Reçu dans les locaux parlementaires du Mouvement 5 étoiles, le militant fait entrer la contestation du franc CFA au cœur d’un gouvernement européen, au risque de voir son combat absorbé par le conflit entre Rome et Paris.
Après avoir franchi les portes du palais présidentiel burkinabè, Kémi Séba transporte son combat dans les locaux du Parlement italien. Des responsables du Mouvement 5 étoiles acceptent de recevoir son dossier sur le franc CFA et la Françafrique. La rencontre constitue une victoire d’influence : une revendication portée dans les rues africaines atteint un gouvernement européen. Elle ouvre aussi un risque majeur : voir la souveraineté africaine transformée en arme dans une confrontation entre puissances européennes.
Situation judiciaire actuelle
Au 19 août 2026, aucune source fiable consultée ne confirme la libération de Kémi Séba. L’audience qui devait se tenir le 11 août à Pretoria a été reportée au 23 septembre 2026. Le militant, son fils Khonsou Séba Capo Chichi et leur coaccusé sud-africain demeurent détenus.
Les sources divergent sur la panne électrique ayant empêché la comparution. Anadolu et Africa24 indiquent qu’elle a affecté le tribunal de Pretoria. BIP Radio et plusieurs publications béninoises la situent dans l’établissement pénitentiaire, où elle aurait empêché l’extraction des détenus. Aucun procès-verbal judiciaire directement accessible ne permet de départager ces versions.
Kémi Séba est poursuivi en Afrique du Sud pour des faits présumés liés à son séjour et à un projet de franchissement irrégulier de la frontière vers le Zimbabwe. Sa libération sous caution a été refusée le 19 juin, la justice ayant retenu un risque de fuite. Ces accusations restent à juger.
La procédure sud-africaine doit être distinguée de la demande d’extradition présentée par le Bénin. Cotonou le recherche après son soutien public à la tentative de coup d’État de décembre 2025. Les qualifications rapportées varient selon les sources, mais aucun jugement définitif n’a établi sa culpabilité. Le militant a par ailleurs demandé l’asile en Afrique du Sud et affirme craindre pour sa sécurité en cas de remise aux autorités béninoises.
De Kosyam à Rome, un changement d’échelle
Le 26 août 2018, Kémi Séba avait été reçu à Ouagadougou par Roch Marc Christian Kaboré. L’audience lui avait permis d’exposer son programme souverainiste à un président africain en exercice, sans qu’aucun engagement public précis ne soit pris.
Quelques semaines plus tard, il change de terrain.
À Rome, il ne cherche plus seulement à convaincre un dirigeant africain de modifier sa politique. Il tente d’introduire la question du franc CFA au sein même de l’Union européenne, espace politique auquel appartient la France et dans lequel les accords monétaires africains sont également liés par l’arrimage à l’euro.
Le déplacement n’est pas sa première prise de contact avec l’Italie. Le 14 juillet 2018, Kémi Séba s’était déjà rendu au centre informel Baobab, installé derrière la gare Tiburtina de Rome. Environ trois cents personnes migrantes y vivaient alors sous des tentes, dans des conditions matérielles particulièrement difficiles.
Devant ce public majoritairement africain, il avait relié les départs vers l’Europe au blocage des perspectives économiques, à la responsabilité des élites africaines et aux rapports inégaux entre l’Afrique et l’Union européenne. Il avait également interpellé Matteo Salvini, ministre italien de l’Intérieur, en lui opposant la défense des populations africaines à la défense du peuple italien revendiquée par celui-ci.
Cette première visite permet de comprendre la stratégie de septembre. Kémi Séba ne veut pas présenter l’immigration comme une attirance spontanée des Africains pour l’Europe. Il cherche à imposer une autre question : quelles politiques économiques, monétaires, commerciales et militaires participent à la destruction des perspectives sur le continent ?
Une réunion dans les locaux parlementaires du M5S
En septembre 2018, une délégation d’Urgences panafricanistes est reçue dans les locaux du Mouvement 5 étoiles au Parlement italien.
La date exacte de la réunion n’a pas pu être établie à partir des archives accessibles. Aucun communiqué officiel contemporain, agenda public ou procès-verbal n’a été retrouvé. La rencontre ne sera rendue publique que quatre mois plus tard, lorsque Kémi Séba publiera, le 22 janvier 2019, un récit accompagné de photographies.
L’une d’elles le montre serrant la main de Manlio Di Stefano, membre du Mouvement 5 étoiles et alors sous-secrétaire d’État italien aux Affaires étrangères. Cette photographie confirme qu’un responsable gouvernemental directement impliqué dans la politique extérieure italienne a rencontré le militant.
Les sources évoquent également des parlementaires et des cadres du M5S. Elles ne permettent toutefois pas d’en établir une liste complète. Surtout, aucun document accessible ne prouve que Luigi Di Maio, vice-président du Conseil et chef politique du Mouvement 5 étoiles, ou Alessandro Di Battista aient personnellement participé à la réunion.
Cette distinction est essentielle. Kémi Séba a bien atteint un membre du gouvernement italien. Il n’est pas établi qu’il ait directement exposé son argumentaire aux deux responsables qui reprendront publiquement la question du franc CFA en janvier 2019.
Selon son propre récit, Urgences panafricanistes remet aux interlocuteurs italiens plusieurs dossiers consacrés à la Françafrique et au système monétaire de la zone franc. Aucune copie intégrale de ces documents n’a été retrouvée. Il est donc impossible de vérifier leur contenu exact, leurs sources, leurs données économiques ou les propositions institutionnelles qu’ils contenaient.
La preuve disponible établit ainsi une rencontre et la transmission d’un argumentaire. Elle ne permet pas d’établir un accord formel entre le gouvernement italien et Urgences panafricanistes.
Faire entrer la Françafrique dans les institutions européennes
La demande formulée à Rome dépasse la dénonciation du franc CFA.
Kémi Séba affirme avoir demandé aux responsables du Mouvement 5 étoiles de porter devant les institutions européennes la question de la responsabilité française dans ses anciennes colonies. Son objectif est d’utiliser les divisions internes de l’Europe pour ouvrir un débat que Paris et plusieurs gouvernements africains refusent, selon lui, d’engager directement.
La stratégie possède une logique.
La France n’agit pas en Afrique dans un vide diplomatique. Elle appartient à l’Union européenne, exerce une influence importante sur ses politiques commerciales, monétaires et sécuritaires et bénéficie du soutien ou du silence d’autres États membres. Pour internationaliser la contestation de la Françafrique, il faut donc trouver des relais capables de déplacer le débat de Paris vers Bruxelles, Strasbourg ou les capitales européennes.
Le Mouvement 5 étoiles paraît offrir cette possibilité. Arrivé au pouvoir en juin 2018 dans une coalition avec la Ligue de Matteo Salvini, il se présente comme une force antisystème contestant les partis traditionnels, les équilibres européens et l’autorité d’Emmanuel Macron.
Kémi Séba expliquera avoir cherché un interlocuteur qui ne soit, à ses yeux, ni néolibéral ni enfermé dans une « xénophobie puérile ». Il reconnaît l’existence de désaccords avec le M5S, mais estime possible de constituer un front ponctuel contre le néocolonialisme français et occidental.
Ce raisonnement marque une évolution. Urgences panafricanistes ne se contente plus de mobiliser des organisations africaines et diasporiques. Le mouvement pratique désormais une diplomatie parallèle : il identifie les contradictions entre puissances, remet des dossiers à des responsables publics et cherche à transformer ses thèses en prises de position institutionnelles.
Une convergence traversée par la question migratoire
L’intérêt du Mouvement 5 étoiles pour le franc CFA ne peut cependant être séparé du contexte italien.
La coalition formée avec la Ligue a placé l’immigration au centre de son action politique. Matteo Salvini ferme les ports italiens à certains navires humanitaires et accuse les autres pays européens de laisser l’Italie seule face aux arrivées en Méditerranée. Luigi Di Maio cherche, de son côté, à montrer que les migrations ne peuvent être traitées uniquement par la surveillance des frontières.
L’argument transmis par Kémi Séba leur offre une causalité politiquement efficace : si des Africains traversent la Méditerranée, ce serait parce que la France continue d’appauvrir leurs pays par le franc CFA, la captation des ressources et le soutien à des gouvernements dépendants.
Kémi Séba partage une partie de ce raisonnement, mais il tente de lui donner une orientation différente. Lors de ses interventions italiennes, il affirme en substance que la lutte contre l’immigration irrégulière ne peut être considérée comme légitime que si elle s’accompagne d’une lutte contre la sortie des matières premières africaines et contre les mécanismes qui bloquent le développement du continent.
La différence n’est pas secondaire.
Pour le gouvernement italien, l’objectif immédiat consiste à réduire les arrivées et à transférer une partie de leur responsabilité à la France. Pour Urgences panafricanistes, l’objectif proclamé consiste à rétablir les conditions permettant aux Africains de vivre, décider et produire sur leur propre continent.
Ces intérêts peuvent ponctuellement converger sans être identiques. L’Italie cherche une réponse à une crise européenne et un moyen d’affaiblir Emmanuel Macron. Kémi Séba cherche un levier européen pour combattre une architecture postcoloniale. Chacun utilise donc l’autre pour poursuivre une finalité qui lui est propre.
Janvier 2019 : l’argumentaire ressort au grand jour
Pendant plusieurs mois, la réunion de septembre reste inconnue du public.
Le 20 janvier 2019, Luigi Di Maio accuse la France de n’avoir jamais cessé de coloniser plusieurs États africains. Il demande à l’Union européenne de sanctionner les pays qui appauvrissent l’Afrique et relie directement ces politiques aux morts en Méditerranée.
Alessandro Di Battista reprend le même thème à la télévision italienne. Il présente le franc CFA comme un instrument permettant à la France de contrôler la souveraineté de quatorze pays africains. Dans une séquence fortement symbolique, il déchire un billet de 10 000 francs CFA, reproduisant sous une autre forme le geste accompli par Kémi Séba à Dakar en août 2017.
Les déclarations sont consignées dans les archives du Parlement italien. Une question adressée au gouvernement le 23 janvier reproduit les accusations de Di Maio et de Di Battista, tout en contestant leur exactitude et leur utilisation dans la politique extérieure italienne.
Le 22 janvier, Kémi Séba révèle alors la rencontre de septembre. Il affirme qu’Urgences panafricanistes est à l’origine de l’offensive du Mouvement 5 étoiles contre la Françafrique. Il présente les déclarations italiennes comme le résultat du travail discret effectué à Rome et annonce que d’autres attaques institutionnelles suivront.
La chronologie et la proximité du vocabulaire rendent une influence plausible. La remise des dossiers, la photographie avec Manlio Di Stefano et la reprise de plusieurs thèmes défendus par Urgences panafricanistes permettent d’établir une circulation d’idées.
Elles ne suffisent pas à démontrer que Kémi Séba serait l’auteur exclusif de la position italienne.
Le Mouvement 5 étoiles possédait ses propres intérêts : conflit avec Emmanuel Macron, campagne pour les élections européennes de mai 2019, tensions sur l’accueil des personnes migrantes, volonté de dénoncer l’influence française en Libye et concurrence économique entre Paris et Rome. Aucun message interne, compte rendu de réunion ou témoignage direct de Di Maio ne permet d’isoler la part exacte de l’argumentaire transmis par Urgences panafricanistes dans la décision politique finale.
Kémi Séba a vraisemblablement fourni un cadre, des documents et une légitimité panafricaine. Le M5S les a intégrés à une stratégie italienne déjà structurée par ses propres rapports de force.
Une critique réelle, mais un mécanisme financier souvent simplifié
Les déclarations italiennes contiennent une critique fondée sur des réalités institutionnelles, mais elles les simplifient fortement.
En 2018, il existe deux francs CFA juridiquement distincts : le franc de la Communauté financière africaine, émis par la BCEAO pour huit États d’Afrique de l’Ouest, et le franc de la Coopération financière en Afrique centrale, émis par la BEAC pour six États. Les deux monnaies partagent une parité fixe avec l’euro et bénéficient d’une garantie de convertibilité du Trésor français.
Une partie des réserves de change était alors centralisée dans des comptes d’opérations ouverts auprès du Trésor français. Des représentants français siégeaient également dans certains organes monétaires. Ces mécanismes limitaient effectivement l’autonomie institutionnelle des États africains et justifiaient un débat politique sur la souveraineté, le régime de change, le contrôle démocratique des banques centrales et les stratégies d’industrialisation.
Mais la question des réserves nécessite une distinction essentielle entre propriété juridique et fonction de financement.
Les réserves déposées sur les comptes d’opérations n’étaient pas transférées à la France comme si elles devenaient sa propriété. Elles constituaient une créance des banques centrales africaines sur le Trésor français. Les banques centrales conservaient donc un droit sur ces avoirs.
Il serait par conséquent trompeur d’écrire que Paris pouvait simplement « prendre » ces réserves ou les dépenser librement pour rembourser une OAT.
Mais l’autre extrême serait tout aussi trompeur : présenter ces dépôts comme financièrement neutres pour l’État français.
Ce que signifie réellement « financer l’État français »
L’Agence France Trésor distingue officiellement deux grandes catégories de dette de l’État : la dette négociable, constituée notamment des obligations et bons du Trésor, et la dette non négociable, qui comprend notamment les dépôts de certains organismes auprès du Trésor. Elle précise que cette dette non négociable constitue elle aussi un moyen de financement de l’État.
Cette précision permet de comprendre le mécanisme sans le caricaturer.
Lorsqu’une banque centrale africaine déposait une partie de ses avoirs extérieurs auprès du Trésor français :
réserves de la banque centrale → dépôt auprès du Trésor → créance de la banque centrale sur le Trésor → dette non négociable du Trésor → ressource de financement de l’État.
Il ne s’agissait donc pas d’un transfert de propriété, mais d’une opération de financement.
L’Agence France Trésor a d’ailleurs expliqué de manière particulièrement explicite que les dépôts des correspondants avaient un effet direct sur la dette négociable : un retrait des avoirs des correspondants se traduisait par une hausse du besoin de financement annuel et donc par une augmentation du programme d’émissions.
Autrement dit, la présence de dépôts contribuait à réduire le besoin de financement couvert par la dette négociable.
Cette conclusion est plus rigoureuse que la formule « la France finançait sa dette avec les réserves africaines ».
La France ne pouvait pas prendre les réserves comme si elles lui appartenaient. Mais elle bénéficiait de leur présence dans son dispositif de trésorerie : ces dépôts constituaient une dette non négociable de l’État et une ressource de financement qui pouvait se substituer, en partie, au recours aux titres négociables.
Le mécanisme ne supprimait donc pas une dette. Il pouvait remplacer, pour une partie du financement, une dette envers les banques centrales africaines par une dette négociable envers les investisseurs des marchés financiers.
Une preuve particulièrement nette dans les programmes de financement de l’État
Les documents de l’Agence France Trésor montrent que les variations des dépôts des correspondants sont intégrées directement aux équilibres de financement de l’État.
Dans son programme de financement pour 2006, l’AFT comptabilisait ainsi 5,5 milliards d’euros de variation des dépôts des correspondants parmi les ressources destinées à couvrir le besoin de financement de l’État.
En 2020, l’AFT indiquait encore que son programme d’emprunt serait complété par d’autres ressources, dont l’augmentation des dépôts des correspondants du Trésor.
Ces documents ne démontrent pas que ces montants provenaient exclusivement de la BCEAO ou de la BEAC. Ils démontrent quelque chose de plus général mais incontestable : les dépôts des correspondants sont intégrés à la stratégie de financement de l’État et leur variation influence le besoin de recours à la dette négociable.
Pour établir le lien spécifique avec la Zone franc, il faut alors revenir aux comptes des banques centrales africaines.
Les chiffres de la BCEAO
Les états financiers officiels de la BCEAO pour 2019 donnent une donnée particulièrement précise.
Au 31 décembre 2019, la rubrique « avoirs en monnaies étrangères » comprend 6 252 281 millions de FCFA sur le « Compte d’opérations (Trésor français) ». La BCEAO précise que l’Institut d’émission centralise et gère les réserves de change des États membres de l’UMOA et qu’en vertu de la convention de 1973 et de son avenant de 2005, une partie de leurs avoirs extérieurs était déposée dans un compte d’opérations ouvert dans les livres du Trésor français.
Cela représente environ 9,5 milliards d’euros au taux de conversion fixe.
Il faut toutefois éviter une présentation trompeuse : ces 9,5 milliards ne représentaient pas la totalité des réserves de la BCEAO. Le même état financier distingue le compte d’opérations du portefeuille de titres, des correspondants et dépôts, des billets étrangers et des autres créances.
La formulation exacte est donc :
Une partie des avoirs extérieurs de la BCEAO était déposée auprès du Trésor français.
Et non :
« La France détenait toutes les réserves africaines. »
Une ressource de financement, mais pas nécessairement gratuite
Il faut également éviter de transformer ce mécanisme en bénéfice financier automatique pour Paris.
Les dépôts des banques centrales africaines étaient rémunérés. Le coût de cette rémunération doit donc être pris en compte avant de parler d’un éventuel gain financier net pour la France.
Le fait démontrable est plus limité et plus solide : ces dépôts fournissaient au Trésor une ressource de financement non négociable et leur niveau contribuait à déterminer le besoin de financement couvert par les émissions de dette négociable.
On ne peut pas, à partir du seul encours des réserves, calculer un « bénéfice » français sans reconstituer ce que la France aurait dû emprunter en leur absence, à quel taux, pendant quelle durée et avec quelles autres ressources de trésorerie.
La bonne formulation n’est donc pas :
« La France économisait X milliards grâce au franc CFA. »
Mais :
« Les dépôts des banques centrales africaines constituaient une source de financement de l’État français qui contribuait à limiter son recours aux émissions de dette négociable. »
Cette formulation est directement compatible avec la comptabilité et les documents de l’État français.
Une distinction indispensable entre UEMOA, CEMAC et Comores
Il faut enfin éviter de parler du « système CFA » comme d’un mécanisme unique et inchangé.
La réforme de 2019 concerne la coopération monétaire entre la France et l’UEMOA. La BCEAO indique que le compte d’opérations ouvert dans les livres du Trésor français a été clôturé en avril 2021 et que les ressources qui y étaient détenues ont été transférées vers d’autres comptes de la Banque centrale.
Cette date constitue la borne historique précise pour le mécanisme BCEAO-Trésor français.
Il ne faut donc pas écrire qu’en 2026 la BCEAO continue de centraliser obligatoirement ses réserves au Trésor français.
La situation des pays de la CEMAC et des Comores doit, elle, être traitée séparément, car leurs accords monétaires ne sont pas identiques à ceux de l’UEMOA.
La réforme de l’UEMOA confirme cependant que le mécanisme existait réellement : elle a précisément supprimé la centralisation des réserves au Trésor français ainsi que certains dispositifs de représentation française dans les organes de décision.
Une critique réelle transformée en slogan
Les déclarations italiennes contiennent donc une critique fondée sur des réalités institutionnelles, mais elles les simplifient fortement.
Le franc CFA faisait partie d’une architecture monétaire qui donnait à la France un rôle particulier dans la stabilité monétaire de plusieurs États africains. La centralisation d’une partie des réserves auprès du Trésor français constituait un élément concret de cette architecture en Afrique de l’Ouest jusqu’à sa suppression.
La question du financement est néanmoins plus subtile que le slogan.
Il est faux de dire que les réserves devenaient la propriété de la France.
Il est faux également de dire qu’elles étaient directement affectées au remboursement des OAT.
Mais il est tout aussi faux de présenter leur dépôt au Trésor comme une opération financière sans effet pour l’État français.
Ces dépôts constituaient une dette non négociable du Trésor et un moyen de financement de l’État. Leur variation pouvait modifier le besoin de financement couvert par les émissions de dette négociable.
La distinction entre ces trois propositions est essentielle pour comprendre le véritable enjeu.
Aucune donnée sérieuse ne permet en revanche d’attribuer à la seule monnaie les migrations africaines vers l’Italie. En 2018, les principales nationalités enregistrées parmi les arrivées maritimes étaient tunisienne, érythréenne, irakienne, soudanaise et pakistanaise. Des ressortissants de Côte d’Ivoire et du Mali, deux pays de l’UEMOA, figuraient également parmi les arrivées, mais dans des proportions beaucoup plus faibles.
Le franc CFA fait partie d’une architecture économique qui peut peser sur les trajectoires de développement. Il ne constitue pas une explication unique des migrations, lesquelles résultent aussi des guerres, des persécutions, du chômage, des inégalités, des politiques commerciales, du changement climatique, de la fermeture des voies légales et des décisions individuelles.
Transformer le franc CFA en cause générale de tous les départs permettait au M5S de produire un message politique puissant. Cela ne constituait pas une analyse économique complète.
Une victoire d’influence au risque de l’instrumentalisation
La polémique contribue à dégrader les relations franco-italiennes. L’ambassadrice d’Italie à Paris est convoquée après les déclarations de janvier. Le 7 février 2019, la France rappelle son ambassadeur à Rome pour consultations.
Il serait néanmoins faux d’attribuer cette rupture au seul franc CFA ou à Kémi Séba. La décision française intervient après une accumulation de tensions sur la Libye, les migrations, les chantiers industriels, les élections européennes et les attaques personnelles contre Emmanuel Macron. L’élément déclencheur immédiat est la rencontre organisée par Luigi Di Maio avec des représentants français des Gilets jaunes.
L’épisode romain produit donc deux résultats différents.
Le premier est une victoire incontestable d’agenda. Une campagne née dans les mobilisations africaines, portée par des associations sans représentation parlementaire, atteint un membre du gouvernement italien puis se retrouve débattue dans les institutions d’un État européen. Kémi Séba démontre qu’un mouvement panafricaniste peut faire circuler ses arguments au-delà des espaces où les gouvernements tentent de le contenir.
Le second résultat est plus ambigu. Le débat sur la souveraineté monétaire africaine devient une ressource dans une confrontation entre Rome et Paris. La souffrance des personnes migrantes, la dépendance des économies africaines et la question du franc CFA servent à des responsables européens qui cherchent simultanément à défendre leurs frontières, affaiblir un adversaire et progresser dans une campagne électorale.
La réforme de l’UEMOA montre néanmoins que les critiques ne portaient pas sur un système imaginaire : la centralisation des réserves au Trésor français et certains mécanismes de représentation française ont effectivement été supprimés.
La réforme montre surtout pourquoi il faut éviter les deux caricatures opposées.
D’un côté, il serait faux de prétendre que la France pouvait librement disposer des réserves africaines comme de ses propres fonds.
De l’autre, il serait faux de présenter leur dépôt au Trésor comme sans conséquence pour les finances publiques françaises. Ces dépôts constituaient bien une ressource de financement de l’État et leur variation pouvait contribuer à réduire le besoin de financement couvert par la dette négociable.
Kémi Séba a donc réussi à faire entendre une question africaine au sein d’un gouvernement européen. Il n’a ni contrôlé la manière dont elle a été reprise ni obtenu une transformation immédiate du système monétaire.
La réunion de Rome révèle ainsi la puissance et la limite d’une diplomatie fondée sur les contradictions entre puissances. Un allié extérieur peut amplifier une revendication africaine. Il peut également la détourner vers ses propres intérêts.
Quelques mois plus tard, Kémi Séba choisira de ne plus compter uniquement sur les mobilisations, les audiences présidentielles et les relais étrangers. Le 19 janvier 2019, à Cotonou, il annoncera la transformation politique d’Urgences panafricanistes et la naissance du Parti panafricaniste béninois.
Le prochain épisode examinera ce passage décisif : entrer dans les institutions africaines au lieu de demander à d’autres d’y porter sa parole.
Sources principales
- Piuculture — Visite de Kémi Séba au centre Baobab de Rome, 14 juillet 2018.
- Open — Révélation de la rencontre avec le Mouvement 5 étoiles, 22 janvier 2019.
- Chambre des députés italienne — Déclarations sur le franc CFA, 23 janvier 2019.
- Sénat italien — Débat du 22 janvier 2019.
- Agence France Trésor — Définition et périmètre de la dette de l’État.
- Agence France Trésor — Dette non négociable et dépôts des correspondants.
- Agence France Trésor — Programme indicatif de financement de l’État pour 2006.
- Agence France Trésor — Programme indicatif de financement de l’État pour 2020.
- BCEAO — États financiers au 31 décembre 2019.
- BCEAO — Rapport annuel 2021.
- Sénat français — Rapport sur la Zone franc, 2020.
- Banque de France — Architecture de la coopération monétaire.
- UEMOA — Présentation institutionnelle et rôle de la BCEAO.
- HCR — Tableau des arrivées maritimes en Italie en 2018.
- CEDEAO — Évolution du projet d’Eco.
- Anadolu — Situation judiciaire au 12 août 2026.
À suivre dans notre chronique Kémi Séba
BeauSale.info retrace, épisode après épisode, le parcours de Kémi Séba, de la construction de son identité militante à son engagement panafricaniste, puis à son entrée dans les rapports de force politiques et diplomatiques africains et internationaux.
Les épisodes précédents
Kémi Séba : la naissance d’une identité entre deux rives
Les origines familiales, l’enfance et les premières fractures qui participent à la construction de son identité.
Épisode 2 : du Parti kémite à la Tribu Ka, la radicalisation d’une génération
La formation idéologique, l’organisation militante et l’affirmation d’une grille raciale de rupture.
Épisode 3 : rue des Rosiers, le face-à-face qui fait basculer Kémi Séba
L’affrontement politique et médiatique qui installe définitivement son nom dans l’espace public français.
Chartres 2007 : le procès qui transforme l’activiste en détenu politique pour ses partisans
La séquence judiciaire qui marque la fin d’un cycle militant et prépare une profonde recomposition idéologique.
2008 : prison, Guénon et mue panafricaine
L’incarcération, les lectures et le déplacement progressif du racialisme français vers une pensée souverainiste africaine.
2009 : quand l’État dissout la relève
La confrontation avec les autorités françaises et la disparition administrative de la nouvelle structure militante.
2011 : quitter la France pour reconstruire le combat depuis l’Afrique
Le déplacement du centre de gravité de son engagement vers le continent africain.
Supra-négritude : Kémi Séba théorise la rupture panafricaine
La construction d’une doctrine qui entend dépasser les frontières héritées et replacer la souveraineté africaine au centre.
Urgences panafricanistes : du discours à l’organisation
La naissance de l’outil militant qui donnera à ses campagnes une dimension transnationale.
7 janvier 2017 : Kémi Séba transforme le franc CFA en cause populaire
La monnaie quitte le cercle des spécialistes pour devenir un objet de mobilisation politique et populaire.
19 août 2017 : un billet brûlé à Dakar, un symbole traverse l’Afrique
Le geste qui internationalise son combat contre le franc CFA et provoque son expulsion du Sénégal.
3 janvier 2018 : le vote qui mesure la nouvelle audience de Kémi Séba
Sa victoire dans la consultation organisée par Africanews révèle l’existence d’un public panafricaniste désormais mobilisable.
1er mars 2018 : Soglo l’encourage, la Guinée lui ferme la porte
En moins de vingt-quatre heures, reconnaissance politique à Cotonou et interdiction d’entrée à Conakry illustrent les deux effets de sa notoriété.
Épisode actuel
Septembre 2018 : Kémi Séba porte le franc CFA à Rome
Après les mobilisations africaines et les audiences politiques, Kémi Séba tente une nouvelle stratégie : introduire le dossier du franc CFA et de la Françafrique au cœur même d’un gouvernement européen. La rencontre avec des responsables du Mouvement 5 étoiles constitue une victoire d’agenda, mais révèle aussi le danger d’une revendication africaine récupérée dans une confrontation entre Rome et Paris.
Prochain épisode
20 janvier 2019 : Kémi Séba transforme Urgences panafricanistes en projet politique
Après avoir mobilisé la rue, rencontré des chefs d’État et cherché des relais jusque dans les institutions européennes, Kémi Séba tente une nouvelle étape : entrer dans le champ politique béninois et construire un instrument destiné à porter directement le souverainisme panafricain dans les institutions africaines.
Une chronique de Kutanakiwanja Kwakou — BeauSale.info

