L’architecture électorale et politique de la Colombie est fracturée par des décennies de violences foncières, de déplacements forcés et de marginalisation des régions périphériques, notamment la côte Pacifique afro-colombienne et les bastions indigènes du Cauca. Les données électorales du premier tour des élections présidentielles, décantées au cours du week-end du 6 au 7 juin 2026, actent un affrontement frontal pour le second tour prévu le 21 juin, opposant deux visions diamétralement opposées de la société colombienne.
Le dépouillement officiel a certifié la qualification d’Abelardo de la Espriella, figure de proue de l’extrême droite ultraconservatrice (mouvement Defensores de la Patria), et d’Iván Cepeda, représentant de la coalition gouvernementale de gauche (Pacto Histórico). Les résultats du pré-comptage (à près de 99 % des tables scrutées) ont accordé 43,7 % des voix à De la Espriella et 40,9 % à Cepeda.
Cette configuration électorale n’est pas fortuite ; elle est le reflet de la géographie raciale du pouvoir. De la Espriella s’appuie sur un discours de militarisation, de sécurisation des capitaux, et a même flirté avec l’idée de la dollarisation de l’économie (avant de la juger trop complexe), s’assurant ainsi le soutien de l’oligarchie blanche et métisse des grands centres urbains et des propriétaires terriens. Son discours s’inscrit dans la perpétuation du capitalisme d’extraction, bien qu’il ait récemment opéré un lissage de son image en promettant publiquement de ne pas intervenir dans les páramos ou les zones protégées, tout en maintenant son soutien au controversé fracking. À l’inverse, Cepeda, héritier politique de Gustavo Petro, capitalise sur le vote populaire, indigène et afro-descendant. Le président Petro a d’ailleurs rejeté les résultats provisoires, invoquant l’inclusion d’électeurs fantômes et convoquant sa base à descendre dans les rues pour défendre la gratuité universitaire et les réformes du droit du travail face à ce qu’il perçoit comme une tentative de restauration hégémonique par « un coup de plume ». De la Espriella a rétorqué par un appel menaçant à l’armée, exigeant qu’elle active « le mécanisme constitutionnel » face au président en exercice, démontrant l’imminence d’une rupture institutionnelle.
En parallèle, l’ingénierie étatique tente de maintenir une illusion de normalité rurale. Le 7 juin 2026, la Présidence a officiellement commémoré le « Día del Campesino », rendant hommage à des millions de familles rurales. Le Ministère des Finances a publié des chiffres soulignant une croissance de 5 % de l’approvisionnement alimentaire national en 2025 par rapport à 2024, le volume le plus important enregistré depuis 2013. La présidence a également fait la promotion vidéo de la « Ruta del café y el cacao ».
Toutefois, cette mise en récit dissimule les rapports de domination : l’augmentation des volumes agricoles dans les marchés de gros (marchés dominés par les intermédiaires capitalistes) ne garantit aucunement la souveraineté alimentaire ni la restitution des terres aux communautés afro-colombiennes et indigènes, perpétuellement menacées par l’expansion de l’agrobusiness et des groupes armés illégaux. Les accusations de clientélisme ont d’ailleurs éclaté durant cette période, la campagne de De la Espriella accusant le coordinateur de Cepeda à Valledupar (Pedro Acuña) de promettre des repas et des transports en échange de votes, illustrant les pratiques de survie électorale dans les régions appauvries.

