Face à l’effondrement logistique et aux pénuries, la Bolivie a instauré l’État d’exception, optant pour une réponse militaro-policière.
Ce traitement par la force d’une mobilisation sociale
Entre mai et juillet 2026, l’État infranational bolivien a été traversé par une crise systémique multidimensionnelle qui a culminé avec la promulgation du Décret Suprême N° 5636 déclarant l’État d’Exception. L’analyse des rapports officiels de la Defensoría del Pueblo et des données macroéconomiques révèle une stratégie de contention militaro-policière face à un effondrement logistique, notamment marqué par des pénuries critiques d’hydrocarbures. Ce traitement par la force d’une mobilisation sociale d’envergure illustre les tensions inhérentes à un modèle périphérique sous pression financière et sociale.
53 jours de blocages ininterrompus
La conflictualité sociale bolivienne a connu une escalade dramatique au cours du premier semestre 2026, forçant l’appareil d’État à recourir à des mesures d’urgence constitutionnelle. Le 20 juin 2026, le gouvernement a promulgué le Décret Suprême N° 5636, instaurant formellement un État d’Exception sur l’ensemble du territoire national, une mesure ratifiée dès le lendemain, 21 juin, par l’Assemblée Législative Plurinationale. Cette décision institutionnelle est intervenue après plus de 53 jours de blocages ininterrompus des principaux axes routiers stratégiques, notamment les liaisons Cochabamba-Santa Cruz et La Paz-Desaguadero. En parallèle, les données macroéconomiques officielles communiquées par l’Institut National de Statistique (INE) témoignent d’une dégradation du pouvoir d’achat, avec une inflation mensuelle enregistrée à 2,15 % pour le seul mois de juin 2026, portant l’inflation cumulée du premier semestre à 4,82 % et l’inflation interannuelle à 9,23 %. La crise s’est également matérialisée par un dysfonctionnement logistique majeur. Les vérifications institutionnelles ont documenté un sous-approvisionnement sévère en carburant (diesel et essence), affectant les terminaux de bus et les stations-service de La Paz, Oruro, Santa Cruz et Beni. Cette paralysie a perturbé l’acheminement des denrées de première nécessité et de l’oxygène médical vers les centres hospitaliers du pays.
Une réponse répressive d’une ampleur considérable
L’examen rigoureux des quatre rapports de la Defensoría del Pueblo, l’institution nationale des droits humains accréditée “Statut A” par le GANHRI, documente une réponse répressive d’une ampleur considérable de la part de l’État, s’appuyant sur des opérations conjointes entre les Forces Armées et la Police nationale.
Bilan institutionnel de la conflictualité (Mai – Juillet 2026)
- Personnes arrêtées lors des opérations de déblocage : 365 (dont 118 sous suivi juridique prolongé)
- Personnes blessées (civils, policiers, journalistes) : 37 (incluant traumatismes et brûlures graves)
- Décès de civils (en lien présumé avec la conflictualité) : 10
- Décès de militaires (Crash d’un appareil de la Force Aérienne) : 6 officiers et civils
- Actions défensoriales de surveillance (Journée du 22 juin) : 19 inspections directes
Les documents officiels exposent le déploiement de contingents massifs, impliquant par exemple plus de 3 500 agents le 16 mai 2026 pour démanteler les barrages routiers vers Copacabana et Mecapaca. Lors des opérations du 20 au 22 juin, les autorités judiciaires ont procédé à des arrestations ciblées à Sacaba et Parotani. Des individus comme Juan Carlos Vargas ont été inculpés pour « Usage Indu de Biens de l’État », tandis que d’autres, initialement accusés d’« Attentat à la Sécurité des Services Publics », ont dû être relâchés en vertu de l’article 228 du Code de Procédure Pénale. La surveillance aérienne des blocages par la Force Aérienne Bolivienne (FAB) s’est soldée par une tragédie le 21 juin, lorsqu’un aéronef s’est écrasé à Cerro Sayari, entraînant la mort de quatre officiers supérieurs et de deux civils.
Une militarisation coercitive de l’espace public
La séquence bolivienne de l’été 2026 illustre une asymétrie paradigmatique dans la gestion des crises au sein des économies périphériques. L’incapacité structurelle de l’État à garantir sa souveraineté énergétique et financière s’est traduite par une paralysie logistique qui a exacerbé la vulnérabilité des populations historiquement marginalisées. Au lieu d’une résolution politique et économique immédiate, l’appareil d’État a opéré une judiciarisation et une militarisation coercitive de l’espace public. La déclaration de l’État d’Exception par le biais du Décret 5636 opère fonctionnellement comme un levier légal permettant de normaliser une doctrine de sécurité intérieure rigide sous couvert de maintien de l’ordre public et de préservation de la libre circulation. Les organisations syndicales, ouvrières, ainsi que les communautés indigènes et paysannes, mobilisées autour d’un cahier des revendications socioéconomiques, se retrouvent ainsi criminalisées par l’architecture institutionnelle même qui avait été refondée pour garantir leur inclusion plurinationale. L’intervention croissante des forces militaires dans la gestion de conflits civils dénote une fragilisation des médiations civiles traditionnelles.
Une hausse alarmante de la polarisation
Sur le plan politique, la crise prolongée a profondément fracturé le tissu social de la nation. La Defensoría del Pueblo a officiellement alerté sur une hausse alarmante de la polarisation, documentant une prolifération de discours de haine, de racisme et de discrimination au sein de l’espace public bolivien. Cette dynamique menace directement la cohésion nationale prônée par la Constitution plurinationale. D’un point de vue sécuritaire, la doctrine de maintien de l’ordre a subi une mutation tactique notable. Le recours aux opérations conjointes entre l’Armée et la Police pour disperser des manifestations civiles par l’usage de gaz lacrymogènes et le déploiement d’aéronefs d’inspection militaire rapproche dangereusement les méthodes de l’État de logiques contre-insurrectionnelles, érodant la confiance populaire envers les forces de l’ordre. Les répercussions économiques sont d’une sévérité absolue pour la base productive. L’inflation galopante touchant les produits de première nécessité, couplée aux difficultés systémiques d’approvisionnement en carburant, asphyxie l’économie informelle et rurale qui constitue l’ossature des échanges quotidiens en Bolivie. Sur le plan juridique, la pérennisation temporaire de l’État d’Exception suspend mécaniquement certaines garanties constitutionnelles relatives au droit de réunion et de circulation. L’utilisation de qualifications pénales lourdes contre des manifestants témoigne d’un durcissement de l’appareil judiciaire face à la dissidence sociale.
L’absence de données sur les circonstances médicolégales
Absence de données officielles disponibles concernant les circonstances médicolégales, les rapports balistiques ou l’implication précise des forces de l’ordre ayant conduit aux 10 décès de civils mentionnés dans les rapports préliminaires de la Defensoría del Pueblo.
Une impasse hégémonique majeure
L’État plurinational de Bolivie se trouve confronté à une impasse hégémonique majeure. L’utilisation du Décret Suprême 5636 comme palliatif sécuritaire s’avère incapable de traiter les causes racines de la crise : la dépendance structurelle aux importations d’hydrocarbures et la pénurie de devises. En l’absence de l’implémentation effective d’un « Pacte social pour la paix » et d’une cohésion post-conflit authentique, le pays s’expose à la récurrence de cycles de violence institutionnelle, accélérant la délégitimation de son modèle étatique auprès des populations autochtones et prolétaires.

