Vulnérabilité structurelle aiguë face aux chocs exogènes
L’Union des Comores traverse, en cette charnière de l’année 2026, une période de vulnérabilité structurelle aiguë, exacerbée par des chocs exogènes mondiaux. Face à la flambée internationale des hydrocarbures, l’État a d’abord tenté un ajustement tarifaire avant de reculer face à des émeutes meurtrières, illustrant la fragilité de la paix sociale. Pour compenser ces pressions budgétaires et l’épuisement de certains filets sociaux, l’appareil d’État déploie une ingénierie financière d’urgence (émissions de bons du Trésor à très court terme), tout en accélérant des réformes de fond : clôture de la première phase du Projet d’appui à la gouvernance financière (PAGF), libéralisation décentralisée du secteur énergétique, et renforcement de son ancrage diplomatique régional. Cette enquête décrypte les mécanismes institutionnels d’un État insulaire contraint de naviguer entre les exigences de consolidation fiscale des bailleurs multilatéraux et l’impératif absolu de stabilité interne.
Une intense activité législative, exécutive et diplomatique
La séquence de juin et juillet 2026 est marquée par une intense activité législative, exécutive et diplomatique, dictée par la nécessité de répondre à des crises simultanées.
- 4 juin 2026. Le président de l’Union des Comores promulgue le décret n° 26-070/PR. Ce texte fondamental réglemente l’autoproduction d’énergie renouvelable et l’organisation des mini‑réseaux, autorisant formellement les acteurs privés à produire, stocker et distribuer de l’énergie.
- 11 juin 2026. La Direction générale des douanes, sous la présidence de M. Djaanfar Salim Allaoui, tient un conseil de direction axé sur l’harmonisation de la base taxable (AI, TC, DAC) et le contrôle des véhicules, visant une sécurisation accrue des recettes de l’État.
- Mi‑juin 2026. La décision gouvernementale de réajuster les prix des hydrocarbures, justifiée par la hausse mondiale du baril de Brent, provoque des émeutes nationales. Le bilan officiel fait état de deux décès. Les syndicats de transports (Usukani wa Masiwa), de la santé et de l’éducation entrent en grève.
- 21 juin 2026. Lors de son allocution pour l’Aïd El‑Adha, le président Azali Assoumani annonce la suspension de la hausse des prix des hydrocarbures, appelle au dialogue social, et ordonne à la justice d’enquêter sur les pertes humaines.
- 23 juin 2026. Le ministère des Finances, en collaboration avec la Banque centrale des Comores (BCC), émet avec succès des bons du Trésor pour un montant de 1,5 milliard de francs comoriens (FC) sur une maturité exceptionnellement courte de 28 jours.
- 24 juin 2026. Tenue de la 2e réunion du Forum des partenaires au développement (FPaD) à Moroni, co‑présidée par les Nations Unies. Les discussions portent notamment sur les impacts économiques de la guerre en Iran sur l’économie comorienne.
- 25 au 26 juin 2026. Déplacement diplomatique du chef de l’État à Madagascar pour la fête de l’indépendance malgache. Il y signe deux accords majeurs (exemption de visas diplomatiques et consultations politiques permanentes). La suppléance présidentielle est assurée à Moroni par le ministre de l’Énergie, Dr Aboubacar Said Anli (décret n° 26-078/PR).
- 26 juin 2026. Clôture officielle de la première phase du Projet d’appui à la gouvernance financière (PAGF 1) et lancement du PAGF 2, en présence des partenaires de l’Agence française de développement (AFD) et de l’Union européenne.
Un appareil d’État sous pression, entre dette sociale et libéralisation énergétique
L’analyse croisée des documents budgétaires, monétaires et sécuritaires met en lumière un appareil d’État opérant sous une pression systémique, forcé de restructurer son architecture financière et régalienne.
Le gouffre de la dette sociale et l’ingénierie de liquidité.
Les finances publiques comoriennes sont soumises à un étau de viabilité. Le rapport n° 26/48 du FMI révèle que la Caisse des retraites des Comores (CRC) traverse une crise de solvabilité majeure. Sans un soutien exceptionnel de l’État sous forme de transferts budgétaires de 60 millions FC par mois, le système aurait enregistré un déficit dépassant 1,4 milliard FC en 2024, le déficit théorique se maintenant à plus de 118 millions FC.
Pour faire face à ces obligations et au manque à gagner généré par le maintien des subventions sur les hydrocarbures, l’État a recours au marché intérieur. Les données de la BCC confirment l’émission d’urgence de liquidités via des bons du Trésor à 28 jours, une maturité révélatrice d’un besoin de trésorerie immédiat.
| Opération financière | Date d’émission | Montant | Maturité | Taux moyen pondéré | Taux de couverture | Source |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Bons du Trésor n° 001/2026 | 21 mai 2026 | 1,5 milliard FC | 28 jours | 4,20 % | 166,7 % | BCC |
| Bons du Trésor n° 002/2026 | 23 juin 2026 | 1,5 milliard FC | 28 jours | 4,83 % | 150,0 % | BCC |
Malgré cette pression, l’administration financière enregistre des avancées structurelles. Le bilan du PAGF 1 démontre que les recettes fiscales intérieures ont plus que doublé, passant de 9 milliards à 19 milliards FC annuels, grâce à la réhabilitation des centres fiscaux et à la modernisation des procédures.
Libéralisation énergétique : la stratégie de délestage infrastructurel.
Face à l’incapacité de la SONELEC à financer seule la transition énergétique du pays, le gouvernement a acté une rupture dogmatique par le décret n° 26-070/PR. Ce texte institue les Communautés d’autoproduction mutuelle d’énergies renouvelables (CAMER), permettant aux acteurs privés de produire, d’autoconsommer et d’injecter des excédents dans le réseau national. L’objectif, consigné dans le Pacte national sur l’énergie, est de porter la part des énergies renouvelables à 45 % d’ici 2030, nécessitant 390 millions de dollars d’investissements. Cette décentralisation transfère le risque d’investissement vers le secteur privé et les bailleurs internationaux, soulageant ainsi le budget de l’État.
La surveillance silencieuse : crise migratoire et sécurisation des frontières.
Au‑delà de la crise économique, l’Union des Comores fait face à une hémorragie migratoire documentée par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Le déploiement de l’Outil de suivi des zones de départ (DAMT) sur l’axe « Western Indian Ocean (WIO) » vers Mayotte révèle des dynamiques préoccupantes. Entre juin et décembre 2025 (rapport publié en mai/juin 2026), 15 incidents maritimes graves ont été signalés par les agents de protection des communautés (PCF). Le rapport souligne des risques extrêmes liés à la traite des êtres humains et à la sécurité des navires, avec un pic de départs concentré durant la saison sèche.
En parallèle, le Conseil des ministres a ordonné la suspension temporaire de l’enrôlement pour les cartes d’identité nationales et les passeports. Cette décision, officiellement motivée par l’intégration d’un nouveau prestataire technique, s’inscrit dans un projet plus vaste de refonte de l’Agence nationale de l’état civil (ANEC), reflétant une volonté de l’État de reprendre le contrôle absolu sur les données biométriques et souveraines de sa population.
Préserver la cohésion nationale au prix de la dépendance financière
La lecture de ces dynamiques à travers un prisme d’analyse stratégique révèle les tensions inhérentes à la gestion d’un État post‑colonial insulaire, pris en étau entre la discipline macroéconomique internationale et la volatilité de son contrat social.
Le recul de l’exécutif sur les prix du carburant illustre les limites de la rationalité prônée par les institutions de Bretton Woods lorsqu’elle est confrontée à la réalité du terrain. En choisissant d’absorber le coût des fluctuations du marché mondial de l’énergie (fortement impacté par les tensions au Moyen‑Orient), l’État comorien privilégie la préservation de la cohésion nationale. Cependant, ce choix a un prix : la dépendance accrue à l’égard de l’ingénierie financière de court terme.
Pour compenser cette dépendance asymétrique, Moroni déploie une stratégie d’intégration régionale active. Les accords signés avec Madagascar en juin 2026 (exemptions de visas, mécanismes de consultation politique) ne sont pas de simples actes protocolaires. Ils participent d’une volonté de densifier les échanges Sud‑Sud au sein de l’océan Indien pour bâtir une résilience collective. L’implication continue des Comores dans les instances régionales, préparant la réunion des ministres des Finances de la SADC annoncée pour juillet 2026, confirme cette quête de poids géopolitique visant à rééquilibrer ses relations avec les partenaires multilatéraux traditionnels (UE, AFD, Banque mondiale).
Pouvoir de veto des syndicats, hémorragie migratoire et austérité ciblée
La crise des hydrocarbures a testé la solidité de l’appareil d’État. La capacité des syndicats à paralyser le pays démontre que la société civile comorienne conserve un pouvoir de veto informel sur les décisions macroéconomiques. La création de la Société de garantie comorienne (SOGAK), conçue pour faciliter l’accès au crédit des TPME, apparaît dès lors comme un outil politique visant à pacifier le secteur privé et à stimuler l’emploi des jeunes, désamorçant ainsi le ressentiment populaire.
Le contrôle des flux de population représente le défi sécuritaire majeur. La tragédie continue des traversées vers Mayotte, documentée par l’OIM, contraste avec les efforts de modernisation de l’état civil à l’intérieur du pays. Ces deux éléments traduisent la difficulté de l’État à verrouiller ses frontières maritimes tout en tentant de consolider son architecture d’identification biométrique interne.
Le cadrage budgétaire 2026 impose une austérité ciblée, avec une masse salariale plafonnée à 49,77 % des recettes fiscales. La réussite de cette discipline repose entièrement sur le PAGF 2, qui doit poursuivre l’élargissement de l’assiette fiscale et la digitalisation des paiements. L’inflation, estimée en baisse au premier semestre selon la BCC (2,3 % en glissement annuel au T2), reste sous la menace constante des coûts d’importation.
L’État durcit son arsenal de redevabilité interne. Le récent décret n° 26-025/PR portant statut des comptables publics engage désormais leur responsabilité personnelle et pécuniaire sur la régularité des dépenses exécutées, instaurant un régime de sanction financière directe par le juge des comptes en cas de défaillance. De plus, le nouveau cadre sur l’autoproduction énergétique (décret n° 26-070/PR) va exiger le développement d’une jurisprudence inédite pour réguler les futurs contentieux commerciaux entre les gestionnaires de mini‑réseaux privés et la SONELEC.
Les angles morts : coût de l’annulation, investigations en souffrance, identité des créanciers
Le périmètre de cette investigation se heurte à des limites d’accès à l’information institutionnelle sur plusieurs points névralgiques :
- Absence de données officielles disponibles concernant le coût budgétaire exact supporté par le Trésor public suite à l’annulation de la hausse des prix des hydrocarbures décidée en juin 2026.
- Absence de données officielles disponibles sur l’état d’avancement des investigations de la justice, ordonnées par la présidence, concernant les responsabilités dans la mort des deux citoyens lors des émeutes.
- Absence de données officielles disponibles précisant l’identité des trois établissements financiers ayant souscrit aux émissions de bons du Trésor des 21 mai et 23 juin 2026, empêchant d’évaluer la concentration du risque sur la dette intérieure.
- Absence de données officielles disponibles détaillant le cahier des charges et les clauses de souveraineté des données liant l’État comorien au nouveau prestataire chargé du système d’identification biométrique de l’ANEC.
Trajectoire de résilience précaire et risque de refinancement
Les dynamiques institutionnelles observées entre mi‑juin et mi‑juillet 2026 indiquent que l’Union des Comores s’engage sur une trajectoire de résilience précaire.
Le risque systémique principal réside dans le marché de la dette intérieure. Le recours itératif à des bons du Trésor à 28 jours (avec des taux avoisinant les 4,83 %) expose l’État à un risque critique de refinancement (rollover). Si la liquidité des banques locales venait à se contracter, l’État se trouverait dans l’incapacité de financer ses dépenses courantes.
Par ailleurs, les signaux faibles émis lors du Forum des partenaires au développement concernant l’impact de la guerre en Iran sur les chaînes d’approvisionnement laissent présager de nouvelles secousses. Si les cours mondiaux du brut repartent à la hausse, le gouvernement devra de nouveau arbitrer entre le risque de défaut souverain (en absorbant les coûts) ou le risque d’embrasement social (en répercutant les prix). Le succès du triptyque réformateur en cours – accroissement des recettes (PAGF 2), décentralisation énergétique (CAMER) et inclusion financière (SOGAK) – déterminera la capacité de l’État comorien à amortir ces ondes de choc futures.

