Illustration de synthèse d’une réunion de travail entre partenaires africains et suisses ; personnes fictives.Illustration de synthèse — personnes et situation fictives.

Deux stratégies suisses se superposent, sans faire de l’Afrique l’unique destination de la coopération

Le titre du référentiel met l’accent sur un « recentrage » africain. Les documents officiels conduisent cependant à distinguer deux instruments différents.

La Stratégie de coopération internationale 2025-2028, adoptée par le Parlement à la fin de 2024, conserve quatre grandes régions prioritaires : Afrique subsaharienne ; Afrique du Nord et Moyen-Orient ; Asie ; Europe de l’Est. Son enveloppe maximale est de 11,12 milliards de francs, dont 1,5 milliard destiné au soutien à l’Ukraine et 1,6 milliard à la lutte contre le changement climatique. L’Afrique n’est donc pas l’unique centre de cette politique.

Parallèlement, le Conseil fédéral a adopté le 20 décembre 2024 une Stratégie Afrique 2025-2028 qui, pour la première fois, couvre l’ensemble des cinq régions du continent. C’est cette seconde stratégie qui marque le véritable élargissement géographique de la politique africaine suisse.

Septembre 2026 correspond donc à une phase de mise en œuvre de politiques arrêtées antérieurement, pas à l’adoption soudaine d’un nouveau recentrage africain.

Toute l’Afrique entre désormais dans un même cadre stratégique

La stratégie Afrique précédente était principalement structurée autour de l’Afrique subsaharienne. Le cadre 2025-2028 couvre désormais l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale, l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe.

Le Conseil fédéral organise cette politique autour de quatre axes : paix et sécurité ; prospérité et compétitivité ; environnement ; démocratie et gouvernance. Il insiste aussi sur le multilatéralisme africain et sur l’importance croissante des États du continent dans les organisations internationales.

Cette architecture est rendue possible par un réseau déjà dense : lors de l’adoption de la stratégie, la Suisse indiquait disposer de 18 ambassades et 10 bureaux de coopération sur le continent, avec une présence diplomatique ou de coopération dans la quasi-totalité des États.

Le dispositif ne repose donc pas uniquement sur des projets d’aide. Il combine diplomatie, médiation, coopération économique, développement, politique climatique, formation, migration et relations scientifiques.

Berne assume explicitement ses propres intérêts

La documentation suisse ne présente pas la coopération internationale comme un acte exclusivement désintéressé. La stratégie CI précise que ses interventions sont déterminées par trois critères : besoins des populations concernées, valeur ajoutée suisse et intérêts à long terme de la Suisse. Ces intérêts incluent notamment un environnement international stable, des conditions économiques favorables, la réduction des causes de déplacements forcés et un développement mondial durable.

La Stratégie Afrique ajoute une dimension économique claire. Le Conseil fédéral souligne le potentiel de croissance de plusieurs économies africaines et les perspectives qu’elles représentent pour des entreprises suisses.

Cette franchise est analytique importante. Une coopération peut simultanément financer des services publics ou des infrastructures dans un pays partenaire et servir une stratégie économique, migratoire ou diplomatique suisse.

La question pertinente n’est donc pas de décider abstraitement si la coopération est « généreuse » ou « intéressée », mais d’examiner la distribution réelle des bénéfices, des actifs, des connaissances et du pouvoir de négociation.

L’Afrique subsaharienne reste l’un des principaux espaces de la coopération au développement

La Direction du développement et de la coopération maintient quatre régions prioritaires pour 2025-2028 et intervient dans 34 pays dans le cadre de sa coopération bilatérale au développement. L’aide humanitaire conserve pour sa part un mandat mondial.

Dans le cadre de la révision budgétaire, la Suisse prévoit néanmoins de mettre fin à certains programmes bilatéraux d’ici 2028, dont celui en Zambie. Le Bangladesh est également concerné, tandis qu’en Albanie la coopération économique doit se poursuivre sous une autre forme après la fin de la coopération bilatérale de développement.

Le terme de « recentrage » recouvre donc aussi une logique de concentration : moins de pays ou de programmes peuvent recevoir une présence bilatérale de long terme, tandis que d’autres instruments — multilatéraux, humanitaires ou économiques — restent mobilisables.

Cette évolution peut accroître la profondeur des programmes dans les pays retenus, mais elle peut également produire des sorties de coopération dans certains territoires. Les conséquences doivent donc être examinées pays par pays.

Le Fonds africain de développement illustre la dimension multilatérale

Le 5 juin 2026, le Conseil fédéral a décidé que la Suisse participerait à hauteur de 167 millions de francs à la 17e reconstitution du Fonds africain de développement, instrument de la Banque africaine de développement destiné aux pays africains les plus pauvres. Il a également approuvé 19 millions de francs pour l’Initiative multilatérale d’allégement de la dette.

Selon le gouvernement suisse, les ressources du Fonds africain de développement doivent bénéficier à 37 pays et contribuer notamment à la lutte contre la pauvreté et à l’adaptation climatique. Le Fonds prévoit d’investir jusqu’à 11 milliards de dollars entre 2026 et 2028.

Cet exemple montre que la présence suisse en Afrique n’est pas seulement bilatérale. Une part de son influence passe par des institutions africaines et multilatérales capables de mobiliser des volumes financiers bien supérieurs à la contribution helvétique isolée.

Du point de vue de l’agence africaine, le fonctionnement de ces institutions est déterminant : qui définit les priorités, qui sélectionne les projets et quelle place revient aux États bénéficiaires dans la gouvernance des financements ?

Les partenariats diffèrent fortement selon les pays

Au Niger, la Suisse classe le pays parmi ses priorités de coopération et souligne une présence de plus de quarante-cinq ans dans le développement rural, l’éducation, la formation professionnelle et la politique de paix. Les échanges commerciaux y restent faibles.

Au Sénégal, la relation comprend au contraire une dimension économique plus visible : le DFAE recensait en 2026 une quarantaine d’entreprises suisses actives dans le pays, des investissements directs suisses de 98 millions de francs pour 2022 et des échanges de marchandises de 528 millions de dollars en 2024, largement liés à l’or.

En Afrique du Sud, le gouvernement suisse qualifie le pays de partenaire stratégique et de l’un de ses principaux partenaires économiques africains ; coopération économique, recherche, innovation et formation figurent parmi les priorités.

Au Cameroun, la Suisse met notamment l’accent sur le commerce, la migration et la formation professionnelle ; une trentaine d’entreprises suisses y seraient actives.

Ces exemples montrent pourquoi il serait trompeur de parler d’une seule « coopération suisse avec l’Afrique ». Les instruments et intérêts varient considérablement selon le territoire.

La grille afrocentrique déplace la question vers la propriété et les capacités acquises

L’existence de financements ou de programmes ne suffit pas à établir leur impact structurel. Il faut demander où restent les compétences, le capital, les technologies et les possibilités de décision après la fin du projet.

Un programme de formation professionnelle produit davantage d’autonomie durable si les institutions locales peuvent ensuite former elles-mêmes de nouvelles cohortes sans dépendance constante vis-à-vis d’experts extérieurs.

Un investissement économique est différent selon que la valeur ajoutée, la fiscalité, les fonctions dirigeantes et les compétences techniques demeurent principalement sur le territoire africain ou sont rapatriées vers le siège de l’entreprise.

De même, la coopération sur la migration peut servir simultanément les intérêts d’un État africain — formation, mobilité professionnelle, financement — et ceux de la Suisse — gestion des départs, retours ou besoins de main-d’œuvre. Il faut alors mesurer les termes de la négociation plutôt que supposer un bénéfice uniforme.

La stratégie suisse affirme vouloir travailler « en partenariat ». L’administration de la preuve consiste à examiner si cette ambition se traduit concrètement dans la gouvernance de chaque programme.

La prochaine stratégie introduit déjà un autre « recentrage »

Un deuxième usage du mot « recentrage » apparaît dans les documents de 2026 mais concerne la période à partir de 2029, non la stratégie actuelle. Le 24 juin, le Conseil fédéral a fixé les grandes lignes de la future coopération internationale : clarification des rôles respectifs de la DDC et du SECO, renforcement de l’aide humanitaire et réduction budgétaire d’environ 20 millions de francs par an à partir de 2027, pour un cadre global annoncé autour de 2,4 milliards par année.

Le DFAE et le DEFR ont reçu mandat de préparer la stratégie 2029-2032.

Il faut donc éviter de projeter ce futur recentrage sur la Stratégie Afrique 2025-2028 : les deux séquences se chevauchent temporellement mais n’ont pas la même portée.

Cette distinction sera centrale pour analyser les prochains budgets : des priorités africaines peuvent rester politiquement affirmées tout en évoluant sous l’effet des arbitrages financiers.

Les pièces manquantes sont désormais les résultats pays par pays

Les textes stratégiques sont détaillés sur les intentions, beaucoup moins sur la distribution finale des bénéfices.

Pour mesurer l’agence africaine, il faudrait disposer, programme par programme, de données sur la part des marchés attribuée aux entreprises locales, le nombre de compétences transférées, la propriété des infrastructures financées, les conditions d’endettement éventuelles, les emplois durables créés et les revenus fiscaux conservés localement.

Pour les investissements privés encouragés par la diplomatie suisse, il faudrait également distinguer investissements productifs, commerce de matières premières et flux financiers, qui n’ont pas les mêmes effets sur l’accumulation locale.

Ces informations existent parfois dans les évaluations de projets mais ne sont pas agrégées dans les documents stratégiques consultés.

Il n’est donc pas possible d’affirmer globalement que la stratégie augmente ou réduit la souveraineté économique africaine. Cette conclusion dépend des mécanismes concrets.

Trois tendances peuvent être suivies jusqu’en 2028

La première est la diversification du partenariat au-delà de l’aide classique : commerce, recherche, formation, diplomatie, médiation et coopération climatique prennent une place croissante.

La deuxième est la concentration géographique et budgétaire. Les arbitrages imposent des sorties de certains programmes tandis que d’autres pays restent prioritaires.

La troisième est la montée de l’intérêt économique suisse pour certains marchés africains, explicitement assumée dans la stratégie.

Pour les États africains, l’enjeu sera d’utiliser cet intérêt extérieur comme levier de négociation : contenu local, transfert de technologie, formation, accès au financement, transformation des matières premières et développement d’entreprises africaines.

Le succès ne se mesurera donc pas uniquement en francs engagés, mais en capacités productives et institutionnelles qui demeurent après le retrait du bailleur.

Le titre du référentiel doit ainsi être lu avec deux corrections

Premièrement, la Stratégie de coopération internationale n’est pas recentrée exclusivement sur l’Afrique : le continent figure parmi quatre grandes régions prioritaires.

Deuxièmement, il existe bien une Stratégie Afrique 2025-2028 couvrant pour la première fois l’ensemble du continent, adoptée dès décembre 2024 et mise en œuvre depuis 2025.

La tendance de fond est donc réelle : l’Afrique devient plus explicitement un espace stratégique global de la politique étrangère suisse. Mais cette évolution associe aide au développement, intérêts économiques, sécurité, migration, diplomatie et politique climatique plutôt qu’un simple accroissement homogène de « l’aide ».

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