À Khartoum, la bataille des devises devient une priorité d’État
Le Soudan tente de reprendre la main sur l’un des nerfs de son économie de guerre : la circulation des devises. Le 11 août 2026, à Khartoum, la Commission nationale de gestion de l’économie, présidée par le Premier ministre Kamil Idris, a examiné deux mémorandums consacrés au contrôle des ressources en devises, aux recettes d’exportation et aux transferts bancaires. Elle a ensuite chargé le ministère des Finances et la Banque centrale du Soudan de préparer une étude intégrée sur un programme national de stabilisation et de reprise économique.
Fait établi — Les autorités ont aussi demandé d’accélérer l’achèvement du système électronique de la Banque centrale, avec le ministère de la Transformation numérique et des Télécommunications, afin de mieux contrôler les transactions financières. Elles ont parallèlement insisté sur l’augmentation de la production, la diversification des exportations et la promotion de l’investissement.
Analyse — Le dispositif combine trois objectifs : capter davantage de devises, tracer les flux et reconstruire une base productive capable de générer des recettes extérieures. Dans un pays où la guerre a désorganisé commerce, banques et fiscalité, le contrôle des devises touche directement au financement des importations essentielles et de la reconstruction.
Une économie de guerre qui a vidé les marges de manœuvre
La décision intervient dans un environnement macroéconomique extrêmement contraint. La Banque africaine de développement estime les réserves de change à environ 1,17 milliard de dollars, soit 1,1 mois d’importations, et les prêts improductifs à 16,5 % du portefeuille bancaire.
Fait documenté — Pour 2026, la Banque africaine de développement projette une croissance réelle de 2,1 %, mais une inflation proche de 78,3 % et un déficit courant d’environ 5,1 % du PIB. Ces chiffres décrivent une reprise possible, non un retour à la normalité. La reconstruction, les services et l’agriculture peuvent soutenir l’activité, tandis que le conflit, la fragilité institutionnelle et l’accès limité au financement extérieur restent des risques majeurs.
Un rapport des Nations unies publié en juillet 2026 décrit par ailleurs une « économie de guerre » dans laquelle le contrôle des territoires, des routes commerciales et de certaines matières premières alimente les revenus des acteurs armés. La gomme arabique illustre cette fragmentation : des volumes passent par les circuits d’exportation de Port-Soudan, d’autres par des routes transfrontalières plus difficiles à tracer.
Analyse — Toute politique de rapatriement des recettes se heurte donc à une contrainte structurelle : une partie de la production et des flux commerciaux échappe potentiellement au contrôle administratif ordinaire. La stabilisation dépend aussi de la sécurité des corridors, des douanes et de la gouvernance des ressources.
Ce que les autorités ont réellement décidé
Le contenu publié le 11 août reste plus limité que ne le suggère l’expression de « plan de stabilisation ». Il est établi que la Commission a examiné des mémorandums, donné des orientations et demandé une étude intégrée. Aucun document institutionnel consulté ne permet cependant d’affirmer qu’un plan final, chiffré, budgété et assorti d’un calendrier a déjà été adopté.
Fait établi — La Banque centrale avait toutefois commencé à renforcer le suivi des recettes d’exportation. Sa circulaire n° 14/2026 du 10 juin rend la direction exécutive de chaque banque directement responsable du suivi de ses clients exportateurs afin de garantir le rapatriement des recettes dans les délais prévus. Une négligence peut exposer les responsables concernés à des sanctions administratives et financières.
Fait établi — Le 24 août, les circulaires n° 16/2026 et n° 17/2026 ont modifié le régime de change. Les banques peuvent ajuster leurs taux au cours de la journée et acheter les recettes d’exportation à leur taux affiché, selon l’offre et la demande. Si une banque ne souhaite pas acheter une recette présentée, elle doit se rapprocher de la Banque centrale pour coordonner l’opération. Les sociétés de change obtiennent elles aussi davantage de flexibilité intrajournalière.
Analyse — Ces décisions associent discipline sur le rapatriement et souplesse de prix sur le marché officiel. La Banque centrale a en outre précisé qu’elle continuait à fournir des devises par le système bancaire et à répondre aux demandes d’importateurs respectant les procédures.
Du contrôle administratif à la reconquête du marché officiel
L’efficacité du dispositif dépendra de la capacité du marché officiel à devenir plus attractif que les circuits parallèles. Un exportateur ne rapatrie durablement ses recettes par une banque que s’il peut convertir ses devises à un prix crédible, accéder au crédit, financer ses importations et effectuer ses paiements avec un risque acceptable.
Le plan stratégique 2026-2030 de la Banque centrale fixe précisément l’objectif de stabiliser le taux de change en augmentant les ressources en devises et en rationalisant la demande. Il prévoit aussi d’améliorer la gestion des réserves, d’attirer les transferts des Soudanais établis à l’étranger, de diversifier les réserves grâce à l’or, d’élargir le réseau de correspondants bancaires et de créer un mécanisme d’alerte précoce sur les fluctuations du marché des changes.
Analyse — La séquence est cohérente : récupérer les recettes d’exportation, attirer les transferts de diaspora, améliorer la cotation bancaire et numériser la traçabilité. Mais si l’écart avec le marché informel reste élevé, si les banques manquent de liquidité ou si les règles sont jugées imprévisibles, les incitations au contournement subsisteront.
Zone d’incertitude — Les documents publics consultés ne permettent pas encore de mesurer le volume de devises effectivement rapatrié grâce aux mesures de 2026, ni leur effet sur l’écart de change, les délais d’importation ou les réserves officielles.
Pourquoi ce dossier concerne toute l’Afrique
Le Soudan concentre plusieurs dilemmes présents ailleurs en Afrique : exportations de matières premières, besoin de devises pour importer, poids des transferts de diaspora, marchés parallèles et fragilité bancaire. La guerre aggrave ces tensions, mais les mécanismes sont continentaux.
Le premier enjeu est celui de la souveraineté sur les recettes d’exportation. Produire de l’or ou des cultures commerciales ne suffit pas si la valeur en devises n’entre pas dans le système financier national. Le deuxième est celui de la diaspora : le plan de la Banque centrale identifie explicitement les transferts des Soudanais à l’étranger comme une source à mobiliser. La confiance devient alors une infrastructure économique. Les ressortissants utiliseront les canaux bancaires s’ils peuvent conserver, transférer et retirer leurs avoirs dans des conditions prévisibles.
Le troisième enjeu est régional. Les flux qui quittent les circuits officiels empruntent souvent des routes transfrontalières. Coopération douanière, traçabilité de l’origine des marchandises, correspondants bancaires régionaux et mécanismes africains de règlement peuvent donc renforcer la souveraineté économique.
Analyse afrocentrée — Le cas soudanais rappelle qu’un contrôle des changes ne peut pas reposer uniquement sur l’interdiction. Il doit créer un avantage concret à rester dans le circuit formel africain : meilleur prix, paiements rapides, accès au crédit, sécurité juridique et capacité de réinvestir localement.
Le plan de stabilisation reste encore largement à écrire
Plusieurs éléments décisifs ne sont pas encore établis publiquement. Le premier concerne le programme national demandé le 11 août : objectifs chiffrés, calendrier, financement, responsables opérationnels et mécanismes d’évaluation ne sont pas disponibles dans les documents consultés.
Le deuxième concerne le système électronique annoncé pour la Banque centrale. Son architecture, son niveau d’avancement, les institutions connectées et les données qu’il permettra de croiser ne sont pas précisés. Il serait donc prématuré de le présenter comme déjà opérationnel à l’échelle du pays.
Le troisième porte sur le contrôle réel des recettes liées à l’or et aux autres exportations stratégiques. Des circulaires existent pour responsabiliser les banques et améliorer les incitations, mais les chiffres permettant de rapprocher exportations physiques, recettes déclarées et montants rapatriés ne sont pas publiés de manière assez complète pour établir l’efficacité du dispositif.
Enfin, le conflit reste déterminant. Les autorités peuvent renforcer la discipline bancaire dans les zones où les institutions fonctionnent ; elles ne peuvent pas, par la seule réglementation monétaire, éliminer la contrebande, les circuits transfrontaliers et la fragmentation territoriale documentés par les Nations unies.
Zone d’incertitude — Il faut donc distinguer ce qui est juridiquement prescrit, ce qui est techniquement exécutable et ce qui est réellement appliqué.
Trois scénarios pour la reprise monétaire et commerciale
Projection — Un scénario favorable verrait la flexibilité des taux bancaires réduire l’écart avec le marché informel tandis qu’un meilleur suivi des exportateurs augmenterait le rapatriement des recettes. La Banque centrale pourrait alors reconstituer progressivement ses réserves et améliorer le financement des importations essentielles.
Un scénario intermédiaire verrait les mesures améliorer les zones revenues sous contrôle administratif sans transformer les circuits dans les régions encore fragmentées. La stabilisation serait partielle : davantage de devises dans les banques, mais une coexistence durable avec des marchés parallèles.
Un scénario défavorable verrait l’inflation, la dépréciation, le manque de liquidité et le conflit neutraliser les nouvelles règles. Exportateurs et ménages continueraient à privilégier des circuits extérieurs ou informels, tandis que le contrôle administratif deviendrait plus coûteux sans générer davantage de réserves.
Projection — Aucun de ces scénarios ne peut être présenté comme certain. L’indicateur central sera la capacité du Soudan à transformer la discipline réglementaire en confiance économique. Si les banques redeviennent capables de recevoir les devises, de les rémunérer correctement, de financer le commerce et de garantir les droits des déposants, la reprise monétaire pourra accompagner la reconstruction.
Les documents institutionnels qui fondent l’enquête
- Gouvernement de la République du Soudan : communiqué du 11 août 2026 sur la deuxième réunion de la Commission nationale de gestion de l’économie.
- Banque centrale du Soudan : plan stratégique quinquennal 2026-2030 ; circulaire n° 14/2026 du 10 juin 2026 sur le suivi du rapatriement des recettes d’exportation ; circulaires n° 16/2026 et n° 17/2026 du 24 août 2026 sur le régime de change ; communications institutionnelles sur la fourniture de devises et le marché officiel.
- Banque africaine de développement : Perspectives économiques du Soudan et Country Focus Report 2026.
- Nations unies au Soudan / Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme : rapport de juillet 2026 sur l’économie de guerre et les chaînes commerciales liées aux ressources soudanaises.

