Moroni place le projet numérique dans la phase des études

Le 11 août 2026, le ministre comorien des Finances, du Budget et du Secteur bancaire, Moussa Abderemane, a tenu une réunion technique en visioconférence avec une équipe de la Banque africaine de développement consacrée à un nouveau projet de connectivité numérique. L’Agence nationale de développement du numérique, ANADEN, était représentée, de même que le Secrétariat général du gouvernement. La rencontre a surtout servi à présenter le Multilateral Cooperation Center for Development Finance, MCDF, comme mécanisme susceptible de subventionner les études de faisabilité nécessaires à la préparation du projet.

La communication officielle identifie trois axes : approfondir les études relatives au data center piloté par l’ANADEN, étudier le développement de la connectivité entre les îles et renforcer simultanément l’offre et la demande de services numériques afin de contribuer à une baisse des coûts de connexion. Le ministre rattache directement cette infrastructure à la généralisation des paiements électroniques, à une meilleure collecte des recettes publiques et à la réduction des pertes liées à l’évasion fiscale.

Le fait central est donc établi, mais son niveau de maturité doit être décrit avec précision. Les Comores, la BAD et le MCDF ne viennent pas d’annoncer le financement d’un nouveau réseau déjà prêt à construire. Ils ont ouvert une phase amont : études de faisabilité, définition technique et préparation d’un projet qui devra ensuite être chiffré, structuré, approuvé et financé. Le montant de la subvention MCDF, le coût futur des infrastructures et le calendrier de réalisation ne sont pas publiés dans les documents institutionnels vérifiés.

Trois îles reliées au monde, mais encore inégalement entre elles

L’Union des Comores dispose déjà de portes d’entrée internationales vers l’Internet. La documentation environnementale et sociale du Projet d’appui à la digitalisation de l’économie comorienne, PADEC, recense trois câbles sous-marins auxquels le pays est connecté : EASSy, FLY-LION3 et 2Africa. Cette capacité internationale ne règle toutefois pas automatiquement la distribution de la connectivité à l’intérieur d’un archipel composé de Grande Comore, Anjouan et Mohéli, où l’insularité augmente le coût des réseaux, de leur maintenance et de leur redondance.

Le nouveau chantier vise précisément cet angle mort : la connectivité entre les îles. Aucune source publique vérifiée ne permet encore d’affirmer si la solution sera un câble sous-marin domestique, de la fibre terrestre, des faisceaux hertziens, du satellite ou une architecture hybride. Le choix devra aussi garantir continuité de service, maintenance, alimentation électrique, cybersécurité et capacité de secours en cas de panne d’un lien critique.

La demande reste elle aussi un enjeu. La Banque mondiale estime que 33 % de la population utilisait Internet en 2024. Ce chiffre confirme que disposer de câbles internationaux et de réseaux mobiles ne suffit pas à produire un accès universel. Le prix des terminaux et des forfaits, la couverture des zones éloignées, la qualité du service, les compétences numériques et l’existence de services utiles déterminent la transformation effective. Le projet annoncé en août 2026 est donc cohérent lorsqu’il traite simultanément l’infrastructure et les usages plutôt que de réduire la politique numérique à la seule pose de fibre.

La BAD dispose déjà d’un premier socle avec le PADEC

La BAD n’arrive pas sur un terrain vierge. Le 30 septembre 2024, son Conseil d’administration a approuvé 9,51 millions d’euros pour le PADEC, dont 4,02 millions provenant du Fonds africain de développement et 5,49 millions de la Facilité d’appui à la transition. Le coût total du programme avait alors été annoncé à 22,53 millions d’euros. L’ANADEN en est l’agence d’exécution et des recrutements de spécialistes en passation des marchés, environnement et gestion financière ont été engagés en 2025 pour renforcer l’unité de coordination.

Le PADEC prévoit la construction et l’opérationnalisation d’un data center national principal, en complément du centre d’hébergement de l’État appelé à jouer le rôle de site secondaire. Il finance aussi une plateforme d’administration numérique, des services publics en ligne, un système de paiement public digital, des mécanismes d’interopérabilité et d’échange de données, ainsi qu’un incubateur et un renforcement de la formation numérique à l’Université des Comores. La protection des données personnelles fait également partie de l’architecture institutionnelle prévue.

La réunion d’août 2026 doit donc être lue comme une extension ou un approfondissement de cette trajectoire, et non comme le commencement absolu de la digitalisation comorienne. Le fait que le data center fasse à nouveau l’objet d’études suggère que des choix techniques, économiques ou de dimensionnement doivent encore être consolidés avant l’investissement complet. Il serait prématuré de conclure que le futur projet du MCDF et de la BAD se confondra juridiquement avec le PADEC : les documents disponibles établissent une continuité stratégique, mais pas encore l’identité contractuelle des deux opérations.

Le MCDF finance d’abord la bancabilité, pas encore les infrastructures

Le rôle du MCDF est déterminant pour comprendre la nature de l’annonce. Le mécanisme finance sous forme de dons des travaux de préparation pour des projets d’infrastructure et de connectivité susceptibles d’être ensuite financés par des institutions financières internationales et d’autres partenaires. Ses interventions peuvent couvrir études de préfaisabilité et de faisabilité, analyses financières, évaluations environnementales et sociales, préparation à la mise en œuvre et développement du concept du projet. L’objectif est de transformer une intention politique en dossier suffisamment robuste pour recevoir des financements d’investissement.

Cette logique est déjà visible dans d’autres projets numériques africains. En 2025, le MCDF a par exemple approuvé une subvention de 2,625 millions de dollars pour préparer le projet BRIDGE au Nigeria, mis en œuvre avec la BAD et destiné à étudier un vaste réseau de fibre. Cet exemple permet de comprendre le modèle, mais ne fournit aucune base pour attribuer le même montant aux Comores. Pour le projet comorien, aucun chiffre de subvention MCDF n’est encore publié dans les sources consultées.

L’enjeu de l’étape actuelle est donc la bancabilité. Une bonne étude devra établir la demande réelle, comparer les technologies, chiffrer les coûts de construction et d’exploitation, définir les responsabilités entre État et opérateurs, tester la soutenabilité financière, identifier les risques climatiques et environnementaux, puis proposer un cadre d’accès aux infrastructures. Sans ces éléments, un réseau peut être techniquement construit mais économiquement sous-utilisé, trop cher à maintenir ou capté par un acteur sans incitation suffisante à faire baisser les prix pour les usagers.

Paiements publics, données et souveraineté donnent au projet sa portée africaine

Le projet dépasse les seules télécommunications. Moussa Abderemane l’a relié à la mobilisation des recettes publiques. Cette orientation rejoint les réformes fiscales documentées par le FMI en 2026 : interconnexion des systèmes fiscaux sur les trois îles, déclaration et paiement électroniques pour les grands et moyens contribuables, puis généralisation du paiement des impôts et droits par téléphone mobile. Une infrastructure plus fiable peut faciliter ces réformes sans remplacer la qualité des données ni le contrôle fiscal.

La deuxième dimension est celle de la souveraineté des données. Un data center national, un site secondaire et des règles d’interopérabilité peuvent réduire la dépendance à l’hébergement extérieur pour certaines données publiques et créer un socle pour des services locaux. Cette souveraineté reste toutefois une capacité à construire : elle suppose des normes de sécurité, des sauvegardes hors site, des équipes qualifiées, des procédures de continuité d’activité, une autorité effective de protection des données et des règles claires sur l’accès aux informations sensibles.

Pour l’Afrique, les Comores constituent un cas utile de petit État insulaire où la transformation numérique doit résoudre simultanément la distance, l’étroitesse du marché, la dépendance aux infrastructures internationales et la contrainte budgétaire. Une architecture bien conçue pourrait renforcer les services publics, le commerce, la finance numérique, l’éducation et l’entrepreneuriat local tout en rapprochant les trois îles. À l’inverse, une infrastructure coûteuse sans adoption suffisante déplacerait simplement la dépendance : du manque de capacité vers des équipements difficiles à amortir et à renouveler.

Montant, architecture technique et gouvernance restent à préciser

Plusieurs paramètres essentiels restent inconnus. Le montant de la subvention que le MCDF pourrait accorder aux études n’est pas publié, pas plus que la date d’une approbation formelle par son comité de gouvernance. Le coût du futur projet d’investissement, les sources de cofinancement, le partage éventuel entre dons, prêts concessionnels, ressources nationales et capitaux privés, ainsi que les conditions de financement, restent également à établir. Il faut donc éviter de présenter la réunion du 11 août comme un engagement financier complet de la BAD ou du MCDF.

L’architecture technique doit aussi être documentée : tracés inter-îles, technologies retenues, niveau de redondance, capacité cible, sites et dimensionnement des centres de données, besoins énergétiques, calendrier de construction, modèle d’exploitation, responsabilités de maintenance et niveau d’ouverture aux opérateurs. Les études devront aussi préciser si l’infrastructure sera exploitée directement par une entité publique, concédée à un opérateur privé ou organisée selon un partenariat public-privé, option déjà envisagée dans la documentation du PADEC pour l’exploitation des data centers.

Enfin, la promesse de baisse des coûts de connexion doit être traduite en indicateurs vérifiables. Les autorités et partenaires devront publier les prix de gros et de détail avant et après intervention, la qualité de service, les volumes de trafic, la couverture par île, le nombre de services publics réellement accessibles en ligne, le taux d’usage des paiements électroniques et la part des administrations interconnectées. Sans base de référence et sans publication régulière des résultats, il sera impossible de distinguer une infrastructure effectivement transformatrice d’un simple investissement matériel.

La réussite se mesurera au coût, à la résilience et aux usages

Un scénario favorable verrait le MCDF approuver rapidement une subvention de préparation, les études sélectionner une architecture inter-îles résiliente et économiquement soutenable, puis la BAD et d’autres partenaires mobiliser les financements nécessaires. Le nouveau réseau s’articulerait alors avec le PADEC, les data centers et les réformes de paiement public pour faire baisser les coûts, améliorer la continuité de service et accélérer l’usage numérique par les administrations, les entreprises et les ménages.

Un scénario intermédiaire verrait les études révéler des besoins d’investissement plus élevés, conduisant à un phasage : sécurisation du data center et des liens prioritaires d’abord, extension complète entre les îles ensuite. Ce scénario resterait compatible avec une transformation réelle si les choix techniques sont transparents et fondés sur l’impact.

Un scénario défavorable combinerait financement incomplet, dépendance énergétique, retard des réformes, faible concurrence et sous-utilisation des équipements. La réussite devra donc être mesurée par des résultats concrets : coût moyen de la donnée, disponibilité du réseau, capacité de secours, part de la population effectivement connectée, progression des paiements publics numériques, hébergement sécurisé des données nationales, nombre de services interopérables, entreprises numériques créées et répartition territoriale des bénéfices entre Grande Comore, Anjouan et Mohéli.

Les documents qui fondent l’enquête

• Ministère des Finances, du Budget et du Secteur bancaire de l’Union des Comores, 12 août 2026 : réunion technique du 11 août avec la BAD et présentation du MCDF ; trois axes du projet et lien avec les paiements électroniques.

• Banque africaine de développement, 30 septembre 2024 : approbation de 9,51 millions d’euros pour le Projet d’appui à la digitalisation de l’économie comorienne, sur un coût total annoncé de 22,53 millions d’euros.

• Banque africaine de développement, rapport d’évaluation du PADEC, octobre 2024 : data center principal et secondaire, administration numérique, paiement public digital, interopérabilité, incubateur, protection des données et formation.

• Banque africaine de développement, documentation environnementale et sociale du PADEC : connectivité internationale existante via les câbles EASSy, FLY-LION3 et 2Africa et contraintes de résilience numérique de l’archipel.

• Multilateral Cooperation Center for Development Finance, documentation sur le financement de la préparation de projets : champ des études de faisabilité, analyses financières, sauvegardes et préparation à l’investissement.

• Multilateral Cooperation Center for Development Finance, juin 2025 : subvention de préparation du projet BRIDGE au Nigeria, utilisée comme comparaison du mécanisme et non comme référence de montant pour les Comores.

• Fonds monétaire international, Rapport pays n° 2026/047, février 2026 : interconnexion fiscale sur les trois îles, déclaration et paiement électroniques et généralisation des paiements mobiles des impôts et droits.

• Banque mondiale, indicateurs de développement 2024 : 33 % de la population comorienne utilisait Internet, donnée de contexte sur l’écart entre infrastructure disponible et adoption effective.

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