Lancée politiquement en 2022 puis dotée d’un chapitre technique pour 2023-2026, la stratégie colombienne envers l’Afrique a dépassé le stade de l’annonce. APC-Colombia documente 16 initiatives dans 18 pays africains et plus de 15 milliards de pesos colombiens exécutés par son fonds de coopération. Ces crédits ont financé des échanges, des routes d’apprentissage et des projets de renforcement de capacités. Ils ne démontrent cependant pas, à eux seuls, une transformation durable des institutions africaines.

Le bilan officiel d’août 2026 distingue programmation, dépense et résultat. Il confirme un financement public colombien, mais ses écarts comptables imposent de ne pas confondre activités institutionnelles et développement mesuré.

D’une orientation politique à un instrument technique

Le 14 octobre 2022, la vice-présidente Francia Márquez et les vice-ministres Francisco Coy et Laura Gil ont présenté l’Estrategia África 2022-2026. La diplomatie annonçait des objectifs tangibles, une coordination interministérielle et une incorporation au Plan national de développement. Le changement résidait dans la volonté de relier des coopérations antérieures à une orientation gouvernementale visible.

APC-Colombia a ensuite élaboré la Stratégie de coopération Sud-Sud et triangulaire Colombie-Afrique 2023-2026, qualifiée de premier instrument technique intégral de l’agence pour le continent. Elle définit quatre lignes : agriculture durable et souveraineté alimentaire ; paix, mémoire et réparation historique ; dialogues culturels et processus afrodiasporiques ; changement climatique et transition énergétique. La gouvernance des données, les droits, le genre et la participation locale sont transversaux.

Le déploiement possède donc deux étages : impulsion politique en 2022, puis organisation technique des programmes, partenaires et financements par APC-Colombia. Cette distinction évite d’attribuer mécaniquement chaque activité à la seule déclaration initiale.

Seize initiatives et dix-huit pays africains documentés

Le rapport final d’APC-Colombia recense 16 programmes ou projets sur la période 2023-2026. Ils relient 18 pays africains, plus de 20 entités colombiennes et huit organisations internationales selon l’introduction du document. Douze initiatives sont indiquées comme terminées et quatre comme encore en exécution.

Le portefeuille couvre les femmes rurales, le café, le cacao, la paix, la restitution de biens culturels, la mémoire, les déchets électroniques, le carbone bleu, les données inclusives et les violences fondées sur le genre. Les instruments sont surtout des missions techniques, ateliers, visites d’étude, routes d’apprentissage et plans d’innovation.

Ces réalisations attestent une administration active. Le projet bilatéral Colombie-Kenya sur les violences fondées sur le genre, par exemple, a organisé en mai 2025 une visite technique kenyane consacrée à la prévention, aux enquêtes, à la justice et aux mécanismes institutionnels. Le programme de paix a, lui, accueilli des délégations africaines et prévu une assistance technique après les visites.

Le nombre de pays ne signifie toutefois pas que chacun a reçu un projet de même intensité, ni que chaque initiative a produit une réforme. Certaines sont régionales ou mondiales et associent des partenaires non africains. D’autres relèvent de la diplomatie culturelle ou de la mise en réseau. La couverture géographique mesure une portée relationnelle ; elle n’est pas un indicateur automatique d’impact national.

Le FOCAI finance la coopération, pas des budgets d’État africains

Le financement passe principalement par le Fonds de coopération et d’assistance internationale, le FOCAI, administré par APC-Colombia. Le décret colombien n° 4152 de 2011 confie à l’agence la gestion de ce fonds. Dans la coopération Sud-Sud, il peut couvrir les billets, l’hébergement, l’alimentation, le transport terrestre, la logistique et d’autres dépenses nécessaires aux activités.

Cette architecture précise le sens du mot « financement ». La Colombie ne verse pas une aide budgétaire générale aux États africains et le rapport ne documente pas de prêts souverains ou d’infrastructures financées. Elle mobilise des ressources publiques pour exécuter des projets de partage de connaissances, faciliter les déplacements, organiser les partenaires et soutenir l’assistance technique.

Les montants publiés sont néanmoins substantiels. Le rapport attribue notamment 6,04 milliards COP au programme de coopération pour la paix, 3,52 milliards au projet sur les données inclusives, 1,22 milliard au programme des femmes rurales et plusieurs centaines de millions à chacun des projets culturels, agricoles, climatiques et de genre. Il mentionne aussi des apports complémentaires, dont 100 000 dollars mobilisés pour une initiative agricole.

Le fonds paie les conditions de l’échange et parfois la production de plans ou de recommandations. Il ne prouve pas que les administrations partenaires disposent ensuite de crédits récurrents, de postes permanents ou d’une autonomie financière renforcée.

Des totaux financiers officiels qui doivent être réconciliés

Le rapport final présente au moins trois agrégats différents. Son introduction évoque une dépense approximative de 15 979 292 058 COP provenant d’APC-Colombia. Le tableau de synthèse annonce 15 640 714 636 COP de ressources FOCAI exécutées. Or l’addition des cinq lignes thématiques de ce même tableau aboutit à 15 480 563 821 COP, soit un écart de 160 150 815 COP avec le total imprimé.

La somme des treize montants de projets explicitement libellés « ressources FOCAI exécutées » dans le corps du rapport se rapproche encore d’un autre montant. Ces divergences peuvent provenir de périmètres distincts, de cofinancements, d’une erreur typographique ou d’une consolidation à des dates différentes. Le document ne fournit pas de note de rapprochement permettant de trancher.

Cet écart ne remet pas en cause l’existence du financement ni l’ordre de grandeur : plus de 15 milliards COP sont détaillés dans un rapport institutionnel. Il interdit en revanche de présenter un chiffre unique comme définitivement audité. La formulation la plus rigoureuse est donc « environ 15,5 à 16 milliards COP », en précisant que les totaux officiels demandent réconciliation.

Une annexe projet par projet devrait indiquer crédits approuvés et exécutés, cofinanceurs, clôture et part affectée à chaque pays. Elle permettrait de distinguer les dépenses effectuées en Colombie de celles directement mobilisées sur le continent.

Le renforcement de capacités est réel, la transformation reste partielle

Plusieurs projets visent explicitement des capacités institutionnelles. Avec le Kenya, les échanges sur les violences fondées sur le genre portent sur les mécanismes de prévention, la justice spécialisée et l’accès aux droits. Avec le Sénégal, une délégation des douanes et de la sécurité a travaillé en novembre 2025 avec la DIAN, la police antinarcotiques et les administrations du commerce extérieur. Dans le domaine statistique, le projet sur les données inclusives associe Ghana, Kenya, Sénégal et Nigeria.

Le programme de paix va plus loin qu’une visite ponctuelle : le rapport indique que des plans d’innovation sont établis avec un responsable et une période de suivi. Le Fonds national congolais de réparation des victimes, le FONAREV, a financé le retour de quinze fonctionnaires en mai 2026. Cet engagement africain constitue un signe d’appropriation, car le partenaire ne reste pas simple bénéficiaire d’une mission colombienne.

Cependant, le rapport reconnaît lui-même les limites de la preuve. Dans son évaluation, il attribue 4 points sur 6 à l’approche différentielle, faute d’éléments démontrant des réductions de disparités ou des transformations institutionnelles attribuables. La visibilité internationale reçoit également 4 sur 6, les résultats étant jugés surtout descriptifs.

Ateliers, plans et formations sont des extrants vérifiables. Le développement institutionnel suppose davantage : procédures adoptées, budgets nationaux, services maintenus, décisions améliorées et effets observés. Ces indicateurs restent incomplets.

Une coopération afrocentrée exige réciprocité et contrôle africain

La stratégie revendique le bénéfice mutuel et l’adaptation des expériences aux contextes africains. Cette orientation est importante : la Colombie ne se présente pas seulement comme donateur, mais comme pays du Sud partageant ses acquis et recevant aussi des connaissances. Le projet avec le Kenya mentionne ainsi l’intérêt colombien pour les tribunaux spécialisés kenyans en matière de genre.

La réciprocité doit toutefois être visible dans les décisions. Les institutions africaines doivent pouvoir formuler la demande, choisir les pratiques adaptées, contrôler les données et définir les critères d’évaluation. Une solution colombienne n’est utile que si elle est compatible avec les droits, les langues, les structures administratives et les savoirs locaux.

L’axe afrodiasporique peut relier Afrique et Colombie au-delà des États. Mais les communautés ne doivent pas devenir des symboles de politique extérieure : représentation, rémunération et droits sur les connaissances doivent être documentés. La coopération Sud-Sud n’abolit pas les asymétries ; des comptes rendus conjoints et des données accessibles localement sont indispensables.

Le bilan établit que la stratégie a été déployée et financée. Il documente un portefeuille, des dépenses, des partenaires et des résultats intermédiaires. Il montre également que la confiance politique, les visites de haut niveau et la présence diplomatique facilitent les projets. L’accréditation en janvier 2025 de l’ambassadeur colombien en Éthiopie auprès de l’Union africaine renforce cette architecture.

La continuité après 2026 dépendra de décisions non encore établies : nouvelle stratégie, crédits pluriannuels, équipes permanentes et suivi conjoint. La prochaine phase devrait mesurer moins le nombre de missions que les changements adoptés : protocole douanier, service de données inclusives, mécanisme de justice, politique agricole ou procédure de restitution. Les contributions africaines devraient aussi être publiées.

La conclusion est graduée. Il est établi que la Colombie a financé et exécuté une coopération structurée avec l’Afrique. Il est documenté que cette coopération a renforcé des compétences, des réseaux et certains outils administratifs. Mais l’ampleur des transformations institutionnelles durables reste partiellement mesurée, tandis que les divergences entre totaux financiers affaiblissent la précision comptable. Le déploiement est réel ; son impact doit encore être consolidé et vérifié avec les institutions africaines.

Les documents qui encadrent le financement et l’exécution

  • Ministère colombien des Relations extérieures, présentation de l’Estrategia África 2022-2026, 14 octobre 2022.
  • APC-Colombia, rapport final de mise en œuvre de la Stratégie de coopération Sud-Sud et triangulaire Colombie-Afrique 2023-2026, publié en août 2026.
  • Département administratif de la fonction publique, décret n° 4152 de 2011 fixant les fonctions d’APC-Colombia et l’administration du FOCAI.
  • APC-Colombia, rapport du Fonds de coopération et d’assistance internationale pour le premier semestre 2026.
  • Ministère colombien des Relations extérieures et APC-Colombia, projet Colombie-Kenya sur les violences fondées sur le genre, mai 2025.
  • Ministère colombien des Relations extérieures, échange technique avec les administrations sénégalaises des douanes et de la sécurité, novembre 2025.
  • APC-Colombia, bilan des actions de coopération Sud-Sud en Afrique, décembre 2025.
  • Ministère colombien des Relations extérieures, accréditation de l’ambassadeur de Colombie auprès de l’Union africaine, janvier 2025.

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