Au deuxième Sommet Russie–Afrique, Kémi Séba ne représente aucun État et ne négocie aucun accord. Il utilise cependant cette scène pour replacer la souveraineté monétaire au cœur du rapprochement avec Moscou. Après les révélations sur le « projet Kémi », l’épisode impose de distinguer soutien matériel, convergence stratégique, autonomie doctrinale et subordination politique.
Situation juridique au 7 septembre 2026
Aucune source fiable consultée ne confirme la libération de Kémi Séba. La dernière information publique recoupée indique que l’audience portant notamment sur la demande d’extradition formulée par le Bénin a été renvoyée au 23 septembre 2026. Kémi Séba, son fils et un troisième prévenu demeurent détenus en Afrique du Sud. Les procédures sud-africaines et la demande béninoise sont distinctes ; les accusations rapportées ne constituent pas des condamnations définitives. Anadolu, 12 août 2026
Ce rappel situe le point d’arrivée provisoire de la série. Il ne doit pas servir à réinterpréter rétroactivement l’événement de juillet 2023.
Après le « projet Kémi », une présence qui change de portée
Quatre mois auparavant, la publication de documents attribués à l’écosystème d’Evgueni Prigojine avait replacé les relations russes de Kémi Séba au centre du débat. Ces pièces décrivaient un « projet Kémi », un dispositif de coordination et des lignes budgétaires représentant environ 440 000 dollars entre 2018 et 2019.
Une écriture budgétaire documente ce que des gestionnaires prévoyaient d’affecter à un projet. Elle ne prouve pas automatiquement que l’intégralité de la somme a été personnellement remise au militant ni dépensée conformément au plan. Kémi Séba reconnaît un soutien logistique, notamment pour des déplacements, mais conteste avoir reçu le montant global présenté dans certaines enquêtes.
La chaîne documentaire comporte également une contradiction, relevée dans le travail de Lou Osborn et Dimitri Zufferey sur le système Prigojine : Petr Bychkov, mentionné dans des échanges préparant une rencontre, a déclaré aux journalistes ne pas l’avoir organisée, ne pas y avoir participé et ne pas connaître personnellement Kémi Séba. Cette contestation n’annule pas le corpus. Elle oblige cependant à distinguer les projets internes de l’appareil de Prigojine de leur exécution effective.
Le classement du média d’investigation Proekt comme « organisation indésirable » par les autorités russes, et de plusieurs de ses journalistes comme « agents de l’étranger », ne tranche pas davantage la véracité des documents. Il révèle un conflit ouvert avec l’État russe, mais ne constitue ni une certification ni une réfutation technique de chaque pièce. Le statut imposé à Proekt en juillet 2021 impose donc la même méthode : contrôler la provenance, les recoupements et les contradictions au lieu d’accepter ou de rejeter le dossier en bloc.
La relation organisée et le soutien matériel sont donc documentés. Le versement personnel de la totalité des sommes budgétées et l’existence d’un commandement permanent ne le sont pas. La présence de Kémi Séba à Saint-Pétersbourg ne constitue ainsi ni un premier contact fortuit avec la Russie ni la preuve qu’il représente le Kremlin.
Un sommet d’États, une tribune pour une diplomatie militante
Le deuxième Sommet Russie–Afrique se déroule les 27 et 28 juillet 2023 à Saint-Pétersbourg. Il réunit des chefs d’État, des gouvernements, des diplomates, des entreprises et des organisations autour de la sécurité, de l’agriculture, de l’énergie, du commerce et de la coopération internationale.
La rencontre aboutit à une déclaration générale et à un plan d’action pour 2023–2026. La déclaration finale publiée par la présidence russe ne confère à Kémi Séba aucune fonction de négociateur, de signataire ou de représentant d’un gouvernement africain. Sa présence est néanmoins établie, de même que ses interventions médiatiques en marge du sommet.
Le 28 juillet, dans un entretien accordé à Sputnik Afrique, il qualifie le franc CFA de « cancer ». Il affirme que cette monnaie détruit la compétitivité des économies concernées, critique son arrimage à l’euro et défend un régime de change plus flexible, référencé à un panier de devises. L’entretien du 28 juillet 2023 constitue une source directe de ses propos.
Alors que la guerre en Ukraine, les sanctions, la sécurité alimentaire et les coopérations militaires dominent l’actualité du sommet, Kémi Séba revient au combat qui l’a rendu populaire en Afrique francophone. Il relie la critique d’une architecture monétaire héritée de la colonisation à la recherche d’un ordre multipolaire susceptible de réduire la prépondérance occidentale.
La stabilité monétaire ne règle pas la question de la souveraineté
La formule du « cancer » appartient au langage militant. Elle ne permet pas de mesurer séparément les effets du régime de change, des politiques budgétaires, du coût de l’énergie, de la faiblesse industrielle, des importations ou de la gouvernance économique. Mais cette réserve ne doit pas conduire à réduire le système CFA à un mécanisme neutre de stabilité.
Sous le même nom coexistent deux monnaies distinctes : le franc CFA de l’UEMOA, émis par la BCEAO, et celui de la CEMAC, émis par la BEAC. Toutes deux conservent une parité fixe avec l’euro, mais leurs cadres institutionnels ne sont plus identiques.
Une autre dimension de cette souveraineté concerne la fabrication matérielle de la monnaie. Les billets en francs CFA demeurent imprimés en France, dans les installations de la Banque de France. Les instituts d’émission restent juridiquement la BCEAO et la BEAC, qui commandent les volumes nécessaires : fabriquer les billets ne signifie donc pas disposer légalement du pouvoir de les émettre. Cette externalisation maintient néanmoins hors du continent une fonction matérielle et sécuritaire de la chaîne monétaire, ce qui alimente légitimement le débat sur l’autonomie africaine. La Banque de France confirme fabriquer des billets pour des banques centrales étrangères. (Banque de France)
Certains acteurs accusent par ailleurs la France d’avoir utilisé des émissions clandestines de francs CFA pour financer des opérations d’influence ou de déstabilisation dans le Sahel. La fabrication des billets en France rend cette interrogation politiquement sensible. Les accusations récemment formulées à propos d’un avion-cargo transportant des dizaines de milliards à destination de la Côte d’Ivoire renforcent l’exigence de transparence. Elles ne démontrent toutefois pas, à ce stade et en l’absence de documents publics indépendamment vérifiables, l’existence d’impressions non autorisées ou d’une mise en circulation clandestine de francs CFA.
Dans l’UEMOA, la réforme annoncée en 2019 a supprimé l’obligation de centraliser les réserves de change de la BCEAO auprès du Trésor français ainsi que la présence française dans ses instances de gouvernance. Elle a néanmoins maintenu la parité fixe et la garantie de convertibilité assurée par la France. Communiqué de la BCEAO du 21 décembre 2019 La CEMAC n’a pas connu la même réforme.
La stabilité du taux de change constitue un avantage réel pour la prévisibilité des échanges et le coût de certaines importations. Elle comporte aussi une contrainte : les économies membres ne peuvent ajuster librement la parité aux chocs qui leur sont propres, alors que leurs niveaux d’industrialisation, leurs exportations et leurs besoins de financement diffèrent.
Inversement, un régime plus flexible référencé à un panier de devises ne produirait pas automatiquement la souveraineté. Il pourrait absorber certains chocs, mais aussi provoquer une dépréciation rapide si les réserves sont faibles, la production intérieure insuffisante ou les importations essentielles élevées.
La souveraineté monétaire ne consiste donc ni à conserver indéfiniment un cadre hérité ni à imprimer sans limite une nouvelle monnaie. Elle suppose de pouvoir décider du change, du crédit et du financement de l’économie, avec des institutions crédibles, des statistiques fiables, des réserves suffisantes, un système de paiement efficace et une politique industrielle.
C’est là que réside la force de la critique portée par Kémi Séba : elle rappelle que la monnaie participe à la capacité d’un État ou d’une union d’États à orienter son développement. Mais identifier le caractère contraignant des systèmes CFA ne définit pas encore l’architecture viable de l’après-CFA.
Moscou n’est pas une banque centrale africaine
Le lieu de l’intervention pourrait donner l’impression que la Russie offre l’alternative attendue. Or aucun document adopté au sommet ne prévoit une monnaie africaine, une banque centrale panafricaine ou un mécanisme destiné à remplacer directement le franc CFA.
La coopération russe peut ouvrir des circuits commerciaux et financiers moins dépendants des réseaux occidentaux. Cette diversification peut renforcer la capacité de négociation des États africains. Elle ne leur transfère pas automatiquement la maîtrise du crédit, de la fiscalité, de la production ou des choix budgétaires.
Sortir du franc CFA ne signifierait donc pas, par cette seule décision, sortir de la dépendance. Remplacer une dépendance monétaire par une dépendance financière, militaire ou technologique envers un autre partenaire ne constituerait pas une souveraineté accomplie. À l’inverse, refuser toute coopération avec Moscou au seul motif qu’elle contrarie les intérêts occidentaux reviendrait à abandonner un levier possible de diversification.
La question pertinente n’est donc pas seulement : Russie ou Occident ? Ni même : CFA ou autre monnaie ? Elle est : quels mécanismes permettent aux sociétés africaines de décider elles-mêmes de leur monnaie, de leur crédit, de leur production et de leur développement ?
Une légitimité politique distincte du mandat institutionnel
En juillet 2023, Kémi Séba ne dispose ni d’un mandat électif continental ni d’une délégation étatique lui permettant de parler juridiquement au nom de l’Afrique. Cette absence de mandat ne signifie pas qu’il serait dépourvu de légitimité politique.
La sienne provient de ses campagnes, de ses mobilisations, de son audience et de la reconnaissance que lui accorde une partie de la jeunesse africaine. Elle peut être réelle sans être institutionnelle, forte sans être unanime et contestée sans être inexistante.
À Saint-Pétersbourg, il ne négocie pas pour les États. Il porte une demande sociale et politique longtemps marginalisée : mettre fin aux mécanismes monétaires et diplomatiques perçus comme des prolongements de la domination coloniale. Le sommet lui procure une visibilité internationale ; en retour, sa parole donne au rapprochement avec Moscou une traduction populaire. Ce bénéfice réciproque ne suffit pas à établir une relation de commandement.
Des lignes rouges publiques face à la Russie
La Russie n’a pas créé la matrice politique de Kémi Séba. Ses critiques du franc CFA et de la Françafrique précèdent ses relations russes documentées. Ses réserves envers Moscou sont également anciennes et publiques.
En octobre 2019, au moment de se rendre au premier Sommet Russie–Afrique de Sotchi, il déclare que « la Russie ne sera jamais notre messie » et que le moteur de la libération demeure le peuple africain lui-même. Il ajoute néanmoins qu’il préfère alors la Russie comme partenaire à la France. Communiqué repris le 23 octobre 2019
En octobre 2020, sur Vox Africa, il reconnaît ses rencontres avec Evgueni Prigojine et le soutien reçu pendant plusieurs mois. Il affirme cependant : « Je ne quitte pas le colon français pour le colon russe » et « Nous ne serons pas les tirailleurs de l’oligarchie russe ». Il raconte avoir rompu après une proposition d’actions violentes contre des symboles occidentaux, malgré le risque de victimes africaines.
Le désaveu est public. Les circonstances précises de la rupture reposent toutefois sur son récit et ne disposent pas d’une corroboration indépendante complète. Il s’agit bien d’une critique d’un appareil d’influence lié à Prigojine et articulé aux intérêts de l’État russe, mais pas d’une condamnation générale de l’État russe, que ses mots ne formulent pas.
Ces prises de position constituent des indices positifs d’autonomie politique et doctrinale. Elles ne prouvent pas une indépendance financière absolue à chaque étape. Mais l’absence d’une telle preuve ne peut être transformée en preuve de subordination : il appartient à ceux qui affirment une chaîne de commandement entre Moscou et Kémi Séba de la documenter.
Les pièces disponibles établissent un soutien matériel, une relation organisée avec l’environnement de Prigojine et une forte convergence géopolitique. Elles n’établissent ni que Kémi Séba serait une création politique de Moscou ni qu’il aurait renoncé à son propre programme. En juin 2024, il déclarera à Ouagadougou qu’il combattrait la Russie si elle reproduisait en Afrique les pratiques néocoloniales françaises et critiquera la présence de drapeaux russes dans les manifestations africaines. Africanews Cette prise de position ultérieure confirme la continuité de sa ligne, sans résoudre toutes les questions de financement et de contreparties en 2023.
La conclusion la plus solide est donc celle d’une alliance assumée, assortie de limites publiquement énoncées : une autonomie doctrinale étayée, une indépendance matérielle incomplètement documentée et aucune subordination permanente démontrée.
Le Niger surgit dans la chronologie
Pendant que le sommet se tient, une autre séquence s’ouvre en Afrique de l’Ouest. Le 26 juillet 2023, des militaires renversent le président nigérien Mohamed Bazoum. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine condamne le changement anticonstitutionnel et demande le rétablissement de l’autorité constitutionnelle. Communiqué du 28 juillet 2023
Rien ne permet d’attribuer à Kémi Séba un rôle dans la prise du pouvoir. Sa présence simultanée en Russie ne constitue aucune preuve de coordination. Mais la crise nigérienne offrira bientôt à son discours un nouveau terrain. En septembre, il se rendra à Niamey, soutiendra publiquement le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie et rencontrera les dirigeants de la transition.
Saint-Pétersbourg constitue ainsi un seuil. Il y formule encore une doctrine générale de souveraineté monétaire et de multipolarité. Quelques semaines plus tard, cette doctrine sera confrontée à une rupture institutionnelle concrète au Niger.
Conclusion
Le 28 juillet 2023, Kémi Séba ne signe aucun accord et ne représente officiellement aucun État. Il utilise l’espace médiatique du Sommet Russie–Afrique pour porter une cause africaine ancienne dans une enceinte centrale de la recomposition géopolitique du continent.
Sa relation avec l’environnement de Prigojine, le soutien logistique et la convergence avec Moscou sont documentés. Ils ne démontrent pas une obéissance permanente. Les documents internes renseignent aussi les intentions de ceux qui voulaient utiliser son influence ; ils ne prouvent pas automatiquement que tous leurs projets ont été exécutés ni acceptés par lui.
Ses prises de distance envers Prigojine, son refus déclaré d’une nouvelle tutelle russe et l’antériorité de son combat monétaire établissent une autonomie doctrinale qu’il serait inexact d’effacer. Elles n’interdisent pas d’examiner les financements et les contreparties, mais elles empêchent de réduire son engagement à l’exécution d’ordres étrangers.
La portée historique de l’épisode se situe ailleurs : Kémi Séba ne parle plus seulement contre l’ancien ordre. Il cherche, au cœur des rivalités mondiales, les espaces où pourrait se construire le suivant, tout en affirmant que le centre de décision doit demeurer africain.
L’histoire ne ment pas. Elle éclaire. À demain pour une nouvelle chronique.
Sources institutionnelles et directes
- Présidence russe — Déclaration finale du deuxième Sommet Russie–Afrique, 28 juillet 2023
Cadre du sommet et absence de fonction officielle attribuée à Kémi Séba. - Sputnik Afrique — Entretien de Kémi Séba, 28 juillet 2023
Source directe de ses déclarations sur le franc CFA et le régime de change. - BCEAO — Réforme du franc CFA de l’UEMOA, 21 décembre 2019
Suppression de la centralisation des réserves et de la représentation française, maintien de la parité fixe et de la garantie de convertibilité. - Banque de France — Conception et fabrication des billets
Fabrication en France de billets destinés à des banques centrales étrangères. - Union africaine — Communiqué sur le Niger, 28 juillet 2023
Position institutionnelle sur le renversement de Mohamed Bazoum. - Kémi Séba invité au Sommet Russie–Afrique de Sotchi, octobre 2019
Déclaration selon laquelle la Russie ne doit pas devenir le « messie » de l’Afrique. - VoxAfrica — Intervention de Kémi Séba dans Afro-Pertinent
Source audiovisuelle de ses déclarations sur Prigojine, le soutien russe et son refus de devenir un « tirailleur de l’oligarchie russe ». - Africanews — Déclarations de Kémi Séba à Ouagadougou, juin 2024
Mise en garde contre une éventuelle reproduction par la Russie des pratiques néocoloniales françaises. - Le Sahel — Entretien d’Abdourahamane Tiani, 25 juillet 2026
Source directe des accusations concernant le cargo transportant des fonds vers la Côte d’Ivoire. Cette source établit l’existence de l’accusation, pas sa confirmation indépendante.
Enquêtes et recoupements
- Lou Osborn et Dimitri Zufferey — Wagner. Enquête au cœur du système Prigojine, Éditions du Faubourg, 2023
Source sur le « projet Kémi », les budgets internes, Petr Bychkov et les relations avec l’appareil de Prigojine. - RUSI — What Next for Wagner’s Information Operations?, 23 septembre 2024
Recoupement sur le soutien financier allégué, la convergence stratégique et l’autonomie politique de Kémi Séba. - Jeune Afrique — « Projet Kémi » : quand Evgueni Prigojine finançait Kémi Séba, 30 mars 2023
Enquête initiale sur les documents et les lignes budgétaires évaluées à environ 440 000 dollars. - Committee to Protect Journalists — Statut imposé à Proekt, juillet 2021
Source sur son classement comme organisation « indésirable » et sur la désignation de journalistes comme « agents de l’étranger ».
Situation judiciaire actuelle
- Anadolu — Renvoi de l’audience au 23 septembre 2026
Source utilisée pour la situation de Kémi Séba en Afrique du Sud au 7 septembre 2026.

