Enquête — En 2026, Rabat a intensifié la promotion du Royaume comme point d’entrée pour les capitaux, les entreprises et les projets destinés aux marchés africains. Cette orientation est documentée par les missions d’investissement à Nairobi et Kigali, par la montée en puissance de la Charte de l’investissement et par l’écosystème de Casablanca Finance City. Mais le « renforcement » désigne ici une stratégie de positionnement, non un statut continental juridiquement consacré ni la preuve que les capitaux attirés se diffusent automatiquement vers le reste de l’Afrique.
Nairobi et Kigali mettent en scène une ambition devenue politique publique
Le 11 mai 2026, lors d’Africa Forward à Nairobi, le ministre marocain de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques, Karim Zidane, a participé à une délégation conduite par le chef du gouvernement Aziz Akhannouch. Le ministère a explicitement inscrit cette présence dans la consolidation du Maroc comme « plateforme stratégique d’investissement pour le continent africain ». Trois jours plus tard, au Africa CEO Forum de Kigali, la même doctrine a été reprise devant des décideurs publics, des investisseurs et de grands groupes internationaux.
À Kigali, une session dédiée « Invest in Morocco » a présenté les opportunités du Royaume, les réformes du climat des affaires et des secteurs à fort potentiel. Karim Zidane a aussi rencontré des responsables d’Airbus, Danone, Scatec et Bayer. Ces démarches ne constituent pas, à elles seules, des engagements financiers nouveaux : les communiqués institutionnels documentent des échanges et une promotion active, mais ne chiffrent ni contrats signés ni investissements additionnels directement attribuables aux rencontres de mai.
Le titre du référentiel doit donc être compris comme une synthèse stratégique. Aucun texte public consulté ne crée en 2026 une institution appelée « plateforme continentale d’investissement ». Ce qui est établi est une politique de projection combinant stabilité, infrastructures, accords commerciaux, industrie et finance pour attirer des investisseurs souhaitant opérer au Maroc et, pour certains, gérer depuis celui-ci des activités africaines.
La Charte de l’investissement fournit l’architecture domestique de l’attractivité
Cette stratégie repose d’abord sur un socle interne. La loi-cadre n° 03-22 formant Charte de l’investissement, opérationnelle depuis mars 2023, vise à accroître la place du capital privé et à réduire les disparités territoriales. Les objectifs affichés par le ministère sont de mobiliser 550 milliards de dirhams d’investissements privés entre 2022 et 2026 et de créer 500 000 emplois sur la même période. À plus long terme, l’ambition est de porter la part de l’investissement privé à environ deux tiers de l’investissement total à l’horizon 2035.
Les Commissions nationales des investissements donnent une mesure du flux de projets approuvés, sans équivaloir à des décaissements immédiats. Le 2 avril 2026, la dixième Commission a approuvé 44 projets représentant environ 86 milliards de dirhams. Le 2 juillet, la onzième en a approuvé 29 supplémentaires pour près de 42 milliards de dirhams, avec environ 9 800 emplois annoncés, dont 2 400 directs. Ces projets couvrent six régions et treize secteurs, notamment infrastructures portuaires, aéronautique, logistique, télécommunications, agroalimentaire et énergies renouvelables.
Cette dynamique documente un portefeuille large, mais une convention approuvée n’est pas un investissement intégralement exécuté. Les montants peuvent être déployés sur plusieurs années et restent soumis au financement, aux autorisations et aux conditions de marché. Il faut donc distinguer projets approuvés, capitaux effectivement injectés, emplois créés et activités africaines réellement pilotées depuis le Royaume.
Les IDE progressent fortement, mais les recettes brutes ne sont pas le flux net
Les statistiques de l’Office des Changes confirment une amélioration de l’attractivité financière. En 2025, les recettes d’investissements directs étrangers au Maroc ont atteint 56,1 milliards de dirhams, en hausse de 28 %. Ce chiffre correspond aux entrées brutes et ne doit pas être confondu avec le flux net après sorties ou cessions. La distinction est importante, car une stratégie d’attractivité ne se juge pas seulement au volume de capitaux entrants, mais aussi à leur stabilité, leur réinvestissement, leur contenu productif et leur contribution à la balance des paiements.
Au premier semestre 2026, la tendance reste positive : les recettes d’IDE atteignent 33,911 milliards de dirhams, soit une hausse de 14,4 % sur un an, tandis que les dépenses liées aux IDE reculent à 7,750 milliards. Le flux net ressort ainsi à 26,161 milliards de dirhams, en progression de 31,5 % par rapport aux 19,898 milliards du premier semestre 2025. Ces données sont provisoires, mais elles constituent un indicateur plus solide du renforcement de l’attractivité que les seules déclarations promotionnelles.
La Banque mondiale apporte un contrepoint. En avril 2026, elle estime que le Maroc peut attirer davantage de capital privé, tout en soulignant des contraintes réglementaires, administratives, foncières et de compétences. Son diagnostic identifie environ 7,4 milliards de dollars d’investissement privé potentiellement mobilisable dans quatre sous-secteurs sur cinq à dix ans si les réformes proposées sont mises en œuvre. Il s’agit d’un potentiel conditionnel, pas d’un investissement acquis.
Casablanca Finance City transforme l’avantage géographique en outil d’intermédiation
La dimension continentale repose en grande partie sur Casablanca Finance City. CFC se présente comme une passerelle entre capitaux internationaux et opportunités africaines. Sa communauté regroupe près de 300 entreprises opérant dans plus de 50 pays africains, selon ses propres données institutionnelles. Son modèle combine statut dédié, environnement réglementaire, services professionnels, finance, conseil et réseaux permettant à des groupes internationaux ou marocains de coordonner des opérations régionales depuis Casablanca.
Cette infrastructure donne un contenu concret à l’idée de plateforme : fonctions de siège, trésorerie, conseil, assurance, gestion de projets et développement régional peuvent être centralisés à Casablanca. Elle s’appuie aussi sur des groupes marocains implantés en Afrique. En avril 2026, Nadia Fettah a rappelé auprès de la SFI la présence de banques marocaines dans 27 pays africains et présenté le Maroc comme le deuxième investisseur africain sur le continent.
Cette dernière affirmation est une déclaration officielle utile pour mesurer l’ambition marocaine, mais le communiqué ne précise ni période statistique, ni périmètre méthodologique, ni classement détaillé permettant de la reproduire indépendamment. Elle doit donc être rapportée comme position institutionnelle et non transformée en classement absolu intemporel. La force démontrable du dispositif tient davantage à l’empreinte régionale des entreprises marocaines, à CFC et aux flux d’investissement qu’à une place de classement isolée.
Pour l’Afrique, la question est de savoir où se crée réellement la valeur
D’un point de vue africain, l’intérêt d’une plateforme marocaine ne se mesure pas au seul nombre de sièges installés à Casablanca. Sa valeur dépend de la circulation des capitaux vers des projets productifs, de l’intégration de fournisseurs locaux, du transfert de compétences et de chaînes de valeur transfrontalières. Si le Maroc n’est qu’une base administrative pour des groupes étrangers, une part importante de la valeur peut rester concentrée dans les fonctions financières et de coordination.
À l’inverse, le modèle peut renforcer l’autonomie économique du continent s’il facilite l’épargne africaine, l’investissement Sud-Sud et la rencontre entre promoteurs africains et capitaux internationaux. Les banques et entreprises marocaines disposent déjà d’une profondeur régionale, tandis que la ZLECAf ouvre progressivement un marché plus intégré. Le Maroc peut alors fonctionner comme un nœud parmi plusieurs hubs africains, plutôt que comme une porte unique vers le continent.
La concurrence entre places africaines doit aussi être intégrée. Johannesburg, Maurice, Nairobi, Kigali, Le Caire, Lagos ou Abidjan cherchent elles aussi à attirer sièges, fonds et investisseurs. Le Maroc bénéficie de sa proximité européenne, de ses infrastructures et de la densité industrielle de Tanger et Casablanca, mais il doit démontrer que ses avantages se traduisent par une implantation durable et une valeur ajoutée africaine mesurable.
Les chiffres de promotion ne suffisent pas encore à mesurer l’effet continental
Plusieurs informations restent à confirmer. Les communiqués d’Africa Forward et du Africa CEO Forum ne publient pas de montant d’investissement signé à la suite des rencontres de mai 2026. Il n’est donc pas possible d’attribuer une hausse précise des IDE à ces opérations de promotion. De même, les données publiques des Commissions nationales des investissements documentent les projets approuvés, mais ne permettent pas encore, projet par projet, de mesurer le taux d’exécution financière, la part étrangère du capital et l’orientation éventuelle des activités vers d’autres marchés africains.
L’objectif de 550 milliards de dirhams d’investissement privé d’ici fin 2026 exige encore un bilan consolidé. Le ministère maintient cette cible, mais les pages institutionnelles consultées ne fournissent pas encore un chiffre final certifié permettant d’établir qu’elle est atteinte. Tant qu’un bilan complet n’est pas publié, elle doit rester présentée comme un objectif de politique publique.
Enfin, la qualité de l’investissement compte autant que son volume. La Banque mondiale souligne que la croissance marocaine demeure largement soutenue par l’investissement public et que le pays doit approfondir concurrence, productivité et participation au marché du travail. Une plateforme continentale crédible doit donc attirer des capitaux qui renforcent l’industrie, la technologie, la transition énergétique, la logistique et les services exportables, tout en créant des emplois et des liens productifs avec le reste du continent.
Devenir un hub continental suppose de convertir l’attractivité en intégration africaine
À court terme, plusieurs indicateurs soutiennent le scénario d’un renforcement : croissance des IDE, portefeuille de projets approuvés, multiplication des missions de promotion, densité de CFC et présence de groupes marocains en Afrique. La Banque mondiale estime par ailleurs que l’économie marocaine a progressé de 4,9 % en 2025 et projette 4,2 % en 2026, avec des fondations macroéconomiques solides malgré les risques énergétiques, géopolitiques et climatiques. Cet environnement peut soutenir l’attractivité, sans la garantir.
Le véritable test sera la capacité du Royaume à connecter davantage les économies africaines entre elles : co-investissements, fonds régionaux, corridors logistiques, infrastructures numériques, énergie et chaînes industrielles. Cette logique est cohérente avec le discours de co-développement de Rabat, mais son ampleur devra être mesurée sur les transactions conclues et exécutées.
Le Maroc dispose donc d’atouts sérieux pour renforcer sa fonction de plateforme africaine, mais le terme ne doit pas devenir une conclusion auto-réalisatrice. Les faits établissent une stratégie gouvernementale explicite, une progression des IDE et un écosystème financier tourné vers l’Afrique. Ils ne démontrent pas encore que le Royaume est devenu la plateforme continentale dominante ni que les capitaux attirés approfondissent systématiquement l’intégration économique africaine. Cette issue reste conditionnelle.
Une stratégie bien documentée, dont l’impact continental doit encore être mesuré
La documentation institutionnelle est robuste sur les objectifs de la Charte de l’investissement, les décisions des Commissions nationales, les flux d’IDE, les démarches de promotion conduites en Afrique et la fonction revendiquée de Casablanca Finance City. Elle est plus limitée sur les retombées directement imputables aux roadshows de 2026 et sur la diffusion des capitaux vers d’autres économies africaines. L’article distingue donc le positionnement politique, qui est établi, de l’efficacité continentale à long terme, qui reste à démontrer.
Sources institutionnelles retenues :
- Ministère de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques — participation à Africa Forward 2026, Nairobi, 11 mai 2026.
- Ministère de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques — participation au Africa CEO Forum 2026 et session « Invest in Morocco », Kigali, 14 mai 2026.
- Ministère de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques — Charte de l’investissement et bilans des dixième et onzième Commissions nationales des investissements, 2026.
- Office des Changes — Indicateurs mensuels des échanges extérieurs, année 2025 et fin juin 2026, données relatives aux investissements directs étrangers.
- Casablanca Finance City Authority — présentation institutionnelle de CFC et de sa communauté d’entreprises opérant sur les marchés africains.
- Banque mondiale — Morocco Growth and Jobs Report, Country Private Sector Diagnostic et Morocco Economic Update, éditions 2026.

