L’un des développements les plus frappants sur le plan environnemental et culturel s’est produit par l’intermédiaire de l’architecture juridique exécutive. Le 15 juin 2026, l’administration a émis le Décret núm. 393-26. Les détails de cette décision constituent une étude de cas magistrale sur les conflits qui opposent le maintien de la mémoire ancestrale à la dynamique implacable de l’extractivisme néolibéral.
Le Décret 393-26 : L’Expropriation au Service de la “Capitale Rupestre”
Par ce décret, le président Luis Abinader déclare d'”utilité publique et d’intérêt social” plusieurs parcelles de terres cruciales situées au sein du Monument Naturel Réserve Anthropologique Cuevas de Borbón o del Pomier, spécifiquement au niveau de la parcelle numéro 405 du district cadastral 02 de la municipalité de San Cristóbal.
La finalité de cette intervention, adossée à la Loi 492 de 1969 sur le patrimoine, est de renforcer la protection, la surveillance et la restauration environnementale de l’un des espaces ayant la plus grande valeur archéologique, écologique et scientifique des Caraïbes insulaires. Ce système spéléologique abrite un réseau complexe de 55 grottes renfermant près de 6 000 pictographies (figures humaines, faune) et environ 500 pétroglyphes, créés principalement par les peuples autochtones Taïnos et Igneris avant l’arrivée des colonisateurs espagnols. L’importance de ce site a d’ailleurs poussé le Sénat à approuver en seconde lecture un projet de loi élevant la réserve au rang de “Capitale Rupestre de la République Dominicaine”.
Le mécanisme imposé par le décret est radical : le ministère de l’Environnement et des Ressources Naturelles est sommé de procéder à l’acquisition de ces terres avec ses propres fonds. En l’absence d’un accord financier amiable avec les propriétaires privés actuels, l’État engagera une procédure d’expropriation forcée selon les dispositions légales en vigueur.
La Tension entre Identité Indigéniste et Réalité Afro-Caribéenne
D’un point de vue environnemental, ce décret représente une victoire inestimable. Pendant des décennies, des organisations de défense de la nature ont dénoncé les ravages des opérations minières, notamment l’extraction de calcaire pour l’industrie du ciment, dont les détonations d’explosifs fragilisaient la structure même des grottes millénaires. L’exécutif, en posant un veto juridique absolu sur l’expansion de l’exploitation privée dans la parcelle 405, dresse un rempart contre la destruction irrémédiable du paysage. Parallèlement, le ministre de l’Énergie et des Mines, Joel Santos, s’est efforcé de rassurer l’opinion publique sur un autre front sensible, en déclarant qu’il n’existait “aucune intention d’exploitation minière dans la cordillère Septentrionale”.
Toutefois, sous un prisme décolonial, l’attention démesurée portée à la préservation de l’héritage précolombien révèle une asymétrie mémorielle structurelle au sein de la “dominicanité”. L’État dominicain mobilise d’importants capitaux et instruments coercitifs légaux (l’expropriation) pour sanctuariser la mémoire des peuples Taïnos et Igneris – des populations physiquement effacées par la colonisation, et dont la mémoire ne menace en rien l’hégémonie de la classe dirigeante actuelle. Cette exaltation de la racine “indigène” (souvent utilisée historiquement pour nier la racine africaine dans la composition métisse du pays) contraste de manière flagrante avec le désintérêt total, voire la destruction délibérée, des sites de la mémoire marronne ou de l’héritage direct des descendants d’esclaves africains sur l’île. L’identité dominicaine officielle s’approprie le passé indigène lointain pour s’ancrer dans l’île, tout en continuant à rejeter, par son appareil sécuritaire, la réalité de son africanité contemporaine.

