À Berlin, un dialogue Sud-Sud sort du registre symbolique
Le 19 juin 2026, en marge du Berlin Climate Mobility Forum, la présidente des Îles Marshall, Hilda C. Heine, a rencontré Issifu Seidu, ministre d’État ghanéen chargé du changement climatique et de la durabilité. La présidence marshallaise établit que l’échange a porté sur l’action climatique, la résilience, l’élévation du niveau de la mer, la mobilité humaine, l’adaptation, le financement climatique et la coopération internationale. Majuro a aussi inscrit cette discussion dans une volonté de travailler davantage avec des partenaires d’Afrique et du Pacifique.
La portée doit cependant être définie avec précision. Aucun accord bilatéral, montant financier, programme conjoint ni calendrier d’exécution n’a été annoncé. La rencontre documente un rapprochement politique entre deux États très différents mais confrontés à une même question : comment faire de la mobilité liée au climat une politique anticipée, protectrice et compatible avec la souveraineté des communautés concernées ? Pour l’Afrique, l’intérêt du dossier tient surtout à la méthode de coopération Sud-Sud qu’il pourrait préfigurer.
Deux vulnérabilités, une même question de mobilité
Les Îles Marshall sont un État insulaire de faible altitude où l’élévation du niveau de la mer menace les infrastructures, les moyens de subsistance, le patrimoine culturel et le lien avec les terres ancestrales. À Berlin, Hilda Heine a défendu une approche fondée sur les droits : les politiques de mobilité doivent préserver la dignité, le choix des communautés et leur possibilité de rester sur leur territoire. Elle a également réaffirmé que l’élévation de la mer ne devait pas remettre en cause la continuité de l’État, sa souveraineté ou ses droits maritimes.
Devant la Commission de la population et du développement des Nations unies, le 14 avril 2026, la représentation marshallaise a décrit une dépopulation nette alimentée par l’émigration. Elle précise que les causes de départ sont multiples : le climat n’est donc pas le seul moteur de mobilité, ce qui oblige à distinguer migration économique, mobilité d’adaptation et déplacement forcé.
Le Ghana se trouve dans une configuration différente, mais plusieurs politiques publiques reconnaissent désormais l’interaction entre climat et mobilité. Son Plan national de mise en œuvre du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières prévoit pour 2025-2027 des projets pilotes communautaires sur la mobilité et le changement climatique. À Accra, les autorités municipales et l’Organisation internationale pour les migrations ont aussi travaillé sur l’intégration de la mobilité humaine dans l’action climatique urbaine, notamment face aux inondations et à l’érosion côtière.
Ce que la rencontre du 19 juin établit réellement
Quatre faits peuvent être retenus avec un niveau élevé de certitude. La rencontre a bien eu lieu le 19 juin 2026 à Berlin. Elle a associé la cheffe de l’État marshallaise et le ministre d’État ghanéen compétent pour le climat. Les discussions ont explicitement couvert l’élévation du niveau de la mer, la mobilité humaine, la résilience, l’adaptation et le financement climatique. Enfin, la présidence marshallaise a présenté l’échange comme une occasion de renforcer les liens entre les deux pays et la coopération entre partenaires africains et pacifiques.
Le contexte du forum donne une portée supplémentaire à cette séquence. Les 18 et 19 juin, gouvernements, organisations internationales, institutions financières et acteurs de terrain ont discuté d’un cadre commun destiné à mieux organiser les réponses à la mobilité climatique. Les principes portés à Berlin mettent l’accent sur la possibilité de rester lorsque cela demeure viable, sur une mobilité digne lorsqu’elle devient nécessaire et sur l’anticipation des risques.
La rencontre Ghana–Marshall s’insère donc dans un agenda multilatéral plus large. Rien dans les sources institutionnelles consultées n’établit la signature d’un mémorandum, la création d’un groupe de travail bilatéral, l’affectation d’un financement ou le lancement d’un projet commun. La formulation exacte est celle d’un rapprochement d’agendas, non d’un partenariat opérationnel déjà constitué.
Derrière l’échange, un pont Afrique-Pacifique à construire
L’intérêt stratégique vient de la complémentarité des expériences. Les Îles Marshall portent une doctrine structurée sur la continuité de l’État, les droits maritimes, la protection culturelle et le refus de faire de la migration une adaptation imposée. Le Ghana dispose, lui, d’un environnement institutionnel où la mobilité climatique commence à entrer dans la politique migratoire, la planification urbaine, l’adaptation et la collecte de données.
Cette convergence rejoint un mouvement continental africain. Les 19 et 20 mai 2026 à Cotonou, la Commission de l’Union africaine a réuni États membres et communautés économiques régionales pour examiner un projet de stratégie continentale sur la mobilité induite par le climat. Le texte en préparation vise notamment à améliorer les données sur les liens entre climat et migration, à renforcer la protection des personnes concernées et à coordonner les politiques publiques. Le sujet n’est donc plus périphérique dans l’agenda africain.
La convergence est aussi juridique. La Convention de Kampala de l’Union africaine fournit déjà un cadre continental pour prévenir le déplacement interne et protéger les personnes déplacées, y compris lorsque des catastrophes et les effets du changement climatique interviennent. Elle ne répond pas à la question spécifique de la continuité d’un État insulaire menacé par la mer, mais elle partage avec le débat marshallaise des principes de prévention, de responsabilité publique et de solutions durables.
Ce que l’Afrique peut tirer de l’expérience marshallaise
La première leçon concerne l’anticipation. La mobilité liée au climat ne peut être réduite à une réponse après catastrophe. L’approche défendue à Berlin consiste à planifier en amont les possibilités de rester, de s’adapter ou, si cela devient nécessaire, de se déplacer dans des conditions protectrices. Pour les États côtiers africains, les zones sahéliennes soumises à des chocs répétés et les métropoles exposées aux inondations, cette logique touche directement le logement, l’emploi, les services publics, les droits fonciers et la planification territoriale.
La deuxième leçon concerne le financement. Le 18 juin, Hilda Heine a rencontré séparément le directeur exécutif du Fonds pour répondre aux pertes et préjudices, Ibrahima Diong. Cette séquence ne permet pas d’attribuer un financement au dialogue avec le Ghana, mais elle montre que Majuro associe mobilité climatique et accès des pays vulnérables aux ressources internationales. Le Ghana défend lui aussi un renforcement du soutien à la résilience. Pour l’Afrique, l’enjeu est d’éviter que la mobilité ne soit financée uniquement comme urgence : prévention, données, infrastructures, adaptation locale et moyens d’existence doivent également être soutenus.
La troisième leçon touche à la souveraineté. Le principe du « droit de rester » rappelle qu’une politique de mobilité peut devenir problématique si elle réduit les populations vulnérables à des personnes à déplacer. Pour les États africains, cette approche peut nourrir une doctrine où la mobilité ne devient ni un substitut au développement local ni une justification au désengagement des partenaires internationaux.
Les diasporas africaines sont indirectement concernées. Aucun dispositif diasporique Ghana–Marshall n’a été annoncé. Mais une gouvernance anticipée de la mobilité climatique implique à terme des questions de statut, de protection sociale, de reconnaissance des qualifications, de circulation familiale, de transferts financiers et de maintien des liens culturels.
Pas encore d’accord, de financement ni de feuille de route
La principale zone d’incertitude concerne la traduction opérationnelle de la rencontre. Aucune source officielle consultée ne précise si Accra et Majuro préparent une déclaration commune, un groupe de travail, un échange d’expertise ou un projet pilote. Il n’est pas établi que le Ghana participera à un programme marshallaise de mobilité climatique, ni que les Îles Marshall interviendront dans les projets pilotes ghanéens.
Le contenu détaillé des discussions n’est pas public. Le communiqué de Majuro énumère des thèmes mais ne restitue ni propositions précises, ni engagements chiffrés, ni divergences éventuelles. Il est donc impossible de déterminer quels instruments de financement ont été évoqués ou si une coopération technique a déjà été définie.
Une prudence supplémentaire s’impose sur le terme de « mobilité climatique ». Les déplacements résultent rarement d’une cause unique. Facteurs économiques, sociaux, démographiques, fonciers et environnementaux peuvent se combiner. Attribuer mécaniquement un départ au seul climat risquerait de simplifier des trajectoires complexes et d’orienter incorrectement les politiques publiques.
De Berlin à l’action : trois scénarios à surveiller
Un premier scénario verrait la rencontre rester un signal diplomatique sans dispositif bilatéral spécifique. Les deux pays poursuivraient alors leurs politiques nationales et leur coopération multilatérale, tout en se soutenant politiquement dans les enceintes climatiques.
Un deuxième scénario serait celui d’une coopération technique Sud-Sud sur la planification de la mobilité, les données, l’adaptation communautaire, la protection des droits ou l’intégration de la mobilité dans les plans climatiques locaux. Ce scénario est plausible au regard des agendas existants, mais aucune annonce officielle ne le confirme.
Un troisième scénario serait une coordination Afrique-Pacifique plus large sur le financement et les normes internationales. La stratégie continentale africaine en préparation, les principes discutés à Berlin et les positions marshallaise sur la souveraineté offrent des espaces de convergence. Une telle évolution dépendrait toutefois de décisions, de ressources et de mécanismes institutionnels encore à établir.
L’indicateur décisif sera donc l’apparition de preuves opérationnelles : mandat commun, financement identifié, programme de travail, dispositif de données ou projet de terrain. Tant que ces éléments ne sont pas publics, la rencontre doit être considérée comme une ouverture stratégique prometteuse, non comme un partenariat abouti.
Un corpus institutionnel qui borne clairement la preuve
L’analyse repose d’abord sur l’Office of the President and Cabinet de la République des Îles Marshall, qui documente la rencontre du 19 juin 2026, le discours de Hilda Heine au Berlin Climate Mobility Forum et son échange distinct avec le Fonds pour répondre aux pertes et préjudices. La déclaration marshallaise à la Commission de la population et du développement des Nations unies fournit le contexte démographique.
Pour le Ghana, le Plan national de mise en œuvre du Pacte mondial sur les migrations documente les projets pilotes consacrés à la mobilité et au changement climatique. Les communications de l’Information Services Department, de la Ghana Meteorological Agency et de l’Accra Metropolitan Assembly éclairent la politique de résilience, l’usage des données climatiques et le travail local sur la mobilité humaine.
Enfin, la Commission de l’Union africaine documente l’élaboration en 2026 d’une stratégie continentale sur la mobilité induite par le climat, tandis que la Convention de Kampala fournit le socle juridique africain relatif au déplacement interne. Le Global Centre for Climate Mobility documente le cadre multilatéral du forum de Berlin. Ce corpus permet d’établir une convergence politique réelle tout en maintenant comme non établis les financements, mécanismes et engagements bilatéraux qui n’ont pas été publiés.

