Le chemin vers la mer devient une question politique
À Curaçao, le débat sur les plages commence parfois avant le sable : sur un chemin, devant une clôture, à la limite d’un terrain privé. En septembre, la formation d’opposition MAN-PIN propose de protéger les passages existants, d’acquérir certaines parcelles et de créer une servitude au bénéfice du public. Ces propositions cherchent à rendre l’accès durable, au-delà d’une autorisation laissée à la discrétion d’un gestionnaire. Leur annonce ne signifie pas qu’une nouvelle loi est déjà adoptée. Présentation des propositions, Curaçao Chronicle, 14 septembre.
L’enjeu dépasse le loisir touristique. Les habitants revendiquent la possibilité de fréquenter le littoral de leur propre île, d’y maintenir leurs usages et de connaître les règles qui leur sont opposées. Mais les situations foncières et contractuelles diffèrent. Un droit sur une plage, un passage jusqu’à celle-ci et la location d’un équipement sont trois objets distincts. Leur confusion peut conduire aussi bien à surestimer les droits d’un exploitant qu’à promettre une liberté de passage juridiquement inexistante.
Une mobilisation citoyenne précède les propositions de septembre
Le 20 mai, Paradise FM rapporte la remise au Parlement d’une pétition portée par Selfrin Sambo, de Fundashon Vishon Bándabou. Le média évoque plus de 16 000 signatures, chiffre que cette enquête n’a pas audité. La demande vise notamment la publication des accords de gestion et la justification des restrictions. La mobilisation ne se limite donc pas à réclamer la gratuité : elle exige de rendre les décisions vérifiables. Compte rendu de la remise de la pétition.
La fondation demande également un inventaire par plage des propriétaires, gestionnaires, concessions et conditions d’accès, ainsi qu’une audition publique. Cette initiative situe les associations locales en amont de la réponse partisane : elles formulent le problème et réclament les pièces permettant de le discuter. La lettre intégrale n’a toutefois pas été authentifiée dans le corpus ; ces demandes sont rapportées par la presse. Dick Drayer, Curaçao.nu, 25 mai.
Le 11 septembre, l’Antilliaans Dagblad décrit l’intervention de la parlementaire Suzy Camelia-Römer. Elle soutient une recherche sur les chemins côtiers et interroge le gouvernement sur l’achat d’un terrain près de Playa Jeremi. Le journal précise qu’elle ne présente pas l’expropriation comme première solution. Ce point compte : acquisition négociée et transfert contraint de propriété ne suivent pas le même raisonnement. Compte rendu parlementaire du 11 septembre.
Une plage accessible n’est pas nécessairement libre de toute condition
L’enquête de Lotte Gerrits publiée par Nu.cw le 19 septembre recueille des réponses d’exploitants. Avila Beach Hotel indique proposer un accès journalier payant aux personnes qui ne séjournent pas dans l’hôtel. TUI BLUE affirme vouloir conserver l’accès au rivage public existant à Santa Martha, tout en aménageant une autre plage réservée à son projet hôtelier. Ces déclarations exposent leurs pratiques ou leurs engagements ; elles ne constituent pas un contrôle des titres de propriété. Réponses des hôtels à Nu.cw.
Le même reportage décrit une mobilisation à Marichi Beach, où l’accès est gratuit mais certains abris sont payants. Cet exemple montre pourquoi le débat ne se résout pas par une opposition entre plage « ouverte » et plage « fermée ». On peut entrer tout en rencontrant des contraintes d’usage ; payer un service n’est pas nécessairement payer le droit d’accéder au rivage.
| Question à vérifier | Pièce ou observation nécessaire |
|---|---|
| À qui appartient le sol ? | Titre, cadastre et historique des actes |
| Par où le public peut-il passer ? | Statut de la voie et droits de passage |
| Quelles restrictions sont autorisées ? | Texte applicable, contrat et décisions éventuelles |
| Que paie l’usager ? | Droit d’entrée, prestation facultative ou consommation imposée |
| Quelle place reste disponible ? | Implantation réelle des installations et prescriptions d’usage |
Un décompte touristique de plages ne répond pas à ces questions. Il ne suffit pas non plus de reprendre la qualification « privée » utilisée dans une brochure commerciale. Seules les pièces propres au site permettent de déterminer quels droits sont effectivement détenus et opposables.
Le précédent Marriott impose une lecture des contrats
Le jugement du 11 octobre 2021 opposant Piscamar Beach Resort au pays Curaçao, avec l’intervention de Fundashon Rif, fournit un précédent directement consultable. Le tribunal y reproduit l’article 5:26 du Code civil : les plages sont présumées appartenir au pays et la restriction du caractère public de celles qui lui appartiennent requiert une autorisation particulière par ordonnance. Mais le litige portait aussi sur des droits d’emphytéose issus de 1990, antérieurs à la réforme de 2001. Jugement ECLI:NL:OGEAC:2021:180.
Le juge a retenu la continuité de cette situation ancienne et les attentes créées par les échanges avec l’administration. Il a admis que les conditions contractuelles n’interdisaient pas une clôture et une fermeture nocturne. L’accès public en journée demeurait reconnu par les parties. Cette solution particulière ne vaut donc ni autorisation générale de fermer les plages, ni affirmation que toutes doivent être accessibles à toute heure.
Les instruments proposés en septembre visent un autre problème : rejoindre la mer lorsqu’une propriété intermédiaire fait obstacle. Protéger une voie existante suppose d’abord d’en établir le statut. Acheter une bande de terrain mobilise un budget et une négociation. Créer une servitude publique demanderait de définir son bénéficiaire, son tracé, les obligations du propriétaire et les recours. Ce sont des choix de conception de la future règle, dont le contenu final reste à examiner.
Une comparaison régionale éclaire l’occupation du sable. Dans une affaire concernant Aruba, la Cour commune de justice a confirmé en novembre 2025 le refus d’installer certaines facilités commerciales sur un secteur de plage. Elle a examiné un zonage destiné notamment à maintenir l’espace public. Ce jugement montre qu’une politique d’accès peut porter sur la place laissée aux usages ordinaires. Il applique cependant le cadre arubais, qui ne doit pas être importé comme droit de Curaçao. Arrêt ECLI:NL:OGHACMB:2025:262.
Les habitants demandent un pouvoir sur l’usage du littoral
Dans la position de Fundashon Vishon Bándabou rapportée en mai, l’accès au rivage relève de la culture, de l’identité et des droits des habitants. Ce cadrage diffère d’une évaluation limitée au confort du visiteur ou à l’attractivité d’un investissement. La fondation demande que les institutions rendent compte de la façon dont elles administrent un espace commun. Demandes de la fondation.
Une lecture afrocentrique prend cette capacité d’initiative au sérieux, sans attribuer une identité uniforme à la population. Elle examine qui décide du devenir de la côte, quels usages sont reconnus et qui supporte le coût d’un accès devenu commercial. Elle ne présume pas que tous les habitants partagent la même position : certains travaillent dans le tourisme, exploitent un service ou possèdent un terrain tout en souhaitant préserver des espaces publics.
MAN-PIN relie la structure de la propriété à l’histoire coloniale. Cette interprétation est attribuée à la formation politique ; elle ne remplace pas la reconstitution des transmissions de chaque parcelle. Pour établir une continuité précise entre un ancien domaine et une fermeture actuelle, il faudrait suivre les titres, les cessions et les changements de régime. Une généalogie générale du foncier ne prouve pas l’irrégularité d’un contrat déterminé. Argumentation de MAN-PIN rapportée en septembre.
Le partage des revenus mérite aussi d’être distingué du partage des usages. Un équipement peut créer une activité économique locale et réduire simultanément l’espace disponible sans paiement. Il faut alors examiner les bénéfices, les coûts et les alternatives, plutôt que supposer que l’emploi créé règle automatiquement la question de l’accès. La maîtrise du littoral se mesure aussi à la possibilité des habitants d’influencer ces arbitrages.
L’inventaire foncier reste la pièce décisive
Les documents obtenus ne constituent pas un registre exhaustif des plages de Curaçao. Ils ne permettent ni de chiffrer la part du littoral devenue inaccessible, ni d’identifier tous les blocages illégaux. Une série de situations contestées ne suffit pas à établir une évolution nationale sans données comparables dans le temps.
Le texte intégral de la proposition de servitude publique, sa preuve de dépôt et l’ensemble des réponses gouvernementales n’ont pas été obtenus. Il serait donc prématuré d’annoncer ses effets juridiques, son coût ou une date d’application. De même, aucun acte d’acquisition près de Playa Jeremi n’est établi par les pièces consultées.
Les décisions de justice apportent un socle primaire sur des litiges déterminés. L’actualité de septembre repose davantage sur des comptes rendus et des déclarations rapportées. Les réponses commerciales ont été recueillies par Nu.cw, pas par l’auteur de cet article. Cette enquête n’a effectué ni visite de terrain ni entretien original et ne dispose pas d’une étude récente mesurant les effets par revenu ou par origine.
Ces limites rendent d’autant plus substantielle la demande d’un inventaire public. Un document opposable et tenu à jour permettrait de passer d’une succession de controverses à une appréciation site par site, avec des responsabilités identifiables.
Trois façons de transformer le débat en accès effectif
Une première issue serait de faire respecter les passages déjà reconnus. Le résultat devrait se constater sur le terrain, avec des itinéraires praticables et une information compréhensible. Une annonce de réouverture ne suffirait pas si les horaires ou les conditions réelles continuaient de bloquer l’accès.
Une deuxième voie combinerait acquisitions ciblées et garanties nouvelles de passage. Sa durabilité dépendrait du statut enregistré des accès, de leur entretien et de la possibilité de contester une fermeture. Il faudrait également identifier les dépenses publiques et les terrains concernés pour apprécier la proportionnalité du dispositif.
Une troisième issue laisserait subsister des arrangements variables entre propriétaires, gestionnaires et administration. Certains sites pourraient devenir plus accessibles, tandis que d’autres resteraient soumis à des conditions changeantes. Le bilan serait alors contrasté, même si le principe général d’accès était réaffirmé.
Les documents et la portée de leurs preuves
- Paradise FM, 20 mai 2026 : remise de la pétition et demandes citoyennes rapportées ; signatures non auditées.
- Curaçao.nu, 25 mai : positions de Fundashon Vishon Bándabou ; ne remplace pas la lettre originale.
- Antilliaans Dagblad, 11 septembre et Curaçao Chronicle, 14 septembre : propositions politiques ; aucune adoption législative démontrée.
- Lotte Gerrits, Nu.cw, 19 septembre : réponses d’entreprises et reportage local ; les propos commerciaux ne valent pas vérification foncière.
- Tribunal de Curaçao, 11 octobre 2021 : texte judiciaire primaire, récupéré dans les données publiques de Rechtspraak ; solution liée à ses faits et contrats.
- Cour commune, affaire arubaise du 5 novembre 2025 : comparaison judiciaire régionale ; droit distinct de celui de Curaçao.

