Le passage du relais des Îles Salomon à la Gambie au Conseil des ministres ne constitue pas, à lui seul, une refonte de l’OEACP. Il révèle toutefois une séquence institutionnelle plus profonde : rotation interrégionale, réforme du Secrétariat, mise en œuvre de l’Accord de Samoa et repositionnement de l’Organisation comme alliance politique, économique et de solidarité du Sud.

Quand Honiara remet le relais à Banjul

Le 2 février 2026, l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (OEACP) a organisé une cérémonie virtuelle de passation de la présidence de son Conseil des ministres. Peter Shanel Agovaka, ministre des Affaires étrangères et du Commerce extérieur des Îles Salomon, a remis le relais à Seedy K. M. Keita, ministre gambien des Finances et des Affaires économiques. L’événement est institutionnellement précis : il s’agit de la présidence du Conseil des ministres, l’un des organes de l’OEACP, et non d’un transfert de la direction générale de toute l’Organisation.

Fait établi — L’OEACP indique que cette rotation intervient conformément à l’article 20 de l’Accord de Georgetown révisé, qui organise une représentation équitable de ses six régions. Ce mécanisme donne à un petit État insulaire du Pacifique la possibilité d’exercer, pendant son mandat, une fonction de coordination au même niveau institutionnel qu’un État africain ou caribéen. Dans une organisation de 79 États, cette architecture évite que la taille démographique ou économique détermine seule l’accès à la présidence du Conseil.

La séquence prend une dimension géopolitique parce que le relais Pacifique-Afrique s’est produit au moment où l’OEACP préparait sa transformation la plus ambitieuse depuis l’entrée en vigueur de l’Accord de Georgetown révisé. Mais la chronologie interdit de confondre le transfert de présidence et la réforme elle-même : les Îles Salomon ont contribué à préparer le terrain ; les décisions de refonte ont ensuite été formalisées dans d’autres enceintes et sous une autre présidence.

Une présidence du Conseil, pas de l’Organisation tout entière

La précision institutionnelle est décisive. L’OEACP possède plusieurs organes, dont le Sommet des chefs d’État et de gouvernement, le Conseil des ministres, le Comité des ambassadeurs et l’Assemblée parlementaire. Le Sommet définit les grandes orientations politiques ; le Conseil des ministres assure leur mise en œuvre et adopte des décisions, résolutions ou recommandations. La présidence exercée par les Îles Salomon concernait donc le Conseil, et non la présidence en exercice du Sommet ni le poste de secrétaire général.

Fait documenté — Le communiqué officiel du 2 février attribue au mandat salomonais plusieurs réalisations : préparation et adoption du budget 2026 du Secrétariat, plaidoyer en faveur du paiement des contributions des États membres, soutien au processus de réforme et au renforcement institutionnel, convocation de la 120e session du Conseil des ministres, promotion de la mise en œuvre de l’Accord de Samoa et préparation du 11e Sommet des chefs d’État et de gouvernement.

Cette liste montre ce que le mandat a effectivement porté. Elle ne démontre pas que Honiara a conçu seul la nouvelle doctrine de l’OEACP. Le programme de réforme était déjà collectif, alimenté par les organes de l’Organisation, le Secrétariat et les décisions antérieures du Conseil. Attribuer la « refonte géopolitique » aux seules Îles Salomon transformerait une fonction de présidence rotative en causalité politique que les documents ne permettent pas d’établir.

Ce que les Îles Salomon ont réellement laissé en héritage

Le legs salomonais se situe surtout dans la continuité institutionnelle. Au moment de la passation, l’OEACP faisait face à trois problèmes explicitement reconnus : contraintes budgétaires, contributions irrégulières des États membres et besoin de redéfinir sa valeur ajoutée après la fin de l’ancien modèle ACP centré sur l’aide et les préférences commerciales européennes. Le mandat du Conseil présidé par Peter Shanel Agovaka a maintenu ces dossiers au centre de l’agenda.

Fait établi — Le document de repositionnement stratégique publié par l’OEACP en février 2026 décrit une Organisation à un « tournant décisif ». Il affirme que l’OEACP ne peut plus être perçue principalement comme une interface avec les donateurs pilotée par le Secrétariat et qu’elle doit fonctionner comme une alliance politique, économique et de solidarité regroupant 79 États en développement. Il identifie comme objectifs la diplomatie coordonnée, la coopération technologique, la gouvernance des ressources marines et minérales, l’investissement intra-OEACP et le renforcement de la coopération Sud-Sud et triangulaire.

Analyse — Le rôle des Îles Salomon apparaît ainsi comme celui d’un maillon de transition. Un État du Pacifique a présidé le Conseil pendant que l’Organisation passait d’une logique historiquement structurée par la relation avec l’Europe à une ambition plus autonome : produire des positions communes, attirer des partenaires multiples, organiser des coopérations entre régions du Sud et transformer la solidarité politique en capacités économiques. Cette transition est réelle ; son niveau d’exécution reste toutefois inégal.

Le vrai basculement : d’une interface de donateurs à une alliance du Sud

La refonte géopolitique devient plus nette après la passation. Du 27 au 29 mars 2026, le 11e Sommet de l’OEACP à Malabo, en Guinée équatoriale, adopte une déclaration placée sous le thème d’une Organisation « transformée et renouvelée dans un monde en mutation ». Le choix de Malabo s’inscrit aussi dans une histoire institutionnelle : l’OEACP y dispose d’un Centre d’information consacré à la coopération Sud-Sud et triangulaire, conçu pour documenter et diffuser des solutions de développement entre pays membres.

Fait établi — Le repositionnement stratégique de 2026 propose de faire de l’OEACP un bloc diplomatique capable d’intervenir sur le financement climatique, la réforme du commerce, la gouvernance numérique et la restructuration de la dette. Il prévoit aussi une plateforme de coopération technologique, une capacité de gestion collective des intérêts liés aux ressources marines et minérales et un facilitateur des investissements et de l’innovation intra-OEACP. Cette doctrine ne rompt pas avec l’Union européenne : elle conserve l’Accord de Samoa comme cadre conventionnel majeur, mais cherche à empêcher que l’identité de l’Organisation se réduise à ce partenariat.

Le déplacement est donc moins un « découplage » qu’un rééquilibrage. L’OEACP tente de conserver l’accès aux instruments européens tout en renforçant ses relations avec des partenaires émergents, les organisations du Sud, les institutions africaines et les réseaux de financement internationaux. La souveraineté recherchée n’est pas l’autarcie ; elle consiste à augmenter le nombre d’options et le pouvoir de négociation collectif.

Pour l’Afrique, un levier qui ne doit plus rester eurocentré

L’enjeu est directement africain. Sur les 79 membres de l’OEACP, 48 sont des États d’Afrique subsaharienne, contre 16 États caribéens et 15 États du Pacifique. L’Afrique constitue donc le plus grand ensemble régional de l’Organisation, mais sa valeur stratégique tient précisément au lien qu’elle crée entre ces trois espaces. Le transfert de la présidence du Conseil des Îles Salomon à la Gambie illustre cette circulation institutionnelle plutôt qu’une domination automatique du bloc le plus nombreux.

Analyse — Pour les États africains, cette architecture peut servir quatre intérêts : offrir un espace supplémentaire de coordination sur la dette, le climat, le commerce, les minerais critiques et le numérique ; rapprocher les économies africaines de petits États insulaires expérimentés en diplomatie climatique et en économie bleue ; ouvrir des coopérations Sud-Sud qui ne passent pas nécessairement par une capitale européenne ; et compléter les dynamiques de l’Union africaine et de la Zone de libre-échange continentale africaine sans prétendre s’y substituer.

Le potentiel reste conditionnel. Une alliance de 79 États ne produit de puissance que si elle parvient à dégager des positions communes, financer son Secrétariat, transformer les déclarations en projets et éviter la dispersion entre priorités régionales. Pour l’Afrique, l’intérêt n’est donc pas de célébrer l’OEACP comme un bloc déjà unifié, mais de mesurer si elle devient un multiplicateur concret de capacité diplomatique et économique.

Ce que les documents ne permettent pas d’attribuer à Honiara

Zone d’incertitude — Aucun document institutionnel consulté n’établit que les Îles Salomon auraient imposé, à elles seules, la nouvelle doctrine géopolitique de l’OEACP. Le communiqué de passation crédite leur présidence d’un soutien à la réforme et de la préparation du sommet, mais le repositionnement stratégique relève d’un processus collectif. La Déclaration de Malabo a été adoptée près de deux mois après le transfert à la Gambie.

Autre limite : l’expression « transfert de présidence » peut suggérer un changement de direction de l’Organisation au sens large. Or la présidence du Conseil des ministres, la présidence en exercice du Sommet et la fonction de secrétaire général sont distinctes. Moussa Saleh Batraki, secrétaire général depuis 2025, assure la continuité administrative et stratégique du Secrétariat indépendamment de la rotation ministérielle.

Enfin, la transformation annoncée ne peut être confondue avec une transformation déjà achevée. Les propres documents de l’OEACP reconnaissent des tensions financières et la nécessité d’améliorer la prévisibilité des contributions. La crédibilité du nouveau modèle dépend donc moins de la rhétorique du « Sud global » que de sa capacité à financer les fonctions essentielles, mettre en œuvre l’Accord de Samoa, structurer de nouveaux partenariats et produire des résultats mesurables.

Une architecture à tester par les résultats

Les décisions prises après Malabo fournissent les premiers indicateurs d’exécution. Les 15 et 16 juillet 2026, la 121e session du Conseil des ministres, présidée par la Gambie, a approuvé la matrice de mise en œuvre et la feuille de route de la Déclaration de Malabo, puis mandaté le secrétaire général pour en assurer l’application en consultation avec les États membres. Le même Conseil a maintenu une formule de contributions actualisée, adopté un manuel d’accréditation des ambassadeurs et confirmé de nouveaux efforts de mobilisation des ressources.

Fait établi — Cette séquence montre une continuité entre la présidence salomonaise, la passation à la Gambie, le sommet de Malabo et les décisions de juillet. Elle permet de parler d’un processus de refonte institutionnelle documenté. Elle ne permet pas encore d’affirmer que l’OEACP a déjà acquis l’autonomie financière, la cohésion diplomatique ou la puissance économique qu’elle revendique.

Projection — Si la feuille de route de Malabo est effectivement financée et mise en œuvre, l’OEACP pourrait devenir une plateforme plus utile pour relier les chaînes de valeur africaines, caribéennes et pacifiques, coordonner des positions dans les enceintes multilatérales et mutualiser l’expertise sur le climat, le numérique et les ressources stratégiques. Si, au contraire, les arriérés de contributions, la faible exécution des décisions ou les divergences régionales persistent, la refonte pourrait rester principalement institutionnelle et déclaratoire. Au 24 août 2026, les deux scénarios restent ouverts.

Les textes qui permettent de mesurer le tournant

Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, « OACPS Marks Transition of the Presidency of the Council of Ministers », 2 février 2026 : passation des Îles Salomon à la Gambie, bilan du mandat de Peter Shanel Agovaka et priorités de la nouvelle présidence.

Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, « Renouveau stratégique, durabilité financière et repositionnement des partenariats », février 2026 : doctrine de transformation de l’OEACP, coopération Sud-Sud, diplomatie coordonnée, réforme institutionnelle et diversification des partenariats.

Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, Déclaration de Malabo, 11e Sommet des chefs d’État et de gouvernement, 27-29 mars 2026 : orientation politique d’une OEACP transformée et renouvelée.

Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, Décisions de la 121e session du Conseil des ministres, 15-16 juillet 2026 : approbation de la matrice de mise en œuvre et de la feuille de route de Malabo, formule de contributions, modernisation diplomatique et mobilisation des ressources.

Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, Accord de Georgetown révisé et documents institutionnels relatifs au Conseil des ministres : cadre de rotation régionale, compétences du Conseil et architecture des organes.

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