Au Sahel, le bilan commence après l’annonce des crédits
Cinquante millions d’euros sur cinq ans : l’engagement belge en faveur d’un Sahel plus résilient est documenté, mais il ne constitue ni une nouvelle dotation annuelle en 2026 ni la preuve que la totalité de la somme a déjà atteint les exploitations concernées. Le ministère belge des Affaires étrangères situe ce programme entre 2022 et 2026 et désigne quatre pays partenaires : Burkina Faso, Mali, Niger et Sénégal. L’enjeu, pour leurs habitants, n’est pas seulement de voir reverdir un paysage. Il est de conserver des terres productives, des revenus et une capacité de décision sur leur utilisation. [1]
L’expression « diplomatie environnementale belge » décrit donc un instrument de coopération réel. Elle ne doit toutefois pas effacer l’origine africaine de la Grande Muraille Verte, ni transformer les objectifs d’un bailleur en résultats acquis. Au 13 octobre 2026, les documents consultés permettent de retracer les engagements et leur architecture ; ils ne livrent pas un bilan final indépendant de ce portefeuille belge. [1–3]
Une initiative africaine, puis des contributions européennes
L’Union africaine présente la Grande Muraille Verte comme une initiative lancée en 2007, progressivement élargie au-delà de l’image d’une simple barrière d’arbres. La restauration des terres, la résilience climatique et les activités économiques rurales structurent désormais son cadre continental. Cette chronologie importe : les financements belges s’inscrivent dans un programme africain préexistant, plutôt qu’ils ne créent une politique de restauration pour le continent. [3]
En janvier 2021, l’accélérateur international de la Grande Muraille Verte a ajouté une fonction de mobilisation, de coordination et de suivi des financements. La Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification distingue plusieurs domaines d’intervention, notamment les systèmes agricoles, les infrastructures et les capacités institutionnelles. Les grandes annonces internationales agrègent ainsi des projets de nature différente ; elles ne désignent pas toutes des dépenses de plantation. [4]
La contribution belge s’est ensuite déclinée à plusieurs niveaux. En novembre 2022, Enabel annonçait notamment deux millions d’euros wallons supplémentaires, répartis entre Sénégal et Burkina Faso pour des activités liées au portefeuille Sahel. Le total de six millions mis en avant dans cette communication concernait plusieurs projets climatiques, dont certains hors du Sahel : l’attribuer intégralement à la Grande Muraille Verte serait inexact. [5]
Des surfaces visées, pas un résultat déjà certifié
Dans un entretien publié par Enabel, l’objectif opérationnel annoncé est la restauration de 10 000 hectares dans chacun des quatre pays partenaires, soit 40 000 hectares. Le propos associe la remise en état des terres à la recherche de fonctions économiques et environnementales utiles, notamment pour les femmes et les jeunes. Il s’agit d’une cible de programme exprimée par son opérateur, non d’une mesure indépendante démontrant que cette surface a été restaurée durablement. [2]
Cette distinction change la lecture des indicateurs. Une surface engagée dans un chantier, une surface effectivement restaurée et une surface demeurant productive plusieurs saisons plus tard ne constituent pas le même résultat. De même, financer une pépinière n’établit pas à lui seul la survie des plants ou le revenu supplémentaire des ménages. Il faudrait relier chaque indicateur à sa définition, à sa période d’observation et à son dispositif de contrôle.
Un autre financement, annoncé le 6 octobre 2026 par le Programme des Nations unies pour l’environnement, prévoit 78 millions de dollars du Fonds pour l’environnement mondial pour neuf pays, avec un objectif de 270 000 hectares et de cinq millions de personnes bénéficiaires. La Banque ouest-africaine de développement y intervient aux côtés du PNUE et de l’Agence panafricaine de la Grande Muraille Verte. Ce programme distinct ne doit pas être comptabilisé comme une nouvelle contribution belge. [6]
Qui transforme l’argent climatique en capacité locale ?
L’architecture du financement pose une question plus exigeante que celle du montant annoncé : quelle part du pouvoir de concevoir, d’acheter, de mesurer et d’entretenir reste aux institutions et aux communautés sahéliennes ? La présentation belge fait d’Enabel un opérateur central du portefeuille. Les cadres africain et multilatéral mettent, de leur côté, en avant la coordination continentale et les priorités nationales. Cela documente une coopération à plusieurs échelles, mais ne suffit pas à établir comment chaque contrat répartit l’autorité. [1, 3, 4]
Pour analyser cette répartition, il faut suivre la chaîne des décisions. Qui choisit les parcelles ? Qui valide les espèces et les usages ? Qui obtient les marchés de travaux ? Qui possède les équipements à la clôture ? Qui peut accéder aux données produites ? Un financement peut soutenir une capacité locale durable s’il consolide les compétences, les organisations de producteurs et la maintenance. Il peut aussi laisser peu d’autonomie supplémentaire lorsque les fonctions décisives restent extérieures. Ce sont deux mécanismes possibles, pas un verdict déjà établi sur le programme belge.
L’accès à la terre est tout aussi déterminant. Restaurer une parcelle ne tranche pas automatiquement les droits d’usage entre agriculture, élevage et autres activités. Une évaluation centrée uniquement sur la végétation pourrait donc manquer la distribution des bénéfices. Pour qualifier une amélioration, il faudrait documenter à la fois l’état écologique, les usages autorisés et l’évolution des revenus, sans présumer que tous les habitants d’un territoire gagnent de la même manière.
La souveraineté se mesure aussi à la maîtrise du suivi
Le cadre de l’Union africaine remet la direction continentale au centre du dossier. Lors d’un événement annoncé pour le 24 août 2026 à la COP17 sur la désertification, la Commission de l’Union africaine, la Banque africaine de développement, l’Agence panafricaine et leurs partenaires ont placé la mobilisation des investissements et la stratégie 2024–2034 à l’ordre du jour. Le déficit de financement y est explicitement reconnu. Cette source africaine ne décrit donc ni une autosuffisance financière ni une simple attente passive de l’aide européenne. [7]
Pour les États sahéliens, la négociation ne se limite pas à obtenir davantage d’argent. Elle porte aussi sur les calendriers, les dépenses éligibles, les intermédiaires et les critères de réussite. Pour les producteurs, l’enjeu peut être différent : sécurité d’usage d’une parcelle, accès à l’eau, rémunération du travail, entretien d’un équipement. Une enveloppe favorable à une administration ou à une entreprise ne produit pas nécessairement le même bénéfice pour chaque ménage.
La comparaison entre initiatives permet de poser une exigence concrète : rendre les informations compatibles sans confondre les programmes. Un hectare ne devrait pas être présenté comme deux réalisations distinctes parce que plusieurs bailleurs contribuent au même site. Inversement, une action complémentaire de formation ne doit pas disparaître du bilan sous prétexte qu’elle ne plante pas d’arbres. La qualité du suivi conditionne autant la redevabilité des partenaires européens que le pouvoir de négociation des acteurs africains. [4, 6]
Les comptes et les droits fonciers restent à documenter
Trois ensembles de pièces manquent pour conclure sur l’efficacité distributive du financement belge : un état final des décaissements par pays et par activité ; une évaluation des résultats fondée sur des définitions stables ; une documentation des bénéficiaires, des droits fonciers et de la maintenance. Leur absence dans le corpus consulté n’établit pas que ces documents n’existent pas. Elle interdit de présenter une appréciation globale du programme comme un audit achevé.
La provenance des sources doit également rester visible. Le ministère belge documente l’engagement de son gouvernement ; Enabel expose les intentions et opérations de l’agence ; l’Union africaine décrit son cadre stratégique ; le PNUE présente un programme qu’il contribue à mettre en œuvre. Ces positions institutionnelles sont utiles, mais ne remplacent pas une enquête auprès des coopératives, collectivités, pasteurs et associations concernées. Aucun témoignage local indépendant n’a été recueilli pour cet article.
Enfin, les évolutions politiques et sécuritaires des pays partenaires ne permettent pas, à elles seules, de déduire la suspension ou la bonne exécution de chaque opération. Il faudrait les décisions propres au portefeuille et les états contractuels correspondants. Une causalité entre rupture diplomatique, interruption budgétaire et dégradation des résultats ne peut être affirmée sans ces pièces.
Après 2026, le test de la continuité
Un premier scénario serait celui d’une clôture accompagnée : les institutions locales reprendraient les équipements, les données et le suivi, avec des moyens de fonctionnement identifiés. Un deuxième serait une continuité financière mais une fragmentation entre opérateurs et systèmes de mesure. Un troisième verrait des actifs restaurés perdre de leur utilité faute d’entretien ou de droits d’usage suffisamment clairs. Ces scénarios servent à identifier des conditions de réussite ; ils ne prédisent pas le bilan de la coopération belge.
L’annonce du programme multilatéral d’octobre 2026 confirme que de nouveaux instruments se déploient autour de la Grande Muraille Verte. Elle ne résout pas automatiquement la transition d’un projet à l’autre. Le critère décisif demeure la capacité des pays et des communautés à articuler ces ressources autour de leurs propres priorités, sans double comptage ni transfert durable de leurs fonctions de décision. [6]
La conclusion étayée est donc circonscrite : la Belgique a bien consacré un portefeuille pluriannuel à la résilience du Sahel, dans le cadre d’une initiative africaine. Pour affirmer qu’il a renforcé durablement l’autonomie des populations, il faut désormais suivre l’argent jusqu’aux usages, puis les usages jusqu’aux capacités conservées après la fin du financement. [1, 3]

