Un an pour réparer dix-huit ans d’attente administrative
En mai 2026, le Tribunal régional fédéral de la 1re région a rendu publique une décision imposant à l’Institut national de colonisation et de réforme agraire, l’INCRA, de conclure dans un délai de douze mois la régularisation foncière des territoires de trois communautés quilombolas de Bahia : Ribeirão do Paneleiro, Batalha et Lagoa do Arroz. Une astreinte quotidienne de 500 reais est prévue en cas de non-respect de l’injonction.
Le mot « titrisation » figurant dans le titre du référentiel appelle une précision terminologique. Le portugais titulação désigne ici la délivrance et la régularisation de titres fonciers collectifs. Il ne s’agit pas de la « titrisation » financière consistant à transformer des actifs ou créances en titres négociables.
La décision est remarquable par le contraste qu’elle met en évidence : la procédure administrative avait été ouverte en 2008. Le juge ne se prononce donc pas sur une simple lenteur ponctuelle, mais sur une durée qui, selon la juridiction, ne pouvait plus être justifiée par les difficultés administratives invoquées.
De 2008 au jugement : le temps devient une question de droit
Les procédures de reconnaissance des territoires quilombolas comportent plusieurs étapes : identification de la communauté, études territoriales et anthropologiques, délimitation, traitement des oppositions, reconnaissance administrative, éventuelles expropriations ou indemnisations lorsque des tiers détiennent des droits sur certaines parcelles, puis délivrance du titre collectif.
Cette architecture répond à la complexité juridique du foncier mais peut produire des délais considérables. Dans l’affaire de Bahia, le ministère public fédéral avait saisi la justice en raison de la durée du processus engagé par l’INCRA. La 11e chambre du TRF1 a confirmé le jugement de première instance, estimant que l’administration ne pouvait se contenter d’avoir ouvert la procédure : elle avait l’obligation de la mener à terme dans un délai raisonnable.
Le rapporteur, le juge fédéral Newton Ramos, a notamment rejeté l’argument selon lequel les difficultés administratives permettraient une paralysie indéfinie. La décision articule les contraintes de ressources publiques avec la garantie d’un « minimum existentiel » et la protection de droits fondamentaux liés à la dignité et à l’identité culturelle.
Le dossier transforme ainsi le temps administratif en enjeu matériel. Dix-huit années sans titre ne constituent pas seulement une attente procédurale : elles peuvent limiter la capacité d’une communauté à protéger son espace, sécuriser ses usages, négocier avec les pouvoirs publics et planifier son développement.
Ce que la cour a précisément ordonné
La juridiction n’a pas délivré elle-même les titres. Elle a ordonné à l’INCRA de conclure le processus administratif dans les douze mois et a assorti cette obligation d’une astreinte.
Cette distinction évite deux erreurs. La première serait de présenter les communautés comme déjà titulaires des titres définitifs du seul fait de la décision. La seconde serait de réduire la décision à une recommandation : l’injonction est assortie d’un mécanisme destiné à contraindre l’administration à agir.
Le délai exact d’exécution doit cependant être suivi à partir de la situation procédurale de l’affaire, des notifications et de l’éventuelle évolution contentieuse. La page institutionnelle du tribunal indique que la décision a été unanime et renvoie au processus 0005528-66.2013.4.01.3307.
Au 8 octobre 2026, la documentation publique consultée ne permet pas d’affirmer que les trois processus fonciers sont déjà achevés. Cette absence de pièce publique localisée n’est pas une preuve qu’aucune étape n’a avancé. Elle signifie seulement qu’une affirmation de titrage définitif exigerait un acte foncier ou administratif supplémentaire.
Tituler un territoire suppose une chaîne d’actes matériels
L’INCRA rappelle que les communautés quilombolas se définissent elles-mêmes par des relations spécifiques à la terre, à la parenté, au territoire, à l’ascendance, aux traditions et aux pratiques culturelles. Le décret fédéral 4.887/2003 organise la procédure d’identification, de reconnaissance, de délimitation et de titrage, l’INCRA exerçant la compétence fédérale correspondante.
La délivrance d’un titre suppose donc davantage qu’une signature finale. Les équipes doivent identifier les familles, produire ou mettre à jour les études, déterminer les limites, examiner les situations de propriété qui se superposent et achever les actes nécessaires au transfert.
Les opérations conduites ailleurs en Bahia en 2026 montrent l’importance de cette phase administrative. L’INCRA a par exemple mobilisé des équipes pour mettre à jour des données de familles dans plusieurs communautés dont les rapports techniques étaient déjà achevés. Dans le territoire d’Engenho da Cruz, un rapport publié en juin décrivait plus de 1 500 hectares et 222 familles, avec une matrice foncière comprenant exploitations, entreprises, propriétés et situations possessoires diverses.
Ces exemples ne concernent pas les trois communautés du jugement et ne doivent pas être confondus avec leur procédure. Ils montrent cependant pourquoi le passage de la reconnaissance au titre peut exiger une capacité administrative significative.
Le territoire comme infrastructure d’autonomie noire
Les quilombos trouvent leur origine historique dans les communautés constituées par des Africains esclavisés et leurs descendants ayant développé des espaces de résistance, de fuite, d’autonomie et de reproduction sociale. Les communautés contemporaines ne peuvent cependant pas être réduites à des vestiges du passé. Ce sont des sujets de droit actuels, organisés autour de territoires, d’activités économiques, de liens familiaux, de pratiques culturelles et de structures politiques.
L’approche afrocentrique replace donc la communauté au centre. La question n’est pas seulement de savoir si l’État « accorde » un titre. Il s’agit de savoir si une collectivité afrodescendante obtient les instruments juridiques lui permettant de conserver et d’exercer une maîtrise collective sur un espace dont dépend sa reproduction sociale.
La propriété ou la possession juridiquement sécurisée peut influencer l’accès à l’agriculture, au crédit public, aux infrastructures, aux politiques d’eau, à l’éducation, au logement et à la protection environnementale. Elle modifie également le rapport de négociation face à des tiers — propriétaires privés, entreprises, projets d’infrastructure ou pouvoirs locaux.
En 2026, la « Mesa Quilombola » de Bahia réunit des représentants des communautés et des institutions publiques autour de la régularisation foncière et d’autres politiques. Les données communiquées par l’INCRA font état, sur la période récente, de rapports techniques, d’ordonnances de reconnaissance et de décrets concernant plusieurs territoires de l’État.
La présence de communautés à ces espaces montre une capacité d’action collective. Elle ne permet cependant pas de supposer que toutes les organisations quilombolas partagent une position identique sur chaque procédure.
Ce que le dossier public ne permet pas encore d’affirmer
La principale pièce manquante est un état actualisé, étape par étape, des trois procédures de Ribeirão do Paneleiro, Batalha et Lagoa do Arroz après la décision judiciaire.
Pour chacune, il faudrait connaître le rapport technique applicable, les limites territoriales reconnues, les éventuelles contestations, le nombre de familles, la situation des propriétés de tiers, les crédits nécessaires à d’éventuelles indemnisations et la date prévisionnelle du titre.
Il manque également un tableau public permettant de suivre l’exécution de l’injonction : actes accomplis depuis le jugement, calendrier restant, moyens humains mobilisés et éventuels obstacles nouveaux.
Une troisième absence concerne la parole directe des trois communautés dans les documents consultés pour cette enquête. Le jugement décrit le droit en cause et l’action administrative, mais une analyse complète gagnerait à intégrer leurs propres priorités : usages du territoire, sécurité, activités productives, accès à l’eau, conflits éventuels et projets collectifs.
Cette absence documentaire ne doit pas être comblée en inventant leur position. Elle limite la conclusion à ce qui peut être prouvé.
Le véritable test sera l’exécution avant l’échéance
Le premier scénario est celui d’une exécution complète : l’INCRA achève les actes restant à accomplir et les communautés obtiennent une sécurité foncière effective dans le délai fixé. La décision deviendrait alors un exemple de contrainte judiciaire ayant débloqué une procédure administrative ancienne.
Le deuxième est celui d’une exécution partielle. Certaines étapes progresseraient mais des obstacles fonciers, budgétaires ou contentieux empêcheraient la conclusion. La question serait alors de savoir comment le tribunal applique l’astreinte et apprécie les justifications de l’administration.
Le troisième serait celui d’un nouveau retard important. L’enjeu dépasserait alors les trois communautés : il poserait la question de la capacité institutionnelle à rendre effectif le droit constitutionnel reconnu aux territoires quilombolas.
La portée stratégique du jugement réside précisément là. Un droit qui exige près de deux décennies avant qu’un tribunal n’impose un calendrier n’a pas la même valeur matérielle qu’un droit doté d’une administration capable de le mettre en œuvre dans un délai prévisible.
Une décision forte, dont l’effet doit encore être mesuré
La source centrale est la décision rapportée par le Tribunal régional fédéral de la 1re région. Elle établit les communautés concernées, l’ancienneté de la procédure, le délai de douze mois, l’astreinte et le raisonnement de la juridiction.
Les documents de l’INCRA établissent le cadre de la politique de régularisation quilombola et donnent des éléments sur son activité en Bahia. Ils ne permettent pas encore de certifier l’achèvement des trois dossiers concernés par le jugement.
La prochaine preuve déterminante ne sera donc pas un nouveau discours politique mais un acte administratif ou foncier démontrant l’exécution effective de l’injonction.

