La Bolivie est officiellement intégrée aux BRICS depuis 2025, mais comme pays partenaire, non comme membre de plein droit. Ce statut lui ouvre les sommets, les réunions de ministres des Affaires étrangères et, sous conditions, d’autres espaces de coopération. Il renforce la présence latino-américaine dans une coalition où l’Afrique occupe une place croissante. Il ne crée toutefois ni droit de vote équivalent à celui des membres, ni accès automatique aux financements de la Nouvelle Banque de développement.
Le mot « intégration » est donc exact à condition d’en préciser le niveau. Les documents établissent une admission, une participation et une continuité formelle en 2026. Ils ne démontrent pas encore de nouveaux flux commerciaux, crédits déboursés ou projets conjoints avec l’Afrique. L’écart entre portée diplomatique et effet mesurable reste le cœur de l’enquête.
De Johannesburg à Kazan, la trajectoire d’un pays partenaire
La démarche bolivienne est antérieure à l’admission. Au sommet de Johannesburg, en août 2023, le président Luis Arce Catacora avait demandé que son pays rejoigne les BRICS. Dans son discours officiel, il associait cette ambition à la souveraineté économique, à l’industrialisation du lithium et à une coopération Sud-Sud libérée des rapports de dépendance. Il rapprochait explicitement l’histoire extractive bolivienne de celle de pays africains producteurs d’uranium et de cobalt. Cette comparaison relevait d’un choix politique bolivien ; elle ne constituait pas encore un programme commun.
La séquence décisive s’est jouée à Kazan, en octobre 2024. La XVIe déclaration des BRICS a entériné les modalités d’une nouvelle catégorie de « pays partenaire ». Le 8 novembre, la diplomatie bolivienne a indiqué que La Paz avait reçu l’invitation officielle et y avait répondu favorablement. La présidence brésilienne des BRICS a ensuite annoncé la Bolivie parmi les pays partenaires à compter du 1er janvier 2025.
La chronologie distingue demande politique, décision consensuelle et acceptation. Elle corrige aussi une ambiguïté : la Bolivie n’est pas devenue le douzième membre, mais a rejoint un deuxième cercle institutionnel.
En 2025, des représentants boliviens ont participé à la réunion élargie des ministres des Affaires étrangères et au sommet de Rio. La Bolivie a endossé la déclaration des dirigeants et deux textes thématiques. La présidence indienne des BRICS la maintient, en août 2026, parmi les dix partenaires. Cette continuité formelle résiste donc à l’alternance qui a porté Rodrigo Paz Pereira à la présidence en novembre 2025 ; elle ne garantit pas la reprise de toutes les priorités fixées sous Luis Arce.
Un siège à la table élargie, sans les droits d’un membre
Les prérogatives publiées par les BRICS sont précises mais limitées. Un pays partenaire peut être invité à des sessions du sommet des dirigeants et aux réunions des ministres des Affaires étrangères. La présidence tournante peut l’associer à d’autres réunions après consultation et consensus des membres. Le partenaire peut aussi endosser des déclarations finales. À l’inverse, les onze membres participent à l’ensemble des réunions et prennent les décisions par consensus.
La Bolivie peut donc défendre des positions, proposer des initiatives et rejoindre certaines séquences techniques. Elle ne dispose pas d’un pouvoir identique à celui des membres. Les documents publics ne lui attribuent ni droit de veto, ni siège permanent dans toutes les filières de travail, ni participation automatique à la présidence tournante.
Les BRICS ne sont pas davantage une organisation supranationale : le mécanisme n’a ni traité constitutif, ni budget propre, ni secrétariat permanent. Il agit par déclarations, coordinations ministérielles et réseaux techniques. Cette souplesse facilite l’élargissement, mais réduit la force de l’obligation juridique.
L’intégration bolivienne élargit donc d’abord une architecture de concertation. Elle ne remplace pas les accords commerciaux, contrats, ratifications ou décisions budgétaires propres à chaque projet. En déduire une garantie de débouchés ou de capitaux confondrait invitation diplomatique et exécution économique.
Lithium, monnaies et corridors : les actifs derrière le rapprochement
L’intérêt bolivien répond à une stratégie de diversification. Luis Arce a insisté sur les monnaies nationales, le transfert de technologies, les infrastructures et l’industrialisation. La diplomatie bolivienne a aussi proposé de relier les BRICS au Mercosur et à d’autres mécanismes latino-américains, projet cohérent pour un État enclavé dépendant de corridors et de ports étrangers.
Le lithium concentre les attentes. Le service géologique des États-Unis estime en 2026 à 23 millions de tonnes les ressources boliviennes de lithium. Le terme est essentiel : des ressources géologiques ne sont pas des réserves économiquement exploitables, encore moins une production disponible. La Bolivie possède un potentiel considérable, mais l’extraction en saumures, la technologie choisie, la consommation d’eau, l’acceptabilité locale, le financement et les prix détermineront la valeur réellement captée.
Les documents boliviens de 2025 montrent que des contrats avec l’entreprise chinoise CBC Investment et le groupe russe Uranium One avaient été soumis au débat législatif pour des projets d’extraction directe. Ils documentent une orientation vers deux membres des BRICS, mais n’établissent, au 27 août 2026, ni l’entrée en vigueur définitive de chaque contrat, ni les volumes produits, ni le partage effectif de la valeur.
Le même principe vaut pour les monnaies locales. Les BRICS étudient des instruments financiers alternatifs, mais n’ont créé aucune monnaie unique. Un accord de paiement, un swap ou une ligne de crédit bolivienne exigerait un acte distinct et des contreparties identifiées. Une déclaration en faveur de la dédollarisation n’est ni une infrastructure opérationnelle ni une protection automatique contre une crise de change.
La confusion la plus importante concerne la Nouvelle Banque de développement. La NDB a été créée par les cinq fondateurs des BRICS, mais l’adhésion obéit à ses propres statuts. Au 27 août 2026, son registre compte les cinq fondateurs, le Bangladesh, les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Algérie et l’Ouzbékistan, puis plusieurs membres prospectifs. La Bolivie n’apparaît dans aucune des deux listes.
Cette vérification exclut tout accès automatique au guichet de la NDB. En mars 2025, la ministre bolivienne des Affaires étrangères avait relié l’admission aux BRICS aux financements de la banque. En mai, sa diplomatie réitérait pourtant son intérêt à rejoindre la NDB, confirmant qu’une démarche supplémentaire restait nécessaire.
La participation aux BRICS pourrait faciliter les contacts ou la préparation d’un dossier. Aucune source officielle consultée ne confirme cependant l’approbation d’une demande bolivienne par le conseil des gouverneurs. Même une admission comme membre prospectif ne vaudrait pas adhésion finale : le dépôt de l’instrument d’accession resterait requis.
Le cas bolivien révèle ainsi une architecture en couches : cercle politique des BRICS, banque multilatérale distincte, mécanismes de paiement et contrats bilatéraux. Ce n’est pas un système unique se substituant d’un bloc aux institutions existantes. Chaque instrument doit être jugé selon ses règles et ses résultats.
Ce que l’Afrique peut gagner d’un partenaire andin
L’Afrique n’est pas périphérique dans l’élargissement. L’Afrique du Sud, l’Égypte et l’Éthiopie sont membres de plein droit ; l’Ouganda et le Nigeria figurent parmi les partenaires. Les demandes de réforme du Conseil de sécurité, des institutions de Bretton Woods et de la gouvernance du commerce mondial rencontrent des positions portées de longue date par l’Union africaine. La déclaration de Freetown de 2025 sur la coopération Sud-Sud appelle précisément à accroître la capacité africaine de négociation, à diversifier les financements et à lier les partenariats à l’Agenda 2063.
La Bolivie ajoute une voix latino-américaine favorable à la souveraineté sur les ressources. Son expérience pose des questions communes aux États africains producteurs de minerais : comment distinguer ressource et réserve, négocier la technologie, protéger l’eau, localiser la transformation et publier les obligations contractuelles ? Ces convergences pourraient nourrir des échanges entre administrations, universités et entreprises publiques.
Le bénéfice africain n’est cependant pas automatique. Un partenaire andin ne modifie pas seul les rapports de force entre les grands membres. La coopération n’aura de valeur que si elle produit des projets identifiés, des financements traçables, des compétences transférées et une transformation locale. Sans ces critères, la rhétorique Sud-Sud peut reproduire l’exportation de matières premières vers des centres industriels extérieurs.
La dimension diasporique reste plus limitée. Le discours bolivien de Johannesburg rappelait l’histoire des Africains déportés vers les Amériques. Aucune source institutionnelle consultée ne documente toutefois un programme spécifique entre la Bolivie, l’Union africaine et les diasporas. Une solidarité historique déclarée ne vaut pas politique financée.
Les preuves manquantes derrière la promesse multipolaire
Première inconnue : la continuité stratégique après l’alternance de 2025. Le classement de la Bolivie comme partenaire demeure, mais les documents du gouvernement de Rodrigo Paz ne permettent pas encore de mesurer la priorité accordée aux chantiers BRICS. Conserver le statut, assister aux réunions et engager des programmes sont trois résultats différents.
Deuxième inconnue : l’effet économique. Aucun bilan institutionnel n’isole une hausse du commerce, des investissements ou des transferts causée par l’admission. Une progression pourrait venir de relations bilatérales plus anciennes. Démontrer un effet BRICS exigerait d’identifier le mécanisme, la décision, le financement, l’exécution et le résultat.
Troisième inconnue : la NDB. Candidature, examen, admission prospective, dépôt de l’instrument d’accession et approbation d’un projet seraient des étapes séparées. Tant qu’elles ne figurent pas dans le registre officiel, l’accès au financement demeure un objectif.
Enfin, les projets miniers appellent la publication des contrats, études environnementales, usages de l’eau, consultations, recettes et engagements de transformation. Pour l’Afrique aussi, une architecture alternative doit être jugée par la distribution vérifiable de la valeur et des risques, non par l’identité géopolitique de l’investisseur.
Du statut au résultat, l’épreuve des prochaines années
Trois scénarios peuvent être envisagés. Au minimum, la Bolivie conserve une présence diplomatique et utilise les sommets pour ses relations bilatérales. À un niveau intermédiaire, elle rejoint davantage de groupes de travail et conclut des accords mesurables. Dans le scénario le plus ambitieux, elle réussit une procédure d’adhésion à la NDB et obtient des financements transparents orientés vers le développement local.
Pour l’Afrique, il faudra suivre les projets triangulaires lancés, les marchés ouverts, les recherches partagées, les technologies transférées et la valeur ajoutée conservée par les territoires producteurs. La déclaration de Freetown demande des engagements concrets et des mécanismes de redevabilité ; cette grille peut aussi évaluer les promesses boliviennes.
Le bilan est gradué. L’intégration de la Bolivie au cercle des partenaires est établie par les listes officielles de 2025 et 2026 ; son apport multipolaire est documenté par sa participation. L’accès à la NDB, l’industrialisation induite, les nouveaux flux et les bénéfices africains restent à démontrer. La porte diplomatique est franchie ; la preuve matérielle commencera avec les décisions exécutées et les résultats mesurés.
Les documents qui délimitent le statut bolivien
- BRICS, Déclaration de Johannesburg II, 24 août 2023.
- Ministère des Relations extérieures de Bolivie, discours de Luis Arce à la XVe Cumbre des BRICS, 24 août 2023.
- BRICS, Déclaration de Kazan de la XVIe Cumbre, 23 octobre 2024.
- Ministère des Relations extérieures de Bolivie, note sur l’acceptation de l’invitation aux BRICS, 8 novembre 2024.
- Présidence brésilienne des BRICS, annonce des pays partenaires, 17 janvier 2025.
- Présidence brésilienne des BRICS, questions fréquentes sur les membres, partenaires et prérogatives, 2025.
- BRICS, Déclaration de Rio de Janeiro de la XVIIe Cumbre, 6 juillet 2025.
- Ministère des Relations extérieures de Bolivie, bilan de la participation au sommet de Rio, 10 juillet 2025.
- Présidence indienne des BRICS, présentation officielle des membres et pays partenaires, consultée le 27 août 2026.
- Nouvelle Banque de développement, registre officiel des membres et membres prospectifs, consulté le 27 août 2026.
- United States Geological Survey, Mineral Commodity Summaries 2026, fiche Lithium.
- Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, Déclaration de Freetown sur la coopération Sud-Sud et triangulaire, mai 2025.
- Présidence de l’État plurinational de Bolivie, présentation officielle du président Rodrigo Paz Pereira, consultée le 27 août 2026.

