16 mars 2024 : le document détruit, la rupture mise en scène
À Fleury-Mérogis, Kémi Séba brûle devant les caméras un passeport présenté comme le sien. La procédure de perte de sa nationalité française est déjà engagée. Le geste ne modifie pas encore son statut juridique, mais transforme une décision administrative annoncée en acte politique panafricaniste.
Le 16 mars 2024, lors d’une conférence de presse organisée à Fleury-Mérogis, en région parisienne, Kémi Séba place un passeport français devant lui, l’allume et laisse les flammes consumer le document. Devant les caméras, il déclare : « Je suis un homme noir libre. Je suis un Africain libre. Je suis un Béninois libre. » Les images circulent immédiatement sur les réseaux sociaux et dans plusieurs médias internationaux. Brut, qui diffuse la séquence, confirme que la conférence s’est tenue le 16 mars 2024.
L’événement marque une nouvelle étape dans son parcours. Après avoir brûlé un billet de 5 000 francs CFA à Dakar en 2017, Kémi Séba s’attaque cette fois à un document qui touche directement à son identité juridique, à sa mobilité et à son rapport avec l’État français.
Mais le passeport brûlé ne raconte pas toute l’histoire.
La procédure française avait commencé avant les flammes
Contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture isolée de la vidéo, Kémi Séba ne brûle pas son passeport pour provoquer l’ouverture de la procédure. Il agit après avoir été informé que le ministère français de l’Intérieur envisageait de lui faire perdre la nationalité française.
Dès la fin de février 2024, il rend publique l’existence de cette procédure et la présente comme une réaction de l’État français à son combat contre la Françafrique. Le 8 mars, la presse révèle que le Gouvernement s’appuie sur l’article 23-7 du Code civil, une disposition rarement mobilisée dans la période contemporaine. Anadolu, Mediapart
L’ordre des événements est donc essentiel :
- l’administration française engage la procédure ;
- Kémi Séba en est informé ;
- il transforme cette menace juridique en rupture publique ;
- le décret définitif intervient près de quatre mois plus tard.
Le feu constitue une réponse politique à une initiative de l’État, et non la cause juridique de la décision.
Brûler un passeport ne fait pas perdre une nationalité
Un passeport est un document de voyage délivré par un État. Il matérialise une appartenance nationale, mais ne la crée pas à lui seul. Sa destruction physique n’équivaut donc pas à une renonciation juridiquement valable à la nationalité.
Le 16 mars 2024, malgré les flammes, Kémi Séba demeure encore juridiquement français et béninois. Son geste relève de la déclaration politique. Il signifie qu’il ne reconnaît plus au passeport français la valeur symbolique que celui-ci est supposé porter.
Cette distinction permet de comprendre la bataille narrative engagée.
Du point de vue de l’État français, la question consiste à déterminer si Kémi Séba continue de se comporter comme un ressortissant français ou s’il agit comme le national d’un autre pays. Du point de vue du militant, la France cherche à punir un Africain parce qu’il combat son influence politique, monétaire et militaire sur le continent.
Chacun tente ainsi de définir le sens de la rupture. L’administration revendique le pouvoir juridique de retirer une qualité nationale. Kémi Séba revendique, lui, le pouvoir politique de refuser cette qualité avant qu’elle ne lui soit retirée.
L’article 23-7, ou la nationalité placée sous condition de comportement
L’article 23-7 du Code civil dispose qu’un Français possédant également une autre nationalité peut être déclaré avoir perdu la qualité de Français lorsqu’il « se comporte en fait comme le national d’un pays étranger ». La décision doit être prononcée par décret après avis conforme du Conseil d’État. Code civil, article 23-7
Il faut ici employer les mots exacts. Le mécanisme utilisé contre Kémi Séba est juridiquement une perte de la nationalité, et non une déchéance fondée sur les articles 25 et suivants du Code civil. Les deux expressions ont souvent été confondues dans les commentaires médiatiques.
Cette différence n’efface pas la portée politique de la mesure. Elle précise cependant son fondement.
Kémi Séba disposant également de la nationalité béninoise, l’application de l’article 23-7 ne devait pas le rendre apatride. La procédure ne portait donc pas sur la possibilité de lui retirer toute nationalité, mais sur le maintien de son appartenance juridique à la France.
Le décret public ne détaille pas l’ensemble des faits retenus par l’administration. Les déclarations attribuées aux autorités et les documents rapportés par la presse évoquent ses prises de position contre la politique française en Afrique, ses relations avec des gouvernements étrangers et son comportement présenté comme incompatible avec la qualité de Français. La documentation publique disponible ne permet toutefois pas de reconstituer intégralement le dossier transmis au Conseil d’État.
Le passeport, un objet politique dans l’histoire africaine
Pour une lecture africaine, le passeport ne constitue jamais un simple carnet administratif. Il détermine la possibilité de franchir une frontière, de travailler, de se protéger, d’échapper à une crise ou de participer aux espaces où se prennent les décisions internationales.
Les hiérarchies mondiales de mobilité donnent aux passeports des valeurs très différentes. Un passeport européen ouvre des frontières que de nombreux documents africains laissent fermées. Renoncer publiquement à cet avantage revient donc, pour Kémi Séba, à refuser une position individuelle privilégiée au nom d’une appartenance politique africaine revendiquée.
Le geste possède néanmoins une contradiction féconde. Pour circuler et poursuivre son action internationale, le militant reste dépendant d’un document délivré par un État. La souveraineté personnelle proclamée ne supprime ni les frontières, ni les visas, ni le pouvoir des administrations.
Brûler le passeport français rompt un symbole. Cela ne construit pas encore une liberté africaine de circulation.
Cette limite ne rend pas le geste insignifiant. Elle rappelle simplement que l’émancipation ne peut demeurer individuelle. Elle exige des institutions africaines capables de garantir la mobilité, la protection consulaire et les droits politiques de leurs ressortissants.
Kémi Séba transforme une procédure subie en victoire narrative
La force politique de la séquence tient à son inversion du rapport de pouvoir.
L’État français lui annonce qu’il pourrait ne plus être considéré comme français. Kémi Séba répond qu’il ne souhaite précisément plus tirer sa légitimité de cette appartenance. Il présente la procédure non comme une exclusion, mais comme la reconnaissance involontaire de l’efficacité de son militantisme.
Cette stratégie est cohérente avec son parcours. Depuis le combat contre le franc CFA jusqu’à son soutien aux transitions militaires sahéliennes, il construit son discours autour d’une rupture avec les mécanismes par lesquels la France conserve une influence sur ses anciennes colonies.
La destruction du passeport déplace cette rupture vers sa propre personne. Le militant ne dénonce plus uniquement une monnaie, une base militaire ou un accord de coopération. Il place son identité administrative au centre de la confrontation.
Mais l’analyse doit conserver une distinction : Kémi Séba choisit le geste, tandis que l’État conserve le pouvoir de décision juridique. Il maîtrise la scène et son interprétation militante ; il ne maîtrise pas encore l’issue de la procédure.
Du symbole à la décision d’État
Le 8 juillet 2024, le décret prononçant la perte de sa nationalité française est signé. Il paraît au Journal officiel le lendemain, après avis conforme du Conseil d’État. Le texte déclare officiellement Stellio Gilles Robert Capo Chichi avoir perdu la nationalité française. Journal officiel
La chronologie révèle ainsi deux ruptures distinctes.
Le 16 mars, Kémi Séba accomplit une rupture politique, visuelle et volontaire. Le 8 juillet, l’État français produit la rupture juridique. La première appartient au militant ; la seconde appartient à l’institution.
Pour ses partisans, le passeport brûlé incarne le refus de laisser l’ancienne puissance coloniale déterminer la valeur ou la légitimité d’un Africain. Pour ses adversaires, la scène relève d’une provocation soigneusement mise en images par un militant qui avait longtemps bénéficié des droits attachés à la nationalité française.
Les deux lectures ne s’annulent pas. Elles démontrent que le passeport est devenu le théâtre matériel d’une confrontation plus vaste : qui peut définir l’appartenance, la loyauté et la liberté politique d’un Africain né en Europe ?
Le 16 mars 2024, Kémi Séba n’a pas juridiquement abandonné la France. Il a publiquement annoncé qu’il ne voulait plus que la France soit le centre de son identité politique. Quatre mois plus tard, l’État français donnera à cette rupture sa forme légale.
L’histoire ne ment pas. Elle éclaire.
À demain pour une nouvelle chronique.
Sources juridiques et institutionnelles
- Légifrance — Décret du 8 juillet 2024 prononçant la perte de la nationalité française
- Légifrance — Article 23-7 du Code civil
- Journal officiel du 9 juillet 2024 — texte n°229
- Sénat — Perte de la nationalité par décision de l’autorité publique
- Assemblée des Français de l’étranger — Abandon et perte de la nationalité française
Vidéo et déclaration de Kémi Séba
- Brut — Kémi Séba brûle son passeport français, 16 mars 2024
- AFP Factuel — Vérification de la vidéo et distinction avec le photomontage
Contexte de la procédure
- Anadolu — Réaction de Kémi Séba à l’ouverture de la procédure
- Mediapart — Le ministère de l’Intérieur engage la procédure

