La Rédaction | Vérification au 7 octobre 2026
Les autorités dominicaines annoncent 3 126 expulsions pendant le premier week-end d’octobre. Le cumul officiel de 2026 dépasse celui de 2025 sur une période comparable, sans augmenter chaque mois. Derrière les chiffres, le débat porte sur les garanties individuelles, l’accès aux soins et les droits des personnes haïtiennes ou dominicaines d’ascendance haïtienne. [1, 3, 4, 8]
Trois jours d’opérations dans une politique installée
Le communiqué de la Direction générale de la migration du 6 octobre 2026 comptabilise 3 126 expulsions lors des opérations menées du 2 au 4 octobre. Il décrit un dispositif national auquel participent plusieurs services de sécurité. Ce chiffre est celui de l’administration chargée des reconduites ; il ne constitue pas un contrôle indépendant des conditions dans lesquelles chacune a été exécutée. [1]
Le cadre politique a été réaffirmé le 23 septembre à l’Assemblée générale de l’ONU. Luis Abinader y présente la crise haïtienne comme une question de sécurité nationale, défend le contrôle des frontières et demande un engagement international accru en Haïti. Il affirme également que son pays respecte les obligations internationales librement souscrites. Le gouvernement articule ainsi souveraineté territoriale et protection de ses services publics ; le débat concerne leur traduction concrète dans les procédures migratoires. [2]
Les pièces établissent une hausse cumulée des reconduites. Elles ne montrent pas l’adoption en octobre d’un nouveau paquet de mesures : le durcissement administratif présenté ici remonte à avril 2025. [1, 5]
Une frontière de travail devenue aussi une frontière de papiers
La crise sécuritaire actuelle ne résume pas cette histoire. La CIDH rappelle le recrutement de travailleurs haïtiens par l’industrie sucrière dominicaine au XXe siècle, notamment sous l’occupation américaine. La migration a aussi été organisée pour répondre à une demande de main-d’œuvre. Toute présence haïtienne ne peut donc être ramenée à une arrivée récente. [7]
La nationalité constitue un autre dossier. La CIDH qualifie la décision constitutionnelle TC/0168/13 de 2013 de privation arbitraire de nationalité pour des personnes nées en République dominicaine d’ascendance haïtienne, par une interprétation rétroactive. Migrants étrangers, citoyens dominicains et personnes privées de documents ne sont pas interchangeables. Cette analyse ne permet pas de déduire le statut de chaque personne contrôlée en 2026. [7]
Le 6 avril 2025, Abinader annonce quinze mesures : renforcement militaire, agents migratoires supplémentaires, bureaux provinciaux et nouvelles restrictions administratives. Le dispositif hospitalier prévoit des pièces d’identité, justificatifs de travail et de domicile, puis un rapatriement après rétablissement lorsque les conditions annoncées ne sont pas remplies. Des sanctions renforcées contre facilitateurs et bailleurs sont alors proposées au Congrès : l’annonce ne prouve pas, à elle seule, leur adoption. [5]
Le 21 avril 2025, les responsables de la santé et de la migration supervisent le démarrage du protocole dans deux maternités. La publication officielle identifie 33 hôpitaux prioritaires avec présence migratoire permanente. Elle promet que les soins restent accessibles et prévoit notamment la continuité de médicaments indispensables à la sortie. Il s’agit de garanties déclarées par les autorités, dont l’application doit être vérifiée. [6]
Une hausse cumulée qui ne raconte pas tous les mois
Pour janvier–août 2026, la DGM annonce 265 412 reconduites, contre 250 741 sur les huit premiers mois de 2025. La progression est de 5,85 %, calculée par La Rédaction à partir de ces deux bilans. Août seul suit le mouvement inverse : 34 195 en 2026 contre 35 276 en 2025, soit une baisse de 3,06 %. Il existe donc une intensification cumulée, mais pas une augmentation uniforme. [3, 4]
Arrestations et reconduites décrivent des étapes différentes : les additionner pourrait compter deux fois un même parcours. Les bilans ne précisent pas non plus de méthode assurant que tous les renvois correspondent à des personnes différentes. Nous comparons des opérations comptabilisées, pas des personnes uniques. [3, 4]
Un événement récent rappelle ce que les tableaux ne montrent pas. Le 5 octobre, le Groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés demande une enquête après la mort d’un Haïtien lors d’une opération à Verón le 3 octobre. Il identifie la victime comme Clerger Rodler et accuse un agent migratoire d’avoir tiré. Bávaro News évoque le 6 octobre une présentation prochaine d’un agent à la justice, en reprenant un autre média. Cette suite annoncée ne constitue ni un jugement ni la preuve qu’une audience a déjà eu lieu. [10, 11]
Le contrôle migratoire franchit les portes de l’hôpital
Le mécanisme hospitalier rapproche deux démarches dont les finalités diffèrent : demander des soins et faire vérifier son droit au séjour. Lorsque la consultation peut déboucher sur un renvoi, la garantie écrite d’être soigné doit être confrontée à la possibilité effective de se présenter. Cette difficulté est au cœur des alertes reçues par la CIDH en 2026. [5, 8]
Dans son communiqué du 6 février, la Commission rapporte la crainte de personnes migrantes de consulter, ainsi que des informations sur des conditions de rétention indignes. Elle expose aussi la réponse dominicaine : les urgences resteraient accessibles, les infrastructures seraient améliorées et le protocole organiserait les services face à une pression exceptionnelle. Ce texte établit l’existence d’un désaccord documenté ; il ne tranche pas judiciairement chaque situation alléguée. [8]
La Convention américaine relative aux droits de l’homme interdit l’expulsion collective des étrangers à l’article 22.9. L’article 22.8 protège contre certains renvois exposant la vie ou la liberté à un risque, tandis que l’article 22.5 interdit d’expulser un national de son propre pays. Un grand nombre de reconduites ne suffit donc pas à décrire toutes les procédures : il faut savoir si les situations et les besoins de protection ont été examinés individuellement. [12]
La CIDH demande cet examen préalable et conteste les échanges d’informations migratoires associés aux soins. [8] Il faut vérifier si la personne a pu présenter ses documents, comprendre la décision, signaler un risque et exercer un recours utile avant le départ.
Des organisations afrodescendantes formulent leur propre programme
Les personnes concernées ne parlent pas d’une seule voix et ne sont pas seulement les destinataires de décisions prises ailleurs. Le 25 juillet 2026, le Foro AfroMujeres RD publie une déclaration signée notamment par Reconoci.do, le Mouvement des femmes dominico-haïtiennes et MOSCTHA. Les organisations dénoncent le profilage racial, les obstacles documentaires et les arrestations hospitalières. Elles demandent l’accès sans discrimination aux soins, à l’éducation, au travail et aux lieux de décision. [9]
Leur texte distingue femmes migrantes haïtiennes, Dominicaines d’ascendance haïtienne et femmes afrodescendantes dominicaines. Il réclame également une application effective de la loi 169-14 et la restitution de droits aux personnes affectées par la décision de 2013. C’est un programme porté par des organisations identifiées, pas un sondage de toutes les femmes dominicaines. Il montre que la lutte contre la discrimination possède des acteurs locaux et une capacité de proposition. [9]
Une lecture afrocentrée oblige à examiner ensemble la vulnérabilité administrative et le pouvoir économique. Lorsque le droit de travailler ou de se déplacer devient incertain, la capacité à négocier un salaire, conserver des justificatifs ou réclamer un paiement peut se réduire. Il faut donc aussi interroger les employeurs et les intermédiaires, sans faire peser toute la responsabilité d’un marché du travail sur ceux qui y occupent les postes les plus précaires.
La sécurité comprend aussi le contrôle des agents publics et la distinction entre risque criminel et situation administrative. La couleur de peau ou l’ascendance ne permettent d’inférer ni nationalité, ni statut de séjour, ni culpabilité.
Des données à rapprocher et une enquête encore ouverte
Le communiqué du 6 octobre présente une incohérence : son total d’interpellations ne correspond ni à la somme du détail quotidien ni à celle des services contributeurs. Nous retenons donc le chiffre d’expulsions explicitement annoncé, sans calculer un taux entre arrestations et renvois. Cette anomalie appelle une clarification administrative ; elle ne suffit pas à invalider tous les bilans de la DGM. [1]
Pour le décès de Verón, les publications divergent sur certains éléments d’identité et de circonstances. Le récit du GARR doit rester attribué à l’organisation. La presse évoque une suite judiciaire future, dont aucune conclusion n’est établie dans les pièces examinées au 7 octobre. Il serait prématuré d’affirmer une responsabilité pénale définitive ou une absence définitive de poursuites. [10, 11]
Il manque également un ensemble accessible de décisions individuelles permettant de contrôler les motifs, les recours et la prise en compte des vulnérabilités. Les annonces de déploiement ne mesurent pas l’accès réel à une protection. Les alertes sur des pratiques abusives ne disent pas non plus combien de procédures régulières ou irrégulières composent chaque total publié.
La prochaine étape se mesurera à la qualité des garanties
Une première trajectoire prolongerait les reconduites à un rythme élevé avec une information surtout quantitative. Elle maintiendrait le différend sur la possibilité de vérifier chaque procédure. Une deuxième ferait place à des contrôles indépendants : décisions motivées, accès aux dossiers, assistance linguistique et juridique, examen des risques au retour et suivi des plaintes.
Une troisième porterait davantage sur les mécanismes qui produisent l’irrégularité : documents, règles de recrutement, responsabilité des employeurs et coopération consulaire. Ce sont des pistes d’action, pas des réformes déjà adoptées ni une prédiction de changement présidentiel.
Une politique fondée sur la loi doit montrer comment elle identifie les personnes, applique les protections individuelles et répond aux violences imputées à ses agents. Le nombre de départs ne dispense pas de cette démonstration.
Des sources qui distinguent le bilan officiel de son contrôle
La DGM fournit les chiffres ; la présidence, la doctrine et le calendrier. La comparaison est calculée sur une même période. [1, 2, 3, 4, 5, 6]
La Convention et la CIDH éclairent les garanties ; AfroMujeres et le GARR documentent des revendications locales. Bávaro News apporte une information provisoire sur Verón. Les allégations, les annonces de poursuites et les scénarios restent qualifiés comme tels. [7, 8, 9, 10, 11, 12]
[1] DGM, bilan des opérations du 2 au 4 octobre, communiqué du 6 octobre 2026.
[2] Présidence dominicaine, intervention de Luis Abinader à l’ONU, 23 septembre 2026.
[3] DGM, expulsions d’août et cumul de 2026, 2 septembre 2026.
[4] DGM, note de presse sur août et le cumul de 2025, 1er septembre 2025.
[5] Présidence dominicaine, annonce des quinze mesures migratoires, 6 avril 2025.
[6] Présidence–SNS–DGM, démarrage du protocole hospitalier, 21 avril 2025.
[7] CIDH, dossier historique sur la dénationalisation et l’apatridie en République dominicaine, 2016.
[8] CIDH, communiqué 023/26 sur les politiques migratoires dominicaines, 6 février 2026.
[9] Foro AfroMujeres RD, déclaration collective publiée par Reconoci.do, 25 juillet 2026.
[10] GARR, communiqué demandant une enquête sur la mort d’un Haïtien à Verón, 5 octobre 2026.
[11] Bávaro News, suite judiciaire annoncée après le décès à Verón, 6 octobre 2026.
[12] OEA, Convention américaine relative aux droits de l’homme, notamment articles 7, 22 et 25.

