Une adjudication très demandée confirme la montée en puissance du marché des titres courts
Le 19 août 2026, la Banque nationale d’Éthiopie, agissant pour le compte du ministère fédéral des Finances, a procédé à la 1010e adjudication de bons du Trésor. Les résultats officiels montrent 132,829 milliards de birrs de soumissions pour 36,853 milliards finalement acceptés sur quatre maturités — 28, 91, 182 et 364 jours. Le volume de demandes représente environ 3,6 fois le montant placé, signe d’une forte liquidité disponible et d’un intérêt soutenu pour la dette publique de court terme.
Le titre du référentiel est donc documenté, mais sa portée doit rester précise. Une adjudication, même très sursouscrite, n’« approfondit » pas à elle seule un marché monétaire. Elle s’inscrit toutefois dans une transformation plus large : enchères régulières à prix de marché, utilisation d’un dépositaire central, participation élargie aux acteurs non bancaires, développement du marché interbancaire et réduction du recours du Trésor aux avances directes de la Banque centrale. L’approfondissement est une tendance institutionnelle ; l’adjudication du 19 août en constitue un indicateur mesurable.
Depuis 2024, Addis-Abeba cherche à remplacer le financement administré par des instruments de marché
La réforme monétaire éthiopienne engagée en juillet 2024 a modifié le rapport entre politique budgétaire, financement du Trésor et gestion de la liquidité. La Banque nationale d’Éthiopie affirme que le Gouvernement s’est engagé à ne plus recourir aux avances directes de la Banque centrale, pratique qui alimentait auparavant la création de monnaie de base. Dans ce nouveau cadre, les bons du Trésor jouent un rôle croissant pour couvrir les besoins de financement à court terme par l’intermédiaire d’investisseurs plutôt que par monétisation directe.
Le marché repose sur des adjudications concurrentielles organisées par la NBE pour le ministère des Finances. Les titres sont répartis entre quatre maturités inférieures à un an et les participants transmettent désormais leurs offres via le Central Securities Depository, ou CSD. Les résultats publient les montants offerts, les soumissions reçues, les montants acceptés, les prix et les rendements. Cette transparence progressive crée des références de taux utilisables par les banques et les investisseurs.
Cette architecture est complétée par un marché interbancaire et par les opérations d’open market de la Banque centrale. L’objectif n’est pas seulement de financer le budget : il s’agit aussi de construire une courbe de taux domestique, de fournir des actifs liquides aux institutions financières et de donner à la politique monétaire des instruments de transmission par les prix et les taux plutôt que par des plafonds administratifs.
Le 19 août, les offres ont dépassé 132 milliards de birrs et les rendements ont encore baissé
L’adjudication n° 1010/26 a porté sur des titres arrivant à échéance les 17 septembre et 19 novembre 2026, puis les 18 février et 19 août 2027. Les résultats de la NBE font apparaître 18,741 milliards de birrs de soumissions à 28 jours, 30,282 milliards à 91 jours, 42,168 milliards à 182 jours et 41,638 milliards à 364 jours. L’ensemble représente 132,829 milliards de birrs de demandes.
Les montants acceptés atteignent 3,185 milliards à 28 jours, 6,371 milliards à 91 jours, 14,556 milliards à 182 jours et 12,741 milliards à 364 jours. Une apparente différence existe entre l’annonce préalable, qui mentionnait 31,853 milliards de birrs de titres concurrentiels, et le résultat final de 36,853 milliards : le tableau des résultats ajoute 5 milliards de birrs de soumissions non concurrentielles sur la maturité de 182 jours. Cette distinction permet de réconcilier les deux chiffres sans supposer une erreur de fond.
Les rendements moyens pondérés acceptés sont de 3,516 % à 28 jours, 4,564 % à 91 jours, 5,671 % à 182 jours et 8,720 % à 364 jours, soit 6,453 % en moyenne. Le mouvement est nettement baissier : la moyenne était de 7,692 % lors de l’adjudication du 5 août et de 9,181 % le 22 juillet. La baisse traduit une forte demande pour les titres, mais elle ne suffit pas à conclure à une amélioration générale des rendements réels sans disposer d’une mesure d’inflation comparable au même moment.
La profondeur d’un marché se mesure à la diversité des acteurs, aux volumes et à la formation des prix
L’analyse d’investigation conduit à distinguer trois dimensions. La première est la capacité du Trésor à placer des volumes significatifs sans recourir à un financement monétaire direct. Sur ce point, la dynamique est documentée : la NBE indique que les bons du Trésor ont fourni 206,5 milliards de birrs de financement budgétaire net durant les dix premiers mois de l’exercice 2025/26. Le marché est donc devenu un canal important de financement public.
La deuxième dimension est la participation. En juillet, le Comité de politique monétaire relevait une sursouscription cumulée d’environ 667,8 milliards de birrs sur les maturités courtes pendant sa période d’examen et soulignait l’arrivée accrue d’investisseurs individuels, facilitée par de nouvelles banques d’investissement. Cette diversification est stratégique : un marché dominé par quelques banques peut produire des volumes élevés tout en restant fragile, alors qu’un éventail plus large d’investisseurs améliore la distribution du risque et la formation des prix.
La troisième dimension est la connexion avec le marché monétaire. À fin mai 2026, la NBE indiquait que les transactions interbancaires cumulées avaient dépassé 3 000 milliards de birrs, réparties principalement entre maturités overnight et sept jours. Les bons du Trésor offrent parallèlement des références de rendement sur plusieurs horizons. Ensemble, ces marchés peuvent améliorer la transmission du taux directeur, mais seulement si la liquidité circule entre établissements et si un marché secondaire suffisamment actif se développe.
Pour l’Afrique, le financement domestique réduit une dépendance mais en crée une autre s’il absorbe le crédit privé
Le développement d’un marché local de titres publics répond à un enjeu commun à de nombreux États africains : financer les besoins budgétaires en monnaie nationale plutôt que dépendre exclusivement de dette extérieure en devises. Cette capacité réduit une partie du risque de change et crée des actifs domestiques pour les banques, assurances, fonds et investisseurs individuels. Elle peut également fournir une courbe de référence utile à l’émission future d’obligations d’entreprises.
Mais la souveraineté financière ne consiste pas à remplacer une dépendance extérieure par une captation excessive de l’épargne locale par l’État. Si les rendements publics, la réglementation ou les contraintes de liquidité conduisent les banques à privilégier systématiquement les bons du Trésor, le financement des entreprises peut être évincé. L’approfondissement du marché doit donc être accompagné d’un accès au crédit productif, d’un marché obligataire privé et de mécanismes permettant aux investisseurs d’arbitrer réellement entre plusieurs catégories d’actifs.
Le cas éthiopien montre aussi l’importance des infrastructures de marché africaines : dépositaire central, plateformes d’enchères, reporting, marché interbancaire et banques d’investissement. Ces briques techniques déterminent si l’épargne nationale peut être mobilisée efficacement. À terme, des marchés plus profonds en monnaie locale peuvent renforcer les capacités de financement du continent, à condition que la transparence, la concurrence et la stabilité macroéconomique suivent.
Marché secondaire, concentration des acheteurs et rendement réel restent insuffisamment documentés
La première zone d’incertitude concerne le marché secondaire. Les données d’adjudication sont détaillées, mais les sources institutionnelles consultées ne publient pas, pour août 2026, un volume régulier de transactions secondaires sur les bons du Trésor, des écarts acheteur-vendeur ou un taux de rotation des titres. Or un marché profond ne se limite pas à une émission primaire sursouscrite : les titres doivent pouvoir être revendus facilement avant leur échéance.
La deuxième concerne la concentration. La NBE mentionne une participation accrue des investisseurs individuels et des institutions non bancaires, mais ne publie pas la ventilation de l’adjudication du 19 août par catégories d’acheteurs. Il est donc impossible d’établir la part des banques commerciales, investisseurs institutionnels, banques d’investissement et particuliers. Une demande de 132,8 milliards peut être très diversifiée ou, au contraire, provenir d’un petit nombre de grands acteurs.
La troisième concerne le rendement réel et la soutenabilité budgétaire. Les rendements nominaux ont fortement baissé entre juillet et août, mais l’inflation avait rebondi à 13,4 % en mai selon la NBE. Sans indice d’inflation parfaitement contemporain de l’adjudication, il serait excessif d’affirmer que les rendements d’août sont positifs en termes réels. De même, la baisse du coût d’emprunt du Trésor doit être mise en regard des besoins futurs de refinancement.
Le prochain saut qualitatif dépendra moins des adjudications que de la liquidité entre deux enchères
Un premier scénario verrait la demande rester forte et la participation continuer à s’élargir. Les adjudications régulières offriraient alors au Trésor un financement prévisible et permettraient à la Banque centrale de disposer d’une structure de taux plus lisible. Si le marché secondaire progresse parallèlement, les bons du Trésor pourraient devenir de véritables instruments de gestion de liquidité pour les institutions financières.
Un deuxième scénario serait celui d’une abondance de liquidité qui comprime rapidement les rendements sans amélioration équivalente de la profondeur. Dans ce cas, les adjudications resteraient sursouscrites, mais la formation des prix pourrait refléter surtout un excès de liquidité concentré dans certaines banques. Le Comité de politique monétaire signalait déjà en juillet que l’excès de liquidité demeurait concentré dans quelques établissements, ce qui impose de ne pas confondre volume et efficacité.
Un troisième scénario, plus structurant, verrait les références créées par les T-bills soutenir un véritable marché de capitaux domestique : obligations du Trésor plus longues, émissions privées, gestion active de portefeuilles et transmission plus fine du taux directeur. Cette évolution reste une projection. Au 29 août 2026, le fait établi est néanmoins important : l’adjudication du 19 août a placé 36,853 milliards de birrs face à une demande de 132,829 milliards, dans un marché dont les volumes, la participation et le rôle dans le financement budgétaire ont nettement progressé.
Les sources institutionnelles qui documentent l’adjudication et le marché monétaire
- Banque nationale d’Éthiopie — résultats officiels de l’adjudication de bons du Trésor n° 1010/26, tenue le 19 août 2026.
- Banque nationale d’Éthiopie — annonce de l’adjudication n° 1010/26 et modalités de soumission via le Central Securities Depository.
- Banque nationale d’Éthiopie — résultats de l’adjudication n° 1009/26 du 5 août 2026.
- Banque nationale d’Éthiopie — résultats de l’adjudication n° 1008/26 du 22 juillet 2026.
- Banque nationale d’Éthiopie — Comité de politique monétaire, réunion n° 7 du 13 juillet 2026, développements des taux d’intérêt, du marché interbancaire et du financement budgétaire.
- Banque nationale d’Éthiopie — page institutionnelle des marchés et taux, statistiques de rendement moyen des bons du Trésor.
- Banque nationale d’Éthiopie — cadre des opérations d’open market et instruments éligibles de court terme.
- Ministère des Finances de la République fédérale démocratique d’Éthiopie — cadre de financement intérieur et émissions de titres publics.

