L’offensive de l’État contre les gangs et l’impunité militaire
Le Royaume du Lesotho orchestre actuellement une restructuration radicale de son architecture de sécurité nationale pour endiguer une crise de souveraineté multiforme. L’appareil d’État mène une offensive simultanée contre les syndicats criminels issus des groupes musicaux traditionnels « Famo », le dévoiement mortifère des écoles d’initiation rituelles (Lebollo), et les séquelles d’une politisation endémique de ses forces armées. Sous la supervision étroite de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), le gouvernement tente de sanctuariser ses institutions par l’imminente promulgation du 10e amendement constitutionnel (Omnibus Bill), visant à restaurer le monopole de la violence légitime tout en apurant les contentieux judiciaires des crises politico-militaires de la décennie précédente.
Douze groupes Famo interdits, l’armée déployée
La chronologie institutionnelle récente démontre une accélération spectaculaire des mesures coercitives et législatives initiées par les plus hautes sphères du gouvernement. Au cœur de cette dynamique se trouve la promulgation de la Notice légale n° 40 de 2024, officiellement intitulée Internal Security (Declaration of Unlawful organisation) Notice, 2024. S’appuyant sur l’article 10 de l’Internal Security General Act de 1984, le ministère du Gouvernement local, de la Chefferie, de l’Intérieur et de la Police a formellement interdit douze groupes musicaux Famo, incluant les puissantes factions Seakhi et Terene ea Khosi Mokata, les accusant de subversion, de promotion de la violence et d’atteinte à la sécurité de l’État.
Pour matérialiser cette interdiction sur le territoire, les autorités ont mobilisé la composante militaire de la nation. La Lesotho Defence Force (LDF) a été déployée dans le cadre de l’opération Hard Fist, une campagne systématique de confiscation d’armes à feu illégales ciblant les membres des gangs. Ce déploiement militaire s’est concentré sur les épicentres des violences rurales, particulièrement dans la région de Rothe et le district de Leribe. À Rothe, l’intervention de l’armée est intervenue après que des villages entiers, tels que Ha Rampai et Ha Mokaoli, aient été totalement désertés par leurs habitants fuyant les assassinats ciblés et les exactions des factions Famo.
Parallèlement à cette réponse sécuritaire immédiate, le pouvoir judiciaire s’attelle à démanteler les réseaux d’impunité liant historiquement les sphères politiques et militaires. Devant la Haute Cour du Lesotho, la juge ’Maliepollo Makhetha préside un procès historique pour haute trahison. L’acte d’accusation dissèque les événements d’août 2014, au cours desquels des unités de l’armée avaient attaqué plusieurs postes de la Lesotho Mounted Police Service (LMPS), provoquant la fuite en exil de nombreux officiers vers l’Afrique du Sud.
| Accusés principaux | Statut institutionnel / Rôle | Chefs d’inculpation majeurs |
|---|---|---|
| Mothetjoa Metsing | Ancien Vice-Premier ministre (Leader LCD) | Trahison, Tentative de meurtre, Agression aggravée |
| Selibe Mochoboroane | Actuel ministre de l’Agriculture (Leader MEC) | Trahison, Tentative de meurtre, Agression aggravée |
| Lt. Gen. Tlali Kamoli | Ancien Commandant de l’armée (LDF) | Trahison, Meurtre, Tentative de meurtre |
| Litekanyo Nyakane | Membre de l’armée | Trahison, Meurtre, Tentative de meurtre |
| Motloheloa Ntsane | Membre de l’armée | Meurtre, Risque de blessure ou de mort |
| Leutsoa Motsieloa | Membre de l’armée | Meurtre, Risque de blessure ou de mort |
Source : Actes d’accusation de la Haute Cour du Lesotho (2026).
Sur le plan de la diplomatie régionale, l’évolution de la situation a conduit à une validation institutionnelle majeure. Lors de son 45e sommet, la SADC a officiellement retiré le Lesotho de la liste de la Troïka des pays sous observation spéciale, marquant la reconnaissance des progrès accomplis vers la stabilité politique. Ce retrait fait suite aux missions d’évaluation du Panel des Sages de la SADC, dirigé par l’ancien président tanzanien Jakaya Kikwete, chargé de superviser l’aboutissement des réformes constitutionnelles.
Des gangs transnationaux liés aux mines sud-africaines
L’analyse approfondie des documents d’enquête, des rapports parlementaires et des communications des forces de l’ordre révèle que la décision de criminaliser les groupes Famo répond à une mutation structurelle de ces organisations. Loin de se limiter à des associations culturelles ou musicales, ces groupes opèrent comme des syndicats du crime organisé transnationaux. Ils sont intrinsèquement liés à l’exploitation minière illégale en Afrique du Sud, où leurs membres opèrent en tant que Zama-Zamas (ou Makhomosha au Lesotho). Ces factions se livrent à des guerres d’usure mortelles pour le contrôle des filons d’or et de chrome dans les puits désaffectés sud-africains, avant d’importer ces violences et ces rivalités armées dans leurs villages d’origine au Lesotho. La porosité des frontières et l’afflux d’armes illicites ont créé des zones de non-droit où les autorités civiles traditionnelles sont dépassées ; à Fobane, le chef local a dû transformer ses propres bureaux administratifs en poste de police de fortune pour accueillir les forces de l’ordre face à la multiplication des meurtres.
L’enquête institutionnelle met également en lumière l’instrumentalisation d’une autre institution culturelle fondamentale : les écoles d’initiation (Lebollo). Conçues historiquement pour transmettre les valeurs patriotiques et citoyennes aux jeunes hommes, ces structures traversent une crise de gouvernance profonde. Les archives médicales et policières documentent une recrudescence terrifiante des violences physiques, des tortures (cas des décès de Mosiuoa Kitime, Neo Mokhethea et Matela Matekane), des enlèvements, et même des abus sexuels perpétrés par les opérateurs de ces camps. Les gangs Famo utilisent fréquemment ces espaces non régulés comme vecteurs de conditionnement psychologique et de recrutement. En réponse, le ministère du Tourisme, des Sports, des Arts et de la Culture a rédigé l’Initiation School Bill, un projet de loi visant à imposer une limite d’âge stricte de 18 ans et à criminaliser les dérives commerciales et violentes de cette pratique. Cette tentative de régulation se heurte toutefois à l’opposition frontale de certaines élites traditionnelles, à l’instar du Chef principal Sempe Gabasheane Masupha, qui dénoncent une ingérence politique incompatible avec la jurisprudence coutumière des Lois de Lerotholi.
Sur le plan strictement procédural, l’offensive de l’État souffre d’incohérences exploitées par la société civile et les instances judiciaires. L’organisation SECTION 2 (Advocates for the Supremacy of the Constitution) a formellement exigé l’annulation de la Notice de 2024 proscrivant les groupes Famo. Selon leurs mémoires juridiques, le ministère de l’Intérieur a outrepassé ses prérogatives en ignorant l’article 16 du Police Service Act de 1998, qui rend obligatoire la tenue de consultations publiques exhaustives avant la mise en œuvre de mesures sécuritaires d’une telle ampleur. De plus, des recours ont été déposés devant les tribunaux par des membres des forces armées dont les conjoints appartiennent aux groupes proscrits (notamment Terene), dénonçant des décharges arbitraires de l’armée sur la seule base de leur association maritale, illustrant la difficulté de purger les institutions sans violer les droits constitutionnels individuels.
L’Omnibus Bill, clef de voûte de la réforme constitutionnelle
Dans une perspective géostratégique, l’évolution actuelle du Lesotho marque une transition historique : le passage d’une sécurité garantie de l’extérieur par des interventions militaires régionales (comme ce fut le cas en 1998 ou 2014) à une ingénierie de sécurité endogène. La SADC a modifié son paradigme, passant de l’interventionnisme direct à la supervision d’une réforme constitutionnelle systémique.
Le pilier de cette stratégie est l’Omnibus Bill (10e Amendement de la Constitution), élaboré par la défunte National Reforms Authority (NRA). Les documents relatifs à la réforme du secteur de la sécurité (Security Sector Reform – SSR) établissent un diagnostic clair : la cause première de l’instabilité du Lesotho est l’utilisation des forces armées et de la police comme instruments de purge politique et de clientélisme. L’amendement constitutionnel vise à détruire ce nexus toxique en réinstituant la Commission de défense, présidée de droit par le Roi, afin d’isoler structurellement les processus de recrutement, de promotion et de discipline des interférences politiciennes. Il instaure également un National Security Advisory Board pour redéfinir la doctrine de sécurité nationale selon les intérêts vitaux de l’État, et non selon les agendas des coalitions parlementaires éphémères.
En criminalisant les Famo et en jugeant les architectes de la crise de 2014, le gouvernement actuel tente de nettoyer l’espace public de ses acteurs para-étatiques avant la promulgation de l’Omnibus Bill. L’État refuse d’admettre la coexistence d’un monopole institutionnel de la force avec des syndicats miniers surarmés, capables d’influencer les élections par la terreur ou la distribution de rentes illicites.
Les multiples chantiers de la reconstruction nationale
Le retrait du Lesotho de la liste d’observation de la Troïka de la SADC confère au pays un prestige diplomatique renouvelé. Ce statut permet au gouvernement de négocier des accords bilatéraux et d’attirer des partenaires au sein de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) depuis une position de souveraineté assumée, et non plus sous la tutelle de voisins exaspérés par ses crises internes.
Si l’intervention de la LDF a restauré un semblant de contrôle territorial, elle masque temporairement l’effondrement capacitaire de la police civile. La Lesotho Mounted Police Service (LMPS) souffre de carences logistiques graves, au point que le ministère de tutelle a dû autoriser un programme permettant aux policiers de réparer eux-mêmes leurs véhicules de patrouille. La dépendance continue à l’armée pour des missions de maintien de l’ordre intérieur (constatée à Rothe et Leribe) menace d’éroder la frontière civilo-militaire que les réformes cherchent précisément à restaurer.
L’éradication de la criminalité systémique est une condition sine qua non pour le climat des affaires. Les exactions des gangs entravaient la mobilité de la main-d’œuvre et le développement de l’agro-industrie dans les districts ruraux. Les réformes du secteur de la sécurité visent directement à abaisser la prime de risque pour les investissements directs étrangers (IDE).
La judiciarisation des crises passées (procès pour trahison) et présentes (contestations de l’interdiction des Famo) consolide la primauté du droit. Toutefois, le pouvoir de la justice dépendra de l’adoption de l’Omnibus Bill, qui prévoit également le renforcement de la Direction de lutte contre la corruption et les délits économiques (DCEO) en lui octroyant des pouvoirs de poursuite indépendants.
Les zones d’ombre des flux financiers et des critères de proscription
Malgré l’abondance des communications ministérielles, de profondes lacunes limitent l’analyse exhaustive des dynamiques sécuritaires :
- Absence de données officielles disponibles concernant l’évaluation quantitative des flux de capitaux illicites blanchis au Lesotho par les syndicats miniers (Zama-Zamas) opérant en Afrique du Sud.
- Absence de données officielles disponibles justifiant les critères juridiques et de renseignement précis ayant conduit le ministère de l’Intérieur à cibler exclusivement 12 groupes spécifiques dans sa Notice de 2024, à l’exclusion d’autres organisations culturelles potentiellement militarisées.
Entre droit coutumier et reconquête de l’autorité de l’État
La pacification du Lesotho entre dans sa phase la plus délicate. La viabilité de l’ingénierie constitutionnelle prévue par l’Omnibus Bill est excellente sur le plan doctrinal, mais son exécution se heurte à des résistances sociologiques profondes. La répression frontale des écoles d’initiation et des groupes Famo, perçus par certains segments de la population comme les derniers bastions de l’identité masculine et du soutien économique informel, porte en elle le germe d’une fracture civile entre le droit positif moderne et les loyautés coutumières.
Si l’État ne parvient pas à substituer une offre économique viable à la rente minière illégale qui irrigue ces réseaux, les interdictions administratives resteront lettre morte. Par ailleurs, la normalisation de la sécurité dépend d’un réinvestissement massif et urgent dans les capacités d’investigation et d’équipement de la police nationale (LMPS). Tant que l’armée restera l’unique recours fonctionnel contre le grand banditisme, le risque de remilitarisation de l’espace politique basotho demeurera un signal faible, prêt à se réactiver à la moindre crise gouvernementale.

