• Union africaine — Africa Fertilizer and Soil Health Action Plan et Soil Initiative for Africa.
• Union africaine — engagement à fournir des recommandations agronomiques adaptées à au moins 70 % des petits exploitants d’ici 2034.
• FAO — documentation sur les systèmes nationaux, cartes et bases de données pédologiques.

