Le 5 janvier 2025, Kémi Séba annonce son intention de briguer la présidence du Bénin. Cette déclaration ne constitue pas encore une candidature juridiquement enregistrée. Elle ouvre néanmoins une séquence politique révélatrice : avant de convaincre le peuple, encore faut-il franchir le filtre des partis et obtenir vingt-huit parrainages d’élus.

Une annonce, pas encore une candidature

Le 5 janvier 2025, dans une vidéo diffusée sur ses réseaux sociaux, Kémi Séba déclare avoir décidé d’accepter les demandes de ceux qui l’encouragent à se présenter à l’élection présidentielle béninoise de 2026.

Il critique la politique sociale et économique du président Patrice Talon, dénonce les avantages accordés aux grandes entreprises étrangères et présente son engagement comme une tentative de « libération du Bénin ». L’annonce rencontre un écho immédiat dans plusieurs médias africains. Elle doit cependant être qualifiée précisément : Kémi Séba formule une intention politique, mais ne dépose pas encore un dossier de candidature auprès de la Commission électorale nationale autonome.

Cette distinction n’est pas secondaire. Au Bénin, la volonté d’un citoyen de se présenter ne suffit pas. Entre la déclaration publique et le bulletin de vote se dresse un dispositif juridique qui confie aux partis disposant d’élus une grande partie du pouvoir de sélectionner les candidatures.

Trois voies pour franchir le verrou

Kémi Séba expose alors trois possibilités.

La première consiste à obtenir l’investiture du parti Les Démocrates, dirigé par l’ancien président Boni Yayi. Cette formation constitue alors la principale force d’opposition représentée à l’Assemblée nationale et dispose, en nombre, des vingt-huit élus nécessaires pour parrainer un duo présidentiel.

La deuxième option repose sur la formation d’une coalition politique suffisamment large pour imposer une réforme du Code électoral et ouvrir davantage l’accès à la compétition présidentielle.

La troisième prend le nom d’« Opération Jéricho ». Kémi Séba l’envisage comme une combinaison de mobilisation populaire, d’offensive informationnelle et d’action politique destinée à exercer une pression sur le système institutionnel.

Ces trois voies ne possèdent pas la même nature. La première s’inscrit dans le cadre électoral existant. La deuxième suppose de modifier ce cadre. La troisième mobilise le rapport de force populaire lorsque les voies institutionnelles paraissent fermées. En janvier 2025, seule l’investiture par Les Démocrates offre cependant une possibilité immédiatement compatible avec le droit en vigueur. Le détail de ces trois options a été rapporté dès le 6 janvier 2025 par Daabaaru.

De la légitimité panafricaine à la légitimité électorale

À cette date, Kémi Séba bénéficie d’une légitimité militante incontestable dans une partie de la jeunesse africaine. Ses campagnes contre le franc CFA, sa présence dans plusieurs pays du continent, ses relations avec les gouvernements sahéliens et sa capacité à mobiliser au-delà des frontières lui donnent une audience que beaucoup de responsables politiques institutionnels ne possèdent pas.

Mais une légitimité panafricaine n’est pas encore une légitimité électorale béninoise.

La première naît d’un parcours, d’une parole publique et de mobilisations transnationales. La seconde suppose un ancrage territorial, une organisation nationale, un programme de gouvernement et, finalement, la validation des citoyens dans les urnes.

Cette différence ne doit pas servir à disqualifier sa démarche. Elle en constitue précisément l’enjeu. La popularité militante ne remplace pas le suffrage, mais elle devrait pouvoir être soumise au suffrage. Or le système béninois impose qu’avant même que les électeurs puissent apprécier une candidature, celle-ci obtienne l’autorisation politique d’un nombre restreint d’élus.

Vingt-huit parrains avant le peuple

L’article 132 du Code électoral, modifié en mars 2024, impose à tout duo présidentiel de recueillir le parrainage d’au moins 15 % de l’ensemble des députés et des maires, provenant d’au moins trois cinquièmes des circonscriptions électorales législatives. Pour l’élection de 2026, la CENA a fixé ce minimum à vingt-huit parrains.

Le même article prévoit qu’un député ou un maire ne peut parrainer qu’un candidat membre de son parti ou officiellement désigné par celui-ci, sauf accord de gouvernance conclu entre plusieurs formations.

La Cour constitutionnelle a validé ce mécanisme en considérant que le parrainage devait permettre aux seuls candidats « méritants et qualifiés » de solliciter le suffrage des électeurs. Elle a également estimé que la ligne du parti devait l’emporter sur les ambitions individuelles. Ces motifs figurent dans la décision DCC 24-040 du 14 mars 2024.

La formule soulève pourtant une question démocratique fondamentale : à qui revient-il d’établir qu’une candidature est méritante et qualifiée ?

Des conditions administratives peuvent être nécessaires pour organiser un scrutin. Mais lorsque l’accès à l’élection dépend presque exclusivement de partis déjà représentés dans les institutions, le parrainage ne vérifie plus seulement le sérieux d’un dossier. Il permet aux appareils politiques de décider quelles propositions pourront être présentées au peuple.

La souveraineté populaire ne s’exerce donc pas uniquement le jour du vote. Elle dépend aussi de la diversité des choix que les citoyens sont autorisés à départager.

Il serait inexact d’affirmer que cette réforme avait été spécialement conçue contre Kémi Séba : elle a été adoptée plusieurs mois avant son annonce du 5 janvier 2025. Mais son caractère général n’efface pas son effet concret. Tout candidat extérieur aux partis disposant d’élus demeure tributaire de leur investiture.

Une procédure de parrainage citoyen, associée à des obligations de transparence financière et à un nombre significatif de signatures réparties sur le territoire, pourrait vérifier l’existence d’un soutien réel sans remettre la sélection des candidatures aux seules formations déjà installées.

Les Démocrates, une porte possible mais jamais ouverte

La première option de Kémi Séba n’était donc pas une construction irréaliste. Si Les Démocrates l’avaient officiellement désigné et si leurs vingt-huit députés avaient accepté de le parrainer, il aurait pu franchir le double seuil numérique et géographique imposé par le Code électoral.

Mais cette possibilité juridique ne doit pas être transformée en accord politique.

Guy Mitokpè, alors chargé de la communication du parti, reconnaît la légitimité de Kémi Séba à nourrir une ambition présidentielle, tout en rappelant que la décision devrait résulter des consultations et des procédures internes des Démocrates. Sa réaction ne contient aucune promesse d’investiture.

Les interactions évoquées par Kémi Séba avec certains cadres du parti ne débouchent publiquement ni sur un accord, ni sur une investiture, ni sur l’engagement ferme des vingt-huit parrains.

L’option demeure juridiquement crédible, mais politiquement fragile. Les Démocrates ne disposent d’aucun parrain de réserve : vingt-huit sont nécessaires et le parti en possède exactement vingt-huit. Il faut donc obtenir l’adhésion de la totalité des élus concernés. La défection d’un seul suffit à fermer la porte.

La suite des événements en apporte la démonstration.

Michel Sodjinou, le vingt-huitième parrain qui disparaît

En octobre 2025, Les Démocrates ne choisissent pas Kémi Séba. Ils désignent le duo formé par Renaud Agbodjo et Bonaventure Jude Lodjou.

Les vingt-huit élus du parti avaient remis leurs formulaires signés à la direction le 2 septembre. Michel Sodjinou décide toutefois de ne plus parrainer le duo choisi. Après une procédure judiciaire, sa première fiche est invalidée. Les Démocrates se retrouvent avec vingt-sept parrainages valides.

Le 17 octobre, Kémi Séba intervient publiquement. Il accorde à Michel Sodjinou vingt-quatre heures pour revenir sur sa position et l’accuse de mettre l’opposition en danger. Il avance également que Patrice Talon aurait exploité les dissensions internes du parti. À ce moment-là, il ne défend plus sa propre investiture : il demande que Les Démocrates puissent présenter leur duo et que le choix final revienne aux électeurs. Son intervention est rapportée ici.

Le 27 octobre 2025, la Cour constitutionnelle tranche. Elle considère que la remise d’un formulaire signé à la direction d’un parti ne rend pas le parrainage irrévocable avant le dépôt du dossier de candidature. Michel Sodjinou ayant manifesté son refus avant ce dépôt, la Cour juge son retrait non abusif. La fiche écartée, les vingt-huit parrainages deviennent vingt-sept et le duo des Démocrates est rejeté. La décision EP 25-007 établit cette chronologie.

Une tension apparaît alors entre deux raisonnements de la même juridiction. En mars 2024, la Cour affirmait que la ligne du parti devait l’emporter sur les ambitions individuelles. En octobre 2025, elle reconnaît à chaque élu la possibilité de retirer son parrainage avant le dépôt de la candidature.

Les deux positions peuvent juridiquement coexister : l’élu ne peut parrainer qu’un candidat autorisé par son parti, mais il n’est pas obligé de parrainer ce candidat. Politiquement, leur combinaison produit cependant un mécanisme redoutable. Le parti contrôle l’identité du candidat, tandis qu’un seul de ses élus peut, lorsqu’il ne dispose d’aucune marge numérique, empêcher toute la formation de participer.

La trajectoire de Sodjinou renforce le soupçon, pas la preuve

La suite du parcours de Michel Sodjinou donne à cette affaire une dimension supplémentaire.

Le 31 octobre 2025, il quitte le groupe parlementaire Les Démocrates avec cinq autres députés. Les six élus annoncent ensuite leur soutien au duo de la majorité, Romuald Wadagni–Mariam Chabi Talata. Le 19 novembre, Sodjinou affirme publiquement appartenir au Bloc républicain. Deux jours plus tard, son nom apparaît en deuxième position sur la liste de ce parti dans la 19ᵉ circonscription électorale. Il est finalement réélu député en janvier 2026. Son positionnement sur la liste du Bloc républicain est documenté par Le Matinal.

Cette trajectoire établit un repositionnement politique profitable. Elle renforce le soupçon d’un débauchage ayant bénéficié au camp présidentiel. Elle ne démontre cependant pas, à ce stade, qu’un accord préalable ou une contrepartie avait conditionné le retrait du parrainage.

Une place ultérieure sur une liste électorale constitue un avantage politique objectif. Pour devenir la preuve d’une transaction, il faudrait établir que cette place avait été promise avant le retrait et qu’elle en constituait la contrepartie. Aucun document public, enregistrement ou témoignage directement vérifiable ne permet actuellement de franchir ce seuil probatoire.

Michel Sodjinou affirme pour sa part avoir annoncé dès juillet 2025 à Boni Yayi qu’il ne donnerait pas son parrainage, en raison de tensions internes et du manque de soutien de la direction du parti. Il s’agit de sa propre explication, rendue publique en mars 2026. Elle doit être rapportée, mais ne suffit pas davantage à établir les motivations complètes de sa décision.

La révision constitutionnelle adoptée le 14 novembre 2025 ajoute une ironie politique : elle prévoit désormais qu’un député démissionnant du parti qui l’a présenté perde son mandat. Le vote final ayant eu lieu à bulletin secret, il est impossible d’attribuer individuellement les 90 voix favorables à Sodjinou ou aux cinq autres dissidents. On ne peut donc pas affirmer que leurs votes ont rendu la réforme possible. Le caractère secret du scrutin est confirmé par l’Assemblée nationale.

Une ambition arrêtée avant les urnes

Kémi Séba n’a finalement pas été juridiquement rejeté comme candidat par la CENA. Il n’a jamais atteint le stade du dépôt officiel : Les Démocrates ne l’ont pas investi et ont désigné leur propre duo, lui-même écarté après la perte du vingt-huitième parrainage. La liste définitive n’a retenu que deux duos. La décision EP 25-012 du 13 novembre 2025 en constitue le constat officiel.

Il serait donc excessif de présenter Kémi Séba comme un candidat directement éliminé par une décision administrative. Mais il serait tout aussi réducteur de considérer son annonce comme une candidature simplement improvisée. Sa stratégie reposait sur une compréhension exacte du verrou : sans l’investiture du seul parti d’opposition disposant alors des vingt-huit parrains nécessaires, son ambition ne pouvait pas être soumise au peuple.

L’expérience des Démocrates a ensuite montré qu’un seul élu pouvait fermer la porte à toute une formation politique.

La question dépasse donc la personne de Kémi Séba. Elle concerne la conception même de la démocratie béninoise. Le parrainage doit-il vérifier qu’une candidature possède une assise minimale, ou permettre aux partis déjà représentés de déterminer qui mérite d’être entendu par la nation ?

Une influence panafricaine ne vaut pas mandat présidentiel. Seul le peuple béninois pouvait conférer ce mandat à Kémi Séba. Encore aurait-il fallu que le système lui permette de solliciter son jugement.

Sources de la chronique

Sources primaires et institutionnelles

  1. Cour constitutionnelle — DCC 24-040 du 14 mars 2024
    Contrôle de la réforme du Code électoral ; article 132 ; seuil de 15 % ; discipline partisane ; justification du parrainage comme filtre des candidatures.
  2. Cour constitutionnelle — EP 25-004 du 14 octobre 2025
    Confirme que les 28 parrainages exigés correspondent exactement au nombre d’élus dont disposaient Les Démocrates.
  3. Cour constitutionnelle — EP 25-006 du 23 octobre 2025
    Retrace la procédure engagée par Michel Sodjinou pour récupérer sa fiche et les recours formés par Les Démocrates.
  4. Cour constitutionnelle — EP 25-007 du 27 octobre 2025
    Source décisive : retrait jugé non abusif, parrainage ramené de 28 à 27 et rejet du duo Agbodjo–Lodjou.
  5. Cour constitutionnelle — EP 25-012 du 13 novembre 2025
    Liste définitive des duos autorisés à participer à la présidentielle du 12 avril 2026.
  6. Cour constitutionnelle — EL 26-001 du 19 janvier 2026
    Résultats définitifs des législatives ; présence et élection de Michel Sodjinou sous l’étiquette du Bloc républicain.
  7. Cour constitutionnelle — EL 26-002 du 5 février 2026
    Recours contre l’élection de Sodjinou déclaré irrecevable. La Cour ne se prononce donc pas sur le fond des accusations de manœuvre préméditée.
  8. Assemblée nationale — Révision constitutionnelle adoptée par 90 voix
    Établit les résultats des votes, leur caractère secret lors de l’adoption finale et la perte du mandat en cas de démission du parti d’origine.
  9. Secrétariat général du gouvernement — Loi constitutionnelle n°2025-20
    Texte promulgué de la révision constitutionnelle.

Déclarations et sources de contexte

  1. Daabaaru — L’annonce et les trois options de Kémi Séba
    Investiture par Les Démocrates, coalition pour réformer le Code électoral et « Opération Jéricho ».
  2. Africanews — Déclaration du 5 janvier 2025
    Corrobore la date, la vidéo, les trois stratégies et l’obstacle des 28 parrainages.
  3. Bénin Web TV — Réaction de Guy Mitokpè
    Établit que Les Démocrates n’avaient donné aucune investiture : les consultations internes restaient nécessaires.
  4. Seneweb — Intervention de Kémi Séba auprès de Michel Sodjinou
    Documente l’ultimatum de vingt-quatre heures et l’accusation formulée par Kémi Séba contre le pouvoir.
  5. NewAfrique — Démission des six députés
    Confirme le départ de Sodjinou et de cinq collègues du groupe parlementaire Les Démocrates le 31 octobre 2025.
  6. AfricaHo — Soutien des six députés au duo Wadagni–Talata
    Documente leur rapprochement public avec la majorité présidentielle.
  7. Alafia Infos — « Je suis dans le parti BR »
    Déclaration directe de Michel Sodjinou sur son appartenance au Bloc républicain.
  8. Le Matinal — Liste législative du Bloc républicain
    Confirme son positionnement comme deuxième titulaire dans la 19ᵉ circonscription.
  9. Bénin Web TV — Explications ultérieures de Michel Sodjinou
    Présente sa version : décision annoncée dès juillet 2025, tensions internes et absence de soutien de la direction.

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