L’Autorité du Liptako-Gourma est appelée à exécuter des projets de développement pour la Confédération des États du Sahel. Une décision existe depuis juillet 2025 ; en septembre 2026, sa transformation reste un chantier. La question décisive est de savoir quels moyens, quels pouvoirs et quel contrôle local accompagneront cette nouvelle mission.
À Bamako, une mission d’exécution encore à construire
Le 11 septembre 2026, la 62e session des ministres de l’Autorité de développement intégré des États du Liptako-Gourma (ALG), présidée par le ministre malien Amadou Keïta, remet à l’ordre du jour sa transformation en agence d’exécution des projets de la Confédération des États du Sahel (AES). Le compte rendu gouvernemental malien publié le 14 septembre désigne cinq secteurs : transports, agriculture, élevage, télécommunications et énergie.
La réunion porte sur une mutation en cours, dont l’achèvement est envisagé vers fin 2026. Le communiqué ne fournit ni statut final, ni budget propre, ni liste de chantiers financés à ce titre. La décision politique est documentée ; la capacité d’exécution de la nouvelle agence reste à démontrer au bénéfice des territoires.
De l’espace des trois frontières à trois territoires nationaux
La coopération ne naît pas avec l’AES. L’ALG situe sa fondation au protocole signé le 3 décembre 1970 à Ouagadougou, après une mission de deux agences des Nations unies recommandant une mise en valeur commune des ressources. Cette organisation précède de plus d’un demi-siècle l’alliance politique actuelle.
En 2011, les dirigeants de l’ALG ont décidé d’étendre son champ à l’ensemble des territoires du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Le traité révisé adopté le 24 janvier 2017, entré en vigueur le 12 février 2018 selon l’ALG, a consacré son nom actuel et ajouté la sécurité à ses missions. Il faut ainsi distinguer la région frontalière historique, l’organisation intergouvernementale et la Confédération AES. La réforme annoncée en 2025 articule des institutions existantes.
La présidence burkinabè évoquait dès décembre 2023 la façon d’« arrimer » l’ALG à l’AES. La réflexion précède donc le Conseil de septembre 2026.
Ce qui est décidé, ce qui est encore préparé
Deux sources directes convergent : le 11 juillet 2025, les dirigeants de l’ALG ont engagé sa transformation en agence d’exécution pour l’AES et nommé un administrateur provisoire. L’ALG parle d’une conférence extraordinaire ; le gouvernement malien, d’une huitième session ordinaire. Sans acte original de la Conférence, son intitulé exact reste incertain.
Le président malien Assimi Goïta a reçu le nouvel administrateur provisoire, Elly Prosper Arama, le 4 août 2025. Celui-ci indiquait que chaque État avait désigné trois experts. L’ALG a annoncé leurs travaux, puis l’examen de documents techniques avant le Conseil de septembre 2026. En janvier, elle avait également lancé un appel d’offres pour un audit institutionnel : cela atteste une démarche d’évaluation, sans livrer ses conclusions.
Reste à identifier le statut définitif, les pouvoirs de signature, les modalités d’attribution des projets et le calendrier des transferts.
Une organisation active avant son nouveau statut
La question de l’exécution doit être posée sans effacer les activités actuelles de l’ALG. Celle-ci intervient déjà dans le Projet communautaire de relèvement et de stabilisation du Sahel (PCRSS). Sa documentation décrit une composante consacrée au dialogue régional, à la coordination et aux données. Son équipe rapporte une mission d’appui à la mise en œuvre organisée avec la Banque mondiale le 17 juin 2026. Ce sont des indices concrets d’activité institutionnelle ; ils ne mesurent pas, à eux seuls, le nombre d’infrastructures achevées ni leurs effets sur les ménages.
La Banque mondiale avait approuvé en juin 2021 une enveloppe régionale totale de 352,5 millions de dollars pour ce projet couvrant les trois pays. Ce chiffre concerne le PCRSS dans son ensemble, avec ses composantes nationales et régionales. Il ne représente ni la trésorerie de l’ALG ni un budget alloué à la future agence d’exécution de l’AES. Le présenter comme le financement déjà acquis de la mutation serait une confusion de périmètre, de date et de destination des fonds.
Cette expérience antérieure soulève au contraire des questions de continuité : les contrats et obligations des projets existants resteront-ils gérés selon leurs accords propres ? Quelle comptabilité permettra de séparer les financements de partenaires, les contributions des trois États et les nouvelles dépenses confédérales ? Une agence appelée à agir à plus grande échelle ne peut être évaluée à partir d’une annonce sectorielle : il faut connaître ses comptes, ses marchés et les responsabilités de chaque maître d’ouvrage.
Qui décidera des ouvrages et qui en bénéficiera ?
L’enjeu afrocentré ne se réduit pas à demander si la décision vient de dirigeants africains : c’est établi. Il faut aussi suivre où se situeront les décisions après l’annonce. Si l’ALG reçoit des marchés de routes, d’énergie ou de télécommunications, qui fixera les priorités entre capitales et zones frontalières ? Quels États paieront, quels territoires accueilleront les ouvrages, quelles collectivités participeront à leur choix et à leur entretien ? Les réponses détermineront la portée de la souveraineté invoquée par les responsables publics.
L’autre échelle est celle des travailleurs, éleveurs, agricultrices, transporteurs et commerçantes qui traversent l’espace des trois États. Un corridor utile à l’intégration ne produit pas les mêmes gains selon la localisation des postes de collecte, le prix du transport, la sécurité des déplacements ou l’accès des petites entreprises aux commandes. Les femmes qui commercialisent les produits agricoles, les producteurs situés loin des grands axes et les ménages déplacés peuvent rester à l’écart d’un investissement pourtant qualifié de « communautaire ». Ce sont des risques distributifs à examiner projet par projet, et non des conséquences déjà prouvées de la réforme.
Les capacités acquises importent aussi : conception technique, maintenance, données, fiscalité et transformation locale des ressources. Une maîtrise confédérale des arbitrages pourrait ouvrir de nouvelles options aux trois États si elle s’accompagne de compétences et de financements vérifiables. Elle pourrait laisser peu de prise aux communautés si les procédures restent opaques ou centralisées. Ces deux issues demeurent conditionnelles. La documentation consultée ne détaille pas encore la composition d’un éventuel conseil de l’agence, la représentation des collectivités ni les règles d’accès aux contrats.
Les pièces qui manquent pour mesurer la réforme
L’acte définitif portant statut et compétences de l’agence serait la première pièce décisive. Il permettrait de vérifier sa personnalité juridique, ses pouvoirs de passation de marchés, son contrôle et ses rapports avec l’ALG actuelle et les organes de l’AES. Le mandat politique de 2025 ne décrit pas ces règles avec une précision suffisante. Faute de texte rendu accessible dans les sources examinées, il serait prématuré d’affirmer qu’une convention nouvelle est entrée en vigueur ou que tous les actifs de l’ALG ont été transférés.
Le rapport d’audit et ses suites permettraient ensuite d’établir l’état des actifs, dettes, engagements, effectifs, partenariats et programmes avant transformation. L’appel d’offres de janvier 2026 atteste la recherche d’une évaluation, pas l’existence d’un rapport public achevé. Enfin, un budget voté, un plan de financement par projet, des conventions et des calendriers de marchés permettraient de distinguer intention, ressource mobilisée, dépense engagée et ouvrage livré. Le communiqué de septembre ne donne pas ces pièces. Leur absence parmi les documents accessibles limite l’analyse ; elle ne démontre pas que les administrations n’en possèdent aucune.
Les éléments consultés proviennent surtout de l’ALG, des gouvernements membres et de la Banque mondiale, qui ont chacun un rôle dans les politiques décrites. Ils sont pertinents pour constater leurs décisions, interventions et engagements. Ils ne constituent pas une évaluation indépendante des résultats de la future agence ; aucune enquête locale contradictoire sur les attentes des riverains et les arbitrages budgétaires de la réforme n’a été identifiée dans ce corpus.
Fin 2026 : trois trajectoires à départager
Premier scénario : un statut adopté, des transferts documentés et des crédits identifiables permettent à l’ALG devenue agence d’assumer des projets de l’AES tout en rendant compte de ses programmes antérieurs. Des marchés publiés, des chantiers suivis et des consultations territoriales rendraient cette trajectoire observable. Deuxième scénario : l’institution change d’appellation mais conserve des compétences et des ressources trop dispersées pour exécuter les projets annoncés. On verrait alors des plans sans calendrier budgété ou des responsabilités partagées sans arbitre clair.
Troisième possibilité : les projets avancent, mais leurs coûts, leurs marchés ou leurs effets restent insuffisamment publiés pour établir qui a gagné en capacité productive. L’enjeu n’est donc pas de nier la volonté de coopération des trois États ni de la tenir pour un résultat. En septembre 2026, la décision de transformer l’ALG est attestée, ainsi que plusieurs étapes préparatoires et des activités de l’institution préexistante. La puissance d’exécution de la nouvelle agence devra être jugée sur des pouvoirs définis, des ressources traçables et des réalisations vérifiables au bénéfice des territoires concernés.
Documents pour vérifier les étapes et les moyens
- Gouvernement du Mali, compte rendu du Conseil des ministres de l’ALG tenu le 11 septembre 2026, publié le 14 septembre : https://gouvernement.ml/62eme-session-ordinaire-du-conseil-des-ministres-des-etats-du-liptako-gourma-lorganisation-poursuit-sa-mutation-en-agence-dexecution-des-projets-et-programmes-de-developpement/
- ALG, « Mot de l’Administrateur » : décision et administrateur provisoire du 11 juillet 2025 : https://liptakogourma.org/mot-du-secretaire-executif/
- Gouvernement du Mali, audience d’Elly Prosper Arama du 4 août 2025 : https://gouvernement.ml/autorite-du-liptako-gourma-les-orientations-du-president-goita-au-nouvel-administrateur-provisoire/
- ALG, historique de sa création et des révisions de son traité : https://liptakogourma.org/historique-de-la-creation/
- Présidence du Burkina Faso, audience relative à l’arrimage ALG–AES, 22 décembre 2023 : https://www.presidencedufaso.bf/autorite-du-liptako-gourma-une-delegation-du-conseil-des-ministres-echange-avec-le-chef-de-letat/
- ALG, réunion préparatoire des experts, 30 juillet 2026 : https://liptakogourma.org/reunion-des-experts-en-prelude-au-conseil-des-ministres-de-lautorite-du-liptako-gourma/
- ALG, appel d’offres pour l’audit de l’institution, 22 janvier 2026 : https://liptakogourma.org/recrutement-dun-cabinet-pour-laudit-de-lautorite-de-developpement-integre-des-etats-du-liptako-gourma/
- PCRSS–ALG, composante de dialogue et de coordination régionale : https://pcrss.liptakogourma.org/composante-3-dialogue-regional-coordination-et-renforcement-des-donnees-et-des-capacites/
- PCRSS–ALG, mission d’appui à la mise en œuvre, juin 2026 : https://pcrss.liptakogourma.org/mission-dappui-a-la-mise-en-oeuvre-du-pcrss-alg-2/
- Banque mondiale, approbation du PCRSS, 15 juin 2021 : https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2021/06/15/think-regionally-act-locally-a-new-350-million-project-supports-community-based-recovery-and-stability-in-the-sahel

