Date de l’événement historique : 24 octobre 2022.

Chronique du 4 septembre 2026

Trois semaines après sa réaction à la chute de Damiba, Kémi Séba intervient à Moscou. Il défend le rapprochement avec la Russie, mais lui assigne une finalité africaine : soutenir l’émancipation des peuples, sans installer de nouvelle tutelle.

L’événement : porter une exigence africaine à Moscou

Le 24 octobre 2022, Kémi Séba prend la parole à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, le MGIMO. La rencontre s’inscrit dans le deuxième Forum international de la jeunesse « Russie–Afrique : quelles perspectives ? », organisé du 24 au 26 octobre. Le compte rendu de l’Institut d’Afrique de l’Académie des sciences de Russie confirme sa participation à la séance plénière, aux côtés de responsables universitaires, diplomatiques et économiques. Un message vidéo de Sergueï Lavrov y est également présenté. Compte rendu institutionnel du forum.

Le cadre compte. Il ne s’agit pas d’un sommet de chefs d’État, ni de la signature d’un accord par Kémi Séba. C’est une tribune de discussion sur les relations russo-africaines. Le dirigeant d’Urgences panafricanistes y intervient comme acteur militant, dans un espace où se rencontrent des institutions et des interlocuteurs africains.

Son déplacement prolonge une séquence déjà parcourue dans cette série : le choix russe assumé à Sotchi en 2019, son engagement public à Moscou en mars 2022, puis ses interventions au Mali et au Burkina Faso. La question n’est donc plus de découvrir un rapprochement. Elle est de comprendre les conditions politiques qu’il entend lui donner.

La Nouvelle Tribune rapporte, le 26 octobre, un refus explicite : combattre la domination occidentale ne doit pas conduire les Africains à accepter de nouveaux maîtres russes, chinois, turcs ou iraniens. Kémi Séba demande des partenaires respectueux de la souveraineté africaine. Il distingue aussi la protection des dirigeants de celle des populations et annonce qu’il regardera quels gouvernants Moscou soutient. Propos rapportés par La Nouvelle Tribune.

Actu Cameroun décrit également, le lendemain, une intervention dénonçant la Françafrique et appelant à une coopération juste avec la Russie, respectueuse des choix stratégiques africains. Ces deux comptes rendus convergent sur cette orientation générale. La vidéo originale n’ayant pas pu être directement consultée pour cette chronique, les formulations détaillées restent attribuées aux reproductions journalistiques ; elles ne sont pas présentées comme une transcription intégralement vérifiée. Compte rendu d’Actu Cameroun.

Dans notre lecture, l’intérêt de cette intervention tient à son destinataire autant qu’à son contenu. Une exigence adressée aux partenaires potentiels n’a pas la même portée qu’une dénonciation formulée uniquement contre les anciennes puissances coloniales. Elle introduit une question de négociation : que doit obtenir l’Afrique de la relation qu’on lui propose ?

Cela ne démontre pas que les interlocuteurs russes aient accepté toutes ses conditions. Aucun élément consulté ne permet d’attribuer à ce discours une modification précise d’un accord bilatéral. L’événement documente une position publique ; son influence sur les décisions reste à établir.

Mise en contexte : une histoire d’alliances, une ambition africaine

Le rapprochement avec Moscou ne peut être compris uniquement depuis les inquiétudes qu’il provoque à Paris, Bruxelles ou Washington. Il doit aussi être examiné à partir des expériences africaines : recherche d’appuis extérieurs, luttes de libération et volonté de desserrer des rapports de dépendance.

L’histoire sud-africaine en fournit un exemple documenté. South African History Online retrace le soutien soviétique à l’ANC, notamment dans les domaines de la formation et de l’assistance militaire. Son étude décrit également les discussions politiques entre responsables soviétiques et dirigeants de la lutte anti-apartheid. Elle montre une relation faite de coopération, mais aussi d’échanges sur la stratégie à suivre. Dossier historique sud-africain sur l’URSS et la lutte anti-apartheid.

Cette histoire aide à comprendre pourquoi la Russie peut être envisagée comme un partenaire par des acteurs africains. Elle ne permet cependant pas d’assimiler toutes les relations contemporaines aux solidarités de la période soviétique. Les institutions, les économies et les objectifs ont changé. Reconnaître une dette historique de solidarité et négocier un partenariat présent sont deux opérations compatibles, mais distinctes.

La démarche n’est d’ailleurs pas seulement militante. Dans son communiqué sur le sommet de Sotchi de 2019, l’Union africaine présente une coopération avec la Russie couvrant l’agriculture, les ressources naturelles, l’industrie, les infrastructures, l’énergie et les questions de paix et de sécurité. Elle rattache ces échanges aux priorités de l’Agenda 2063 et à l’intégration économique du continent. Communiqué de l’Union africaine sur Sotchi.

Il existe donc un agenda africain identifiable, qui ne se réduit pas au recul de l’influence française. Produire davantage, transformer les ressources sur place, former des compétences et sécuriser les échanges constituent des objectifs propres. La diversification des partenaires peut fournir des moyens supplémentaires pour les poursuivre. Encore faut-il partir de ces objectifs pour définir les coopérations, plutôt que de les adapter après coup aux offres disponibles.

L’Agenda 2063 donne une formulation institutionnelle à cette ambition. Son aspiration 6 place les populations, notamment les femmes et les jeunes, au centre du développement. Son aspiration 7 vise une Afrique influente dans les affaires mondiales et des partenariats recentrés sur ses priorités. Ce sont des orientations déclarées, non la preuve de leur réalisation. Les aspirations de l’Agenda 2063.

La distinction entre souveraineté des peuples et protection des gouvernements possède, elle aussi, un ancrage africain. L’article 20 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples reconnaît l’autodétermination et le libre choix du développement. L’article 21 rattache la maîtrise des richesses à l’intérêt des populations tout en prévoyant une coopération internationale fondée sur le respect mutuel et l’échange équitable. Charte africaine, articles 20 et 21.

Dans ce cadre, autonomie et coopération ne sont pas contradictoires. Le recours à un partenaire extérieur peut servir une stratégie nationale ou continentale. La question politique porte sur la définition de cette stratégie, sur ceux qui en contrôlent l’exécution et sur les populations qui en retirent les bénéfices.

Cette grille permet également de dépasser une opposition trop simple entre militants et institutions. Une organisation peut faire émerger une revendication que les gouvernements n’ont pas encore traduite en politique publique. Inversement, l’accès à une tribune internationale ne lui donne pas, à lui seul, les moyens de conduire une négociation commerciale ou militaire. L’influence, la décision et l’exécution doivent être observées séparément.

La leçon pour aujourd’hui : donner un contenu concret à l’alliance

La question demeure actuelle. Dans leur déclaration commune du 7 juillet 2026, la Commission de l’Union africaine et la Fédération de Russie réaffirment leur coopération et l’importance d’approches africaines conduites et maîtrisées par les Africains. Le texte mentionne aussi l’alignement des initiatives sur l’Agenda 2063, la transformation économique et la sécurité alimentaire. Il s’agit d’engagements diplomatiques, dont les résultats doivent être examinés dossier par dossier. Déclaration commune Union africaine–Russie.

Pour cette chronique, nous proposons de traduire l’ambition politique en questions vérifiables. Une coopération militaire apporte-t-elle les équipements attendus, la formation nécessaire et une maintenance maîtrisable ? Les autorités africaines conservent-elles la définition des missions ? Les mécanismes de responsabilité permettent-ils d’examiner les dommages éventuellement causés aux populations ?

Dans un projet économique, il faut regarder les emplois, les recettes publiques, les achats locaux et les compétences effectivement transférées. Une annonce d’investissement ne suffit pas : il faut identifier ce qui a été signé, financé, construit et mis en service. Pour les ressources naturelles, la part transformée dans le pays et les conditions de commercialisation comptent autant que le montant annoncé.

Ces critères ne constituent pas une accusation préalable contre un partenaire. Ils donnent aux sociétés africaines des instruments pour apprécier les choix faits en leur nom. Ils permettent également de reconnaître les coopérations qui produisent des résultats, au lieu de les évaluer seulement à travers leur acceptabilité dans les capitales occidentales.

L’accès aux documents participe de cette capacité de jugement. Là où leur divulgation est possible, contrats, budgets, rapports d’exécution et évaluations doivent nourrir le débat. L’enjeu n’est pas d’exiger une transparence irréaliste sur toute opération de sécurité, mais de ne pas transformer le secret en dispense permanente de rendre compte.

La même rigueur vaut pour l’histoire des mobilisations. Une parole peut exprimer une aspiration, contribuer à la diffuser et rencontrer une audience sans être l’origine unique d’un changement politique. Mesurer cette influence demande des traces : décisions, témoignages recoupés, continuités organisationnelles et effets observables. La popularité d’un récit ne remplace pas cette enquête.

Le 24 octobre 2022 mérite ainsi sa place dans le parcours de Kémi Séba. Sa présence au forum est établie ; son appel à une coopération respectueuse des choix africains est rapporté de manière concordante. En revanche, cette intervention ne constitue ni un traité, ni une garantie sur les pratiques futures, ni la démonstration d’une influence décisive sur Moscou.

L’essentiel de notre lecture est là : une alliance prend sa valeur politique dans ce qu’elle permet aux Africains de décider, de protéger et de construire. L’histoire des solidarités peut ouvrir la relation. Son avenir dépend des capacités qu’elle laisse entre les mains des peuples concernés.

L’histoire ne ment pas. Elle éclaire. À demain pour une nouvelle chronique.


Sources institutionnelles et primaires

  1. Institut d’Afrique de l’Académie des sciences de Russie — Compte rendu du forum des 24–26 octobre 2022, publié le 5 décembre 2022.
    Confirme le cadre de la rencontre, la participation de Kémi Séba et la présentation d’un message vidéo de Sergueï Lavrov.
    Consulter le compte rendu.
  2. Union africaine — Communiqué sur le sommet Russie–Afrique de Sotchi, 28 octobre 2019.
    Documente les domaines de coopération et leur articulation avec les priorités africaines.
    Consulter le communiqué.
  3. Charte africaine des droits de l’homme et des peuples — Articles 20 et 21.
    Fondements relatifs à l’autodétermination, à la maîtrise des ressources et à la coopération internationale équitable.
    Consulter la Charte.
  4. Union africaine — Les aspirations de l’Agenda 2063.
    Notamment les aspirations 6 et 7 : participation des populations et capacité d’action internationale de l’Afrique.
    Consulter les aspirations.
  5. Union africaine–Fédération de Russie — Déclaration commune, 7 juillet 2026.
    Utilisée pour la mise en perspective contemporaine, pas comme preuve des propos de 2022.
    Consulter la déclaration.

Sources historiques et journalistiques complémentaires

  1. South African History Online — « The Union of Soviet Socialist Republics (USSR) and the Anti-Apartheid Struggle ».
    Contexte historique du soutien soviétique à l’ANC.
    Consulter le dossier.
  2. La Nouvelle Tribune — « Russie-Afrique : Kemi Seba réclame un partenariat sincère », 26 octobre 2022.
    Restitution des propos sur le refus de nouveaux maîtres et la souveraineté des populations.
    Lire l’article.
  3. Actu Cameroun — « Vidéo : à Moscou, Kemi Seba rembarre la “Françafrique” et appelle à un partenariat juste avec la Russie », 27 octobre 2022.
    Recoupement de l’orientation générale de son intervention.
    Lire l’article.

Limite documentaire : la vidéo originale n’a pas été directement consultée. La participation au forum est confirmée institutionnellement ; la restitution détaillée du discours repose sur les deux comptes rendus journalistiques.

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