À Zanzibar, les minerais critiques deviennent un dossier bilatéral
Le 18 août 2026 à Zanzibar, les présidents Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo et Samia Suluhu Hassan ont fait des minerais critiques un axe explicite de la relation entre la République démocratique du Congo et la Tanzanie. La Présidence congolaise indique que les deux chefs d’État ont décidé de redynamiser la Commission permanente conjointe, de créer un partenariat stratégique sur les minéraux critiques et l’échange de données géologiques, et d’évaluer des projets communs dans le pétrole et le gaz.
Le fait est important, mais son niveau d’exécution doit rester précis. Les documents publics établissent un accord politique et un cadre de coopération technique ; ils ne publient pas encore un traité minier détaillé, une liste commune de minerais, un budget, un calendrier d’investissements ni des règles contraignantes de partage des données. L’axe régional existe donc d’abord comme architecture de coopération à construire.
Pour la RDC, l’intérêt dépasse la diplomatie minière. Le pays concentre une part majeure de l’offre mondiale de cobalt et figure parmi les principaux producteurs de cuivre. Pour la Tanzanie, le partenariat intervient au moment où Dodoma veut accélérer le développement de son nickel, de son graphite, de ses terres rares et d’autres minerais stratégiques. La complémentarité potentielle porte autant sur la géologie et la transformation que sur la logistique.
Le corridor central donne au partenariat une base matérielle déjà massive
La coopération minière ne part pas de zéro. Depuis plusieurs années, la Tanzanie constitue l’une des principales portes maritimes de la RDC vers l’océan Indien. L’Agence de facilitation du transport de transit du Corridor central indique qu’au cours de l’exercice 2024-2025, près de 6 millions de tonnes de marchandises destinées à la RDC ont transité par le port de Dar es Salaam, soit près de 60 % du trafic de transit traité par ce port.
En mars 2026, un comité de pilotage de haut niveau RDC-Tanzanie réuni à Kigoma avait déjà recensé cinq chantiers : ports secs, modernisation ferroviaire, transport lacustre sur le lac Tanganyika, routes transfrontalières et liaisons aériennes. À Kalemie, le Corridor central a ensuite mis en avant le port de Mutowa, la modernisation de Kigoma, les ports secs de Kwala, Katosho, Kasumbalesa et Kalemie, les projets de chemin de fer à écartement standard et la réhabilitation du réseau de la SNCC.
Cette infrastructure transforme la coopération minière en question de chaîne de valeur. Un minerai n’est économiquement stratégique que s’il peut être identifié, certifié, transformé, acheminé et commercialisé dans des conditions prévisibles. La relation RDC-Tanzanie relie donc désormais trois actifs : les ressources du sous-sol, l’information géologique et le corridor logistique.
Données géologiques, transformation et transport forment le noyau du cadre annoncé
Trois éléments sont établis. Premièrement, les deux présidents ont retenu un partenariat sur les minéraux critiques. Deuxièmement, ils ont explicitement associé ce partenariat à l’échange de données géologiques. Troisièmement, cette décision intervient dans une coopération de transport déjà institutionnalisée et suivie par des structures bilatérales et régionales.
La dimension géologique est décisive. La connaissance du sous-sol détermine la capacité d’un État à identifier ses ressources, à évaluer les projets, à négocier les permis et à réduire l’asymétrie d’information face aux opérateurs. Mais « échange de données » ne signifie pas encore mise en commun intégrale des bases nationales. Les sources vérifiées ne précisent ni les catégories de données concernées, ni leur niveau de confidentialité, ni les droits d’accès des entreprises, ni les mécanismes de propriété intellectuelle.
La dimension industrielle est tout aussi stratégique. Le ministère tanzanien des Mines documente une politique de valorisation locale des minerais stratégiques, avec des projets dans le nickel et le graphite et l’objectif de réduire l’exportation de concentrés non transformés. De son côté, la RDC défend publiquement aux Nations unies une gouvernance des minerais critiques qui permette davantage de transformation dans les pays producteurs. Les deux orientations convergent sur un principe : la rente géologique doit produire davantage d’emplois, de compétences et de valeur ajoutée sur le continent.
Le véritable actif stratégique est la chaîne mine-donnée-port
L’analyse laisse apparaître une logique plus large qu’un simple accord minier. La RDC possède une puissance géologique exceptionnelle, mais une partie de sa compétitivité dépend du coût et de la fiabilité de ses corridors d’exportation. La Tanzanie dispose d’un accès maritime, d’infrastructures portuaires et ferroviaires en expansion et de ses propres ressources critiques. En combinant ces avantages, les deux pays peuvent chercher à construire une plateforme régionale reliant extraction, données, transformation, transport et accès aux marchés.
Le Tanganyika illustre cette logique. Le ministère congolais du Plan présente la province comme un carrefour entre la RN5, le lac Tanganyika, le réseau ferroviaire national et le Corridor central vers Dar es Salaam. Le même document souligne le potentiel du lithium de Manono. En août, l’Agence congolaise des grands travaux indiquait que la première phase de la route Kalemie-Manono, longue de 426,323 kilomètres sur le périmètre suivi, atteignait environ 85 % d’exécution physique.
Si ces infrastructures deviennent réellement interopérables, la valeur économique pourrait venir de la réduction des délais, de la baisse des coûts logistiques et de la possibilité d’installer des unités de préparation ou de transformation plus près des bassins miniers. Mais cette conclusion reste conditionnelle : aucune source publique ne démontre encore qu’une chaîne industrielle commune RDC-Tanzanie a été financée ou décidée.
Pour l’Afrique, l’enjeu est de régionaliser la valeur plutôt que le seul transit
La portée africaine du partenariat tient à une question de souveraineté économique. Les chaînes mondiales de minerais critiques restent dominées par des pays ou des groupes capables de contrôler simultanément financement, technologie, raffinage, logistique et débouchés. Les États producteurs africains risquent de rester fournisseurs de matières premières si l’intégration régionale se limite au transport de minerais bruts vers les ports.
Un axe RDC-Tanzanie peut offrir une autre trajectoire s’il organise des complémentarités : centres géologiques compatibles, normes de certification, infrastructures de transformation, énergie fiable, ports et chemins de fer coordonnés, marchés régionaux de services miniers, formation d’ingénieurs et sous-traitance africaine. La Zone de libre-échange continentale africaine donne un cadre commercial général, mais elle ne remplace pas les investissements industriels et les accords techniques nécessaires.
Le potentiel est donc réel sans être automatique. La Tanzanie ne doit pas devenir seulement un couloir d’évacuation pour les minerais congolais, et la RDC ne doit pas réduire le partenariat à un débouché logistique. L’intérêt stratégique apparaît lorsque davantage de valeur — données, ingénierie, raffinage, maintenance, stockage, finance et fiscalité — reste dans les économies africaines concernées.
Le partenariat n’est pas encore un traité minier opérationnel
Plusieurs zones d’incertitude empêchent de présenter l’annonce de Zanzibar comme une architecture achevée. Aucun texte intégral d’accord sur les minerais critiques n’a été retrouvé dans le corpus institutionnel vérifié. Il faut encore connaître la liste des minerais concernés, les administrations responsables, les règles d’échange de données, les mécanismes de protection des informations stratégiques et les calendriers de travail.
Le financement constitue une deuxième inconnue. Les projets de ports, chemins de fer, routes, flotte lacustre et infrastructures numériques sont nombreux, mais ils relèvent de calendriers et de maîtres d’ouvrage distincts. Les montants, sources de financement et priorités directement rattachés au partenariat minier annoncé le 18 août ne sont pas publiés.
Troisième question : la transformation locale. Les deux pays affichent des objectifs de valeur ajoutée, mais les sources ne décrivent pas encore une usine binationale, un parc industriel commun ou un mécanisme régional de raffinage. Quatrième question : les données. Leur partage peut réduire les coûts de connaissance, mais il peut aussi créer des risques de souveraineté si l’accès, la conservation et la réutilisation ne sont pas précisément encadrés.
Le succès se mesurera aux usines, aux données protégées et aux coûts logistiques
Un scénario favorable verrait la Commission permanente conjointe produire rapidement une feuille de route publique : groupes techniques, protocole sur les données géologiques, projets prioritaires de transformation, financement des infrastructures et indicateurs de performance. Les gains pourraient alors être suivis par la baisse des délais de transit, la hausse des volumes transformés localement, l’augmentation des achats auprès d’entreprises africaines et la progression des recettes publiques.
Un scénario intermédiaire verrait surtout avancer les infrastructures du Corridor central, tandis que le volet minier resterait limité à des échanges d’expertise et à la coordination administrative. Cette évolution améliorerait la connectivité sans modifier profondément la structure de la chaîne de valeur.
Un scénario défavorable serait celui d’un partenariat essentiellement déclaratoire : données peu partagées, projets logistiques fragmentés, minerais toujours exportés avec une transformation limitée et faible publication des résultats. Les indicateurs à suivre sont donc précis : protocole bilatéral publié, institutions responsables, investissements engagés, interconnexion ferroviaire et portuaire, délais et coûts de transit, volumes de minerais transformés dans la région, emplois qualifiés, contenu local, recettes fiscales et règles de gouvernance des données.
Les documents qui fondent l’enquête
• Présidence de la République démocratique du Congo, 18 août 2026 : entretien Tshisekedi-Samia Suluhu à Zanzibar, partenariat stratégique sur les minéraux critiques, échange de données géologiques et relance de la Commission permanente conjointe.
• Central Corridor Transit Transport Facilitation Agency, 19 mars 2026 : deuxième réunion du comité de pilotage RDC-Tanzanie à Kigoma sur les ports secs, le rail, le transport lacustre, les routes et les liaisons aériennes.
• Central Corridor Transit Transport Facilitation Agency, 29 mai 2026 : près de 6 millions de tonnes de marchandises destinées à la RDC via Dar es Salaam en 2024-2025 et portefeuille d’infrastructures autour de Kalemie et Kigoma.
• Central Corridor Transit Transport Facilitation Agency, août 2026 : mission technique Tanzanie-RDC à Maniema sur la connectivité multimodale, les ports, le rail, les voies navigables et le commerce régional.
• Ministère du Plan et de la Coordination de l’Aide au Développement de la RDC, mai 2026 : Tanganyika comme carrefour reliant RN5, lac Tanganyika, réseau ferroviaire et Corridor central ; potentiel du lithium de Manono.
• Agence congolaise des grands travaux, 11 août 2026 : suivi technique de la route Kalemie-Manono, première phase estimée à environ 85 % d’exécution physique.
• Ministère des Mines de la République-Unie de Tanzanie : ressources stratégiques, projets de nickel et graphite, politique de transformation et de valeur ajoutée locale.
• Mission permanente de la RDC auprès des Nations unies, 14 juillet 2026 : position congolaise sur une gouvernance équitable des minerais critiques et la création de valeur dans les pays producteurs.
• Ministère des Mines de la RDC, statistiques officielles du secteur minier : séries de production et d’exportation du cuivre, du cobalt et des autres substances minérales.

