À Lausanne, l’enjeu est l’accès aux services, pas un nouveau sigle
Une politique d’intégration ne se mesure pas seulement au nombre de cours proposés. Elle se joue aussi dans la possibilité de comprendre une consultation médicale, d’obtenir une orientation professionnelle adaptée ou de contester une discrimination. Pour les personnes africaines et afrodescendantes établies dans le canton de Vaud, l’enjeu est donc autant la transformation des institutions fréquentées au quotidien que l’acquisition de compétences individuelles. Le PIC III inscrit précisément son action dans la complémentarité avec les services ordinaires. [2]
La chronologie doit toutefois être clarifiée : les années 2026 et 2027 ne constituent pas un nouveau cycle autonome. Le programme vaudois actuel a commencé en janvier 2024 et court jusqu’à la fin de 2027. L’actualité est celle de sa mise en œuvre et du financement annuel des projets. L’appel destiné aux activités de 2027, annoncé le 1er juillet 2026, est ouvert du 3 août 2026 au 30 juin 2027. [2, 3]
Cette distinction permet de poser la bonne question : que consolide réellement le programme avant son échéance, et quels obstacles demeurent pour les habitants que les prestations habituelles atteignent mal ? Un renouvellement de subvention peut préserver une activité utile ; il ne démontre pas, à lui seul, une réduction des inégalités d’accès.
Une politique cantonale construite avant le cycle actuel
Le document vaudois de programmation rappelle une histoire qui ne commence pas avec le financement fédéral : engagement ancien des communes et des associations, Constitution cantonale de 2003, loi sur l’intégration et la prévention du racisme de janvier 2007, puis priorités cantonales formulées en 2009. Les PIC ont ensuite fourni, à partir de 2014, un cadre de coordination entre les niveaux institutionnels. Cette trajectoire interdit d’effacer les acteurs locaux au profit du seul dispositif administratif. [4]
À l’échelle suisse, la troisième génération prolonge les périodes 2014–2017 et 2018–2021, suivies d’une phase intermédiaire 2022–2023. Le Secrétariat d’État aux migrations présente le PIC III comme une consolidation des acquis, avec un accent particulier sur la collaboration avec les structures ordinaires et l’assurance qualité. Il ne décrit donc pas une rupture destinée à remplacer les services publics par des circuits réservés aux étrangers. [2]
Le BCI coordonne le volet vaudois. La présentation cantonale distingue les mesures destinées au public migrant durablement établi et les dispositifs liés à l’asile, tout en indiquant que le PIC et l’Agenda Intégration Suisse sont réunis, pour cette période, dans une même convention de programme. Une frontière entre volets de financement ne doit donc pas être transformée en affirmation selon laquelle toute personne issue de l’asile serait exclue de l’intégration soutenue par le canton. [1]
Sept domaines, mais six ouverts à l’appel annuel
Les domaines du PIC couvrent l’information et le conseil, la diversité et la protection contre les discriminations, la petite enfance, l’employabilité, la langue, l’interprétariat et la participation au vivre-ensemble. Ce périmètre combine accompagnement des personnes et travail sur leur environnement institutionnel. [1]
L’appel 2027 porte sur six de ces sept domaines : l’interprétariat ne figure pas dans la liste de cet appel général. Les organisations publiques ou privées à but non lucratif peuvent soumettre des projets devant se dérouler durant l’année civile 2027. Pour un nouveau projet, un échange préalable avec le pôle ou l’antenne concernée est requis. L’absence d’un domaine dans cet appel ne prouve pas l’arrêt de son financement par d’autres instruments. [3]
Dans les chiffres-clés publiés sur son site, le BCI fait état, pour 2025, de 65 projets financés, 46 conventions et près de 60 000 personnes touchées par 790 activités et mesures. Ce sont des indicateurs d’activité déclarés par l’administration. Ils ne doivent pas être lus comme 60 000 parcours individuels durablement améliorés, ni comme un résultat propre aux seuls résidents africains. [1]
La distinction est centrale : financer, accueillir et faire participer sont des réalisations observables ; établir qu’une personne accède ensuite à une formation, conserve un emploi ou obtient réparation demande un autre suivi. Confondre ces niveaux ferait disparaître la question même de l’efficacité.
Qui doit s’adapter : l’habitant ou l’institution ?
Le principe des structures ordinaires signifie que l’école, la formation professionnelle ou le système de santé portent une responsabilité propre. Dans le récit historique du programme vaudois, les mesures spécifiques servent à soutenir ces institutions et à combler des lacunes, sans se substituer à elles. La conception du PIC III a notamment cherché à repérer les publics non atteints, les besoins non couverts et les régions insuffisamment desservies. [4]
Concrètement, deux logiques sont possibles. La première demande principalement à la personne de mieux connaître les règles et la langue. La seconde examine aussi les horaires, les procédures, la disponibilité de l’interprétariat et les pratiques professionnelles qui peuvent rendre un service difficilement accessible. Ces logiques peuvent se compléter, mais elles n’ont pas la même distribution des responsabilités : dans le second cas, l’administration elle-même devient un objet d’évaluation.
Pour une association, la capacité de répondre à un appel à projets dépend également du temps consacré au montage du dossier, au suivi financier et à l’évaluation. Il serait donc utile de mesurer si les petites structures peuvent accéder aux financements dans des conditions comparables aux prestataires déjà organisés. Il s’agit ici d’un point de contrôle, non d’une exclusion démontrée dans le dispositif vaudois.
La consultation préalable peut améliorer la cohérence d’un projet et éviter une demande manifestement hors périmètre. Elle n’équivaut cependant pas à une garantie d’acceptation. Rendre les critères, les décisions motivées et les possibilités d’accompagnement lisibles permettrait de distinguer une sélection liée à la qualité des projets d’un éventuel désavantage administratif pour certains porteurs.
L’expertise afrodescendante ne se réduit pas au témoignage
Les personnes concernées ne sont pas seulement des bénéficiaires à orienter. Elles peuvent identifier des obstacles, élaborer des méthodes de formation et définir les critères d’une réponse pertinente. À l’échelle suisse, le Carrefour de réflexion et d’action contre le racisme anti-Noir et l’Université populaire africaine en Suisse ont annoncé les Assises nationales des 28 février et 1er mars 2025 à Genève. Leur communication présente la documentation, la mutualisation des expériences et le renforcement des capacités d’action comme des objectifs explicites. [5]
Cette initiative genevoise ne constitue ni une évaluation du PIC vaudois ni la preuve d’un financement par celui-ci. Elle atteste en revanche l’existence d’une production d’expertise diasporique que l’analyse de l’intégration ne peut réduire à une simple réception de politiques publiques. L’enjeu serait de savoir quelle place de telles compétences occupent dans la conception, la gouvernance et l’évaluation des dispositifs.
La pertinence du volet antidiscrimination est étayée par le rapport national sur les incidents recensés en 2025 : 1 245 cas ont été analysés par le réseau de centres de conseil, et le racisme envers les personnes noires figure parmi les motifs les plus fréquemment signalés. La formation et le travail comptent parmi les principaux domaines concernés. Ces données décrivent les cas reçus et documentés par le réseau ; elles ne mesurent ni toute la prévalence du racisme en Suisse ni un taux propre au canton de Vaud. [6]
Une lecture afrocentrique conduit alors à déplacer le critère de réussite. Le seul nombre d’heures de langue ne suffit pas à évaluer l’autonomie. Il faut aussi examiner la reconnaissance des compétences, la possibilité de faire valoir ses droits et l’évolution des pratiques qui produisent une mise à l’écart. Une progression individuelle peut coexister avec un obstacle institutionnel persistant : les deux niveaux doivent rester visibles.
Les publics les moins visibles restent le test décisif
La critique la plus utile ne consiste pas nécessairement à rejeter les services ordinaires. Elle peut porter sur leur aptitude à accueillir des besoins moins fréquents. Dans une communication du 6 octobre 2026, Appartenances rapporte la mise en garde d’Isabelle Fierro, responsable de son secteur d’interprétariat communautaire, à l’occasion des Assises vaudoises de l’immigration : des réponses satisfaisantes pour la majorité peuvent laisser de côté des personnes davantage vulnérabilisées. Cette position associative ne prouve pas l’échec du PIC, mais désigne un risque précis à examiner. [7]
Plusieurs pièces seraient nécessaires pour le trancher : dépenses effectivement engagées par domaine, couverture territoriale, délais d’accès, demandes non satisfaites et résultats suivis dans le temps. Une évaluation devrait aussi expliciter la manière dont sont distingués les publics et recueillie leur expérience, sans produire de données sensibles disproportionnées.
Les éléments consultés établissent un cadre, des réalisations déclarées et une contradiction argumentée. Ils ne permettent pas d’attribuer au PIC III une amélioration chiffrée de la situation des personnes africaines dans l’ensemble du canton. Cette limite ne signifie pas qu’aucune amélioration existe ; elle signifie que le lien causal n’est pas démontré par les documents retenus.
L’existence d’un dialogue avec les associations ne suffit pas davantage à établir un partage du pouvoir de décision. Pour apprécier cette dimension, il faudrait connaître la participation effective aux arbitrages, les suites données aux propositions et les moyens consacrés à cette contribution.
Préparer 2028 sans sauter l’évaluation de 2027
La suite du dispositif n’est plus une simple hypothèse de reconduction. Le SEM a publié le 25 septembre 2026 les documents-cadres du PIC IV pour 2028–2032. Il y annonce notamment l’intégration des femmes et l’accès à l’emploi par la formation comme axes prioritaires. Ce cadre fédéral futur ne doit cependant pas être confondu avec les mesures vaudoises déjà réalisées ni avec leurs budgets effectivement consommés. [8]
D’ici à la fin de 2027, un premier scénario serait une consolidation qui améliore la coopération entre services tout en préservant les accompagnements spécialisés. Un second serait une standardisation plus rapide que l’adaptation aux besoins, avec une visibilité accrue des prestations mais des publics toujours insuffisamment atteints. Ce sont des scénarios d’analyse, non des résultats annoncés.
Pour les organisations africaines et afrodescendantes, la capacité d’action peut se situer dans la proposition de projets, mais aussi dans la production d’indicateurs et la discussion des priorités. Le passage d’une présence consultative à une influence mesurable sur les décisions serait un signe plus exigeant de participation que le seul nombre d’invitations à des rencontres.
Le PIC ne règle pas, à lui seul, le droit du séjour : le BCI précise d’ailleurs qu’il ne traite pas les demandes de permis. Son apport doit être jugé dans son véritable périmètre : rendre les institutions et les ressources plus accessibles, et réduire les obstacles dans la vie quotidienne. Le bilan de cette promesse reste à documenter, service par service et public par public. [1]
Les textes qui permettent de distinguer programme et résultats
[3] État de Vaud, « Appel aux projets 2027 », 1er juillet 2026. Consulter la source · vd.ch

