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Prospective internationale / Économie politique

2026, année charnière avant le basculement de CORSIA

En 2026, le Régime de compensation et de réduction de carbone pour l’aviation internationale (CORSIA) entre dans une année décisive pour les États africains. Il ne s’agit pas d’un nouveau programme lancé cette année : CORSIA a été adopté par l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) en 2016, son système de suivi des émissions fonctionne depuis 2019 et sa première phase couvre 2024-2026. Le fait nouveau tient à l’intensification de l’exécution : échéances réglementaires, contrôles des données, calcul des obligations de compensation, formation des administrations et préparation de la deuxième phase à partir de 2027.

La qualification de « décarbonation » doit également être précisée. CORSIA est une mesure mondiale fondée sur le marché qui traite une partie des émissions de CO₂ de l’aviation internationale par la surveillance, l’usage éventuel de carburants admissibles et l’annulation d’unités d’émission. L’OACI indique elle-même que le mécanisme complète, sans les remplacer, les réductions obtenues dans le secteur par la technologie, l’amélioration opérationnelle et les carburants d’aviation durables. CORSIA peut donc contribuer à la trajectoire climatique de l’aviation africaine ; il ne constitue pas, à lui seul, une politique complète de décarbonation des flottes, des aéroports et de l’énergie aéronautique.

Une couverture africaine encore fragmentée

Pour 2026, l’OACI recense 130 États participant volontairement aux obligations de compensation de CORSIA. Le décompte de la liste officielle fait apparaître 26 États africains, parmi lesquels le Bénin, le Botswana, le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la RDC, le Ghana, le Kenya, le Nigéria, le Rwanda, la Tanzanie, l’Ouganda, la Zambie et le Zimbabwe. La sixième édition du document de l’OACI précise par ailleurs que Maurice a notifié son retrait de la participation volontaire à compter du 1er janvier 2026.

Cette géographie reste donc incomplète. Plusieurs États africains disposant de réseaux internationaux importants, dont l’Afrique du Sud, l’Éthiopie, l’Égypte, le Maroc et le Sénégal, ne figurent pas sur la liste des participants volontaires pour 2026. Jusqu’à la fin de la première phase, la compensation ne s’applique qu’aux liaisons entre États couverts selon l’approche par paires d’États. Une route reliant un État participant à un État non participant n’est pas soumise à l’obligation de compensation CORSIA pour cette année.

Il faut toutefois distinguer compensation et surveillance. Les exigences de monitoring, reporting and verification (MRV) ne disparaissent pas parce qu’un État ne participe pas volontairement à la compensation. L’OACI précise qu’elles s’appliquent aux exploitants dépassant 10 000 tonnes annuelles de CO₂ sur des vols internationaux, sous réserve des autres seuils et exemptions prévus par l’Annexe 16, volume IV. Tous les vols internationaux concernés doivent être suivis et déclarés, même lorsque les routes ne génèrent pas d’obligation de compensation. Pour l’Afrique, cette distinction est centrale : la préparation administrative dépasse le seul cercle des 26 participants volontaires.

Du registre carbone aux obligations de novembre

Le calendrier 2026 transforme CORSIA en chaîne de conformité très concrète. Entre janvier et avril, les exploitants doivent compiler leurs émissions de 2025 et les faire vérifier. Au 30 avril, les rapports d’émissions vérifiés doivent être transmis aux États. Au 31 juillet, les administrations nationales doivent effectuer un contrôle d’ordre de grandeur, combler les lacunes de données lorsqu’elles le peuvent, consolider les informations et les transmettre à l’OACI par le CORSIA Central Registry (CCR).

Une seconde échéance intervient au 30 novembre. Les États doivent utiliser le facteur annuel de croissance sectorielle publié par l’OACI afin de calculer les obligations de compensation correspondant aux émissions de 2025 et informer les exploitants qui leur sont attribués. À la même date, ils doivent actualiser dans le CCR les listes d’exploitants et d’organismes de vérification. L’enjeu pour une administration africaine n’est donc pas seulement diplomatique : il faut disposer de données fiables, de personnels capables de contrôler les déclarations, d’un cadre pour les vérificateurs et d’une maîtrise du registre international.

Analyse : cette dimension technique peut devenir un goulot d’étranglement plus important que l’adhésion politique. Un État peut soutenir les objectifs climatiques internationaux tout en restant dépendant d’expertise étrangère pour vérifier les émissions, structurer les autorisations carbone ou évaluer les carburants admissibles. La souveraineté réglementaire se mesure ici à la capacité de produire, auditer et défendre ses propres données.

Kigali puis les webinaires : la mise en œuvre devient technique

L’année 2026 montre une densification de l’assistance destinée aux régions ESAF et WACAF de l’OACI. Du 20 au 23 avril, Kigali accueille l’atelier annuel conjoint sur la protection de l’environnement organisé avec l’Agence de l’Union européenne pour la sécurité aérienne. Le 21 avril, une session entière est consacrée à CORSIA : mise en œuvre, contrôle d’ordre de grandeur, exigences de compensation, unités d’émission admissibles et lettres d’autorisation. Des représentants d’États africains y partagent leurs avancées, tandis que la journée relie CORSIA aux carburants d’aviation durables et aux plans d’action nationaux.

Le dispositif se poursuit ensuite à distance. Les bureaux africains de l’OACI inscrivent au programme 2026 un webinaire sur CORSIA et le contrôle d’ordre de grandeur le 12 mai, un atelier conjoint avec l’IATA sur les unités d’émission, le Technical Advisory Body et les lettres d’autorisation le 16 juin, puis un atelier régional sur le CCR le 8 juillet. Cette séquence confirme que le « déploiement 2026 » doit être compris comme un approfondissement opérationnel et capacitaire, non comme l’entrée en vigueur d’un mécanisme entièrement nouveau.

À l’échelle mondiale, le programme ACT-CORSIA complète cet accompagnement. L’OACI a prévu en mars 2026 une formation de formateurs destinée à 16 États fournisseurs d’assistance afin qu’ils soutiennent les points focaux de 125 États demandeurs. Le bulletin de février indique que 99 % des émissions mondiales de 2024 avaient été rapportées par les États via le CCR en 2025. Ce résultat atteste la montée en puissance du système de reporting, mais il ne mesure pas à lui seul la réduction réelle d’émissions produite par CORSIA.

Crédits carbone africains : une opportunité sous condition de souveraineté

Le volet le plus stratégique pour l’Afrique se situe peut-être du côté de l’offre de crédits carbone. Le tableau de bord de l’OACI publié en 2026 recensait, au 3 mars, des unités CORSIA admissibles déjà émises dans cinq pays africains : Gambie, Malawi, Rwanda, Sierra Leone et Tanzanie. Leur total atteint environ 5,55 millions d’unités, dont près de 3,66 millions au Rwanda et 1,38 million au Malawi. Ces chiffres correspondent à des crédits labellisés comme admissibles dans les registres des programmes concernés ; ils ne prouvent ni qu’ils ont tous été vendus, ni qu’ils ont tous été annulés par des compagnies aériennes.

Pour les États africains, l’opportunité n’est donc pas simplement de devenir fournisseurs de crédits bon marché. La lettre d’autorisation exigée pour éviter le double comptage implique une décision souveraine : l’État hôte autorise l’usage international d’une réduction d’émissions et doit l’articuler avec ses propres engagements climatiques. L’OACI encourage les gouvernements à confirmer que les crédits utilisés sous CORSIA ne seront pas simultanément comptabilisés dans leur contribution déterminée au niveau national. La question stratégique devient celle du prix, du partage de valeur, de la qualité des projets, de la protection des communautés et de l’usage des recettes.

L’Afrique dispose également d’un autre levier : les carburants admissibles CORSIA, dont les carburants d’aviation durables. L’atelier de Kigali relie explicitement la conformité carbone à la production de SAF, aux matières premières disponibles sur le continent et aux conditions de réduction du risque des projets. Une stratégie africaine cohérente chercherait donc à combiner conformité CORSIA, production énergétique locale, certification, financement et industrialisation, au lieu de limiter le continent au rôle de fournisseur de crédits.

Ce que CORSIA ne permet pas encore de démontrer

Zone d’incertitude : les documents institutionnels consultés permettent de suivre les règles, les participants, les formations et les volumes de crédits admissibles, mais ils ne fournissent pas encore une mesure consolidée de la baisse d’émissions effectivement attribuable à CORSIA pour l’aviation africaine en 2026. Une unité émise n’est pas nécessairement une unité achetée ; une unité achetée n’est pas nécessairement annulée ; et une compensation ne correspond pas à une réduction physique du carburant consommé par l’avion qui effectue le vol.

Il reste également à mesurer le coût administratif supporté par les autorités africaines et les compagnies, la disponibilité locale des vérificateurs accrédités, la part des revenus carbone conservée sur le continent et le nombre de projets africains capables de satisfaire durablement aux exigences d’intégrité et d’autorisation. Les ateliers de 2026 montrent que ces capacités sont activement développées ; ils ne suffisent pas à conclure que les écarts entre États ont été résorbés.

Enfin, le chiffre de 26 États africains participants en 2026 ne doit pas être confondu avec le champ du MRV ni avec la situation de 2027. La deuxième phase modifie les conditions de participation. Toute projection sur les coûts futurs des compagnies africaines devra donc être recalculée route par route, selon les États couverts, les exemptions applicables et la croissance réelle des émissions.

2027 changera l’échelle du dispositif

La fin de 2026 constitue une frontière réglementaire. À partir de 2027, CORSIA entre dans sa deuxième phase, prévue jusqu’en 2035, avec une participation déterminée selon les critères adoptés par l’OACI, complétée par les engagements volontaires. L’Organisation indique déjà 134 États participants pour 2027. Cette extension pourrait accroître la part des routes internationales africaines soumises à compensation et rendre plus pressante la question du coût carbone pour les transporteurs.

Plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Si les États africains renforcent rapidement leurs systèmes MRV, leurs capacités de vérification, leurs politiques SAF et leurs cadres d’autorisation de crédits, CORSIA peut devenir un levier pour structurer une industrie climatique autour de l’aviation. Si ces fonctions restent largement externalisées, le continent risque au contraire de supporter une partie des coûts de conformité tout en captant une fraction limitée des revenus liés à la certification, au financement et aux technologies.

Le critère décisif sera donc la valeur créée en Afrique. Il faudra suivre non seulement les tonnes de CO₂ déclarées ou compensées, mais aussi la localisation des projets, les revenus des crédits, les investissements SAF, la formation des vérificateurs africains, le coût de conformité des compagnies, l’accès aux financements du Finvest Hub et la compatibilité entre politiques aéronautiques et contributions climatiques nationales. C’est à cette condition que CORSIA pourra devenir un instrument de transition maîtrisé plutôt qu’une simple obligation importée.

Les documents institutionnels qui fixent le niveau de preuve

  • OACI, CORSIA — présentation générale et FAQ : architecture du régime, distinction entre MRV et compensation, seuils d’applicabilité et approche par paires d’États.
  • OACI, CORSIA States for Chapter 3 State Pairs, 6e édition : 130 États participants à compter du 1er janvier 2026 et retrait de Maurice de la participation volontaire.
  • OACI, CORSIA Newsletter, février 2026 : calendrier de mise en œuvre 2026, appel du Technical Advisory Body, formation ACT-CORSIA et Aviation Climate Week.
  • OACI ESAF/WACAF, atelier annuel sur la protection de l’environnement, Kigali, 20-23 avril 2026 : sessions sur CORSIA, compensation, unités admissibles, lettres d’autorisation et SAF.
  • OACI WACAF, activités environnementales 2026 : webinaires du 12 mai, du 16 juin et du 8 juillet consacrés au contrôle, aux unités CORSIA et au Central Registry.
  • OACI, CORSIA Eligible Emissions Units et tableau de bord 2026 : programmes admissibles et unités émises dans les registres, dont plusieurs pays africains.
  • OACI, CORSIA Eligible Fuels, mise à jour juin 2026 : cadre des carburants admissibles et possibilité de réduire les obligations de compensation par leur utilisation.

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