Le blocage a pris fin, la précarité demeure
Le titre du référentiel saisit une crise réelle, mais il doit être actualisé. L’African Growth and Opportunity Act a expiré le 30 septembre 2025, interrompant le cadre préférentiel qui permettait à des produits de pays africains éligibles d’entrer aux États-Unis sans droits de douane. Le 3 février 2026, Washington a adopté la Public Law 119-75, rétablissant l’AGOA rétroactivement — mais seulement jusqu’au 31 décembre 2026. La réautorisation a donc eu lieu. Elle n’offre qu’un pont de onze mois avant une nouvelle échéance.
Cette correction n’annule pas l’enquête ; elle en révèle le cœur. Une politique présentée depuis 2000 comme un partenariat de développement peut expirer, renaître et expirer de nouveau selon le calendrier du Congrès américain. Les usines africaines, elles, doivent commander du coton, financer leurs stocks, négocier des contrats et garantir des livraisons sur plusieurs saisons. L’incertitude législative est une barrière commerciale en soi. Elle renchérit le crédit, réduit la durée des commandes et récompense les fournisseurs situés dans des régimes douaniers plus prévisibles.
L’AGOA n’est donc plus « bloqué » au 6 août 2026 ; il est temporairement réanimé. Le registre fédéral confirme trente-trois pays bénéficiaires d’Afrique subsaharienne dans le cadre de la revue d’éligibilité 2027 et rappelle la date du 31 décembre. Toute présentation qui le dirait encore expiré serait fausse. Toute présentation qui célébrerait une stabilité retrouvée serait tout aussi trompeuse.
Une préférence unilatérale, pas un droit commercial acquis
L’AGOA accorde l’accès en franchise de droits à des milliers de lignes tarifaires en complément du Système généralisé de préférences. Il a soutenu des secteurs non pétroliers, notamment le textile et l’habillement, l’automobile et certains produits agricoles. En 2023, les importations américaines sous AGOA ont atteint environ 9,7 milliards de dollars, selon le rapport du Conseil consultatif présidentiel sur les affaires en Afrique. En 2024, les importations de textiles et vêtements sous le régime représentaient environ 1,2 milliard, principalement en provenance du Kenya, de Madagascar, du Lesotho, de Tanzanie, de Maurice et d’Afrique du Sud. Ces valeurs reposent sur les statistiques officielles disponibles et peuvent être révisées.
Mais l’accès n’est ni automatique ni permanent. Le président des États-Unis détermine chaque année l’éligibilité selon des critères de marché, d’état de droit, de droits des travailleurs, de lutte contre la corruption et de politique étrangère. Des avantages peuvent être suspendus ; ceux du Rwanda pour l’habillement restent, par exemple, affectés dans l’avis fédéral de 2026. Le mécanisme est unilatéral. Un pays africain ne dispose pas d’un droit conventionnel équivalent à celui d’un partenaire lié par un accord de libre-échange ratifié.
Cette architecture produit une asymétrie. Washington peut demander des réformes internes ou davantage d’accès pour ses propres exportateurs, tandis que les entreprises africaines portent le risque du retrait. L’ambassadeur américain au commerce Jamieson Greer a déclaré vouloir moderniser l’AGOA et obtenir un meilleur accès au marché pour les entreprises américaines. Le vocabulaire du partenariat masque ainsi une négociation de puissance : l’avantage tarifaire devient un levier permettant au pays qui l’accorde de fixer la norme, le calendrier et les critères de conformité.
Quand onze mois déstabilisent une chaîne de valeur entière
Le textile illustre l’effet de falaise. Une marque américaine choisit un fournisseur en fonction du tarif, du délai, de la qualité, de la capacité et du risque réglementaire. Si l’exonération peut disparaître avant la fin du contrat, elle intègre un coût de précaution ou transfère la commande vers un autre pays. Une usine kenyane ou malgache ne perd pas seulement une marge : elle peut perdre le volume nécessaire pour payer les machines et conserver une main-d’œuvre qualifiée. L’incertitude fiscale voyage en amont, du port américain jusqu’aux salaires africains.
Le projet H.R. 6500, adopté par la Chambre, envisageait une prolongation jusqu’à la fin de 2028. Le texte finalement promulgué s’arrête pourtant à 2026. Cet écart documente le compromis politique : assez de temps pour éviter une rupture totale, pas assez pour garantir un cycle industriel. La courte durée maintient les pays bénéficiaires en position de demandeurs et réserve à Washington la possibilité de renégocier rapidement les conditions d’accès.
Le chiffre des exportations cache une concentration risquée
Le succès agrégé de l’AGOA doit être décomposé. Une part importante des échanges a longtemps été concentrée dans le pétrole, l’automobile et l’habillement, avec quelques pays dominants. Plusieurs États éligibles utilisent peu le régime, faute d’infrastructures, de capacité sanitaire, de financement, de logistique ou de connaissance des règles d’origine. Les rapports officiels américains reconnaissent la sous-utilisation. L’absence d’exportation ne signifie donc pas que le marché serait inutile ; elle peut révéler le coût d’entrée que la préférence tarifaire ne supprime pas.
Les règles d’origine offrent une opportunité spécifique au textile, mais elles peuvent aussi enfermer des économies dans l’assemblage à faible valeur. La franchise de droits ne crée pas automatiquement une filature, un fabricant de machines, un laboratoire de design ou une marque africaine. Si la compétitivité dépend surtout d’un privilège douanier révocable, l’emploi reste vulnérable à une décision étrangère. La question souveraine n’est pas seulement « combien exportons-nous ? », mais « quelle part du prix, de la technologie et de la propriété intellectuelle demeure en Afrique ? »
Afrique–États-Unis : commerce ou discipline stratégique ?
Les critères de l’AGOA relient le commerce à la gouvernance. Leur défense est sérieuse : les travailleurs africains ne devraient pas être sacrifiés au nom de l’accès au marché, et les régimes répressifs ne devraient pas bénéficier sans contrôle d’une préférence publique. Mais la décision demeure américaine, avec une procédure où le rapport de force est inégal. Une norme universelle perd de sa légitimité lorsqu’elle est appliquée de façon sélective ou sans mécanisme contradictoire robuste.
Une lecture afrocentrée ne consiste pas à rejeter tout accès préférentiel. Elle exige de mesurer l’autonomie créée. Un programme est émancipateur s’il permet aux producteurs d’investir, de remonter la chaîne de valeur et de diversifier leurs clients. Il devient disciplinaire s’il encourage une spécialisation dépendante, expose les travailleurs à une échéance politique étrangère et décourage les politiques industrielles qui ne servent pas immédiatement le marché américain.
La ZLECAf comme assurance, pas comme slogan de remplacement
La Zone de libre-échange continentale africaine offre une réponse stratégique : élargir les marchés régionaux, harmoniser les règles, développer des chaînes de valeur africaines et réduire la dépendance à une seule destination. Elle ne remplace toutefois pas instantanément les volumes, le pouvoir d’achat et les commandes du marché américain. Opposer AGOA et ZLECAf est une fausse alternative. L’une peut financer la montée en capacité nécessaire à l’autre, à condition que les profits servent l’investissement productif plutôt que la seule sous-traitance.
Les gouvernements africains peuvent transformer la fenêtre de 2026 en audit. Ils doivent identifier les produits dépendants du tarif préférentiel, tester des scénarios de droits, négocier des clauses de partage du risque avec les acheteurs et créer des instruments de garantie pour les entreprises exposées. Les données douanières devraient être publiées par pays, produit, emploi, contenu local et entreprise bénéficiaire. Sans cette transparence, les négociateurs défendent un chiffre d’exportation plutôt qu’une stratégie industrielle.
La diversification doit être verticale et horizontale : filer et tisser davantage sur le continent, fabriquer les intrants, créer des marques, vendre aux marchés africains, européens, asiatiques et américains. Les ports, l’énergie fiable, le crédit en monnaie locale et la certification sanitaire pèsent souvent plus que le tarif. Un régime préférentiel long peut offrir le temps d’investir ; il ne dispense jamais de construire ces fondations.
Ce que l’on ignore encore avant décembre
Au 6 août, le Congrès n’a pas garanti une extension au-delà du 31 décembre 2026 dans le corpus juridique examiné. La date limite est inscrite dans la loi. Une nouvelle prolongation reste possible, mais son horizon, ses critères et ses contreparties ne sont pas certains. Il serait imprudent d’organiser des chaînes d’approvisionnement sur la seule probabilité d’un vote.
L’effet du hiatus 2025-2026 reste aussi difficile à mesurer. Les remboursements de droits peuvent apparaître dans les comptes douaniers, mais les contrats non conclus ne laissent pas toujours de trace. Les petites entreprises et les sous-traitants informels ont absorbé une part disproportionnée du choc, faute d’accès au crédit et à l’information. Cette hypothèse exige des enquêtes d’entreprises et des données d’emploi avant d’être affirmée comme fait.
Enfin, la réforme dite « AGOA du XXIe siècle » n’a pas encore de contenu final. Annoncer une transformation complète en accord réciproque serait prématuré. Les intentions de l’administration américaine signalent une direction, non un texte adopté. La vigilance éditoriale consiste à séparer la préférence en vigueur, les propositions du Congrès et les objectifs de négociation de l’exécutif.
Sortir de la gratitude pour entrer dans la négociation
L’AGOA a créé des emplois, ouvert des débouchés et rendu visibles certains producteurs africains. Ces gains sont réels. Ils ne justifient ni la gratitude permanente ni la dépendance. L’expiration de 2025 et la courte réautorisation de 2026 démontrent un risque systémique, parce qu’une seule décision législative étrangère peut modifier la rentabilité de secteurs entiers.
La réponse africaine doit tenir sur deux jambes. À Washington, une coalition d’États, d’entreprises et de travailleurs doit réclamer une extension longue, prévisible, rétroactive si nécessaire, dotée de procédures transparentes d’éligibilité et de transition. Sur le continent, la politique industrielle doit réduire l’exposition au programme : valeur ajoutée locale, marchés régionaux, données ouvertes et financement. La meilleure négociation n’est pas celle qui obtient éternellement une faveur ; c’est celle qui utilise la faveur pour rendre sa suppression moins dangereuse.
Le blocage est terminé, mais l’échéance est déjà visible. L’Afrique dispose de moins de cinq mois avant le 31 décembre. Ce calendrier exige une décision américaine. Il exige surtout que les gouvernements africains cessent de traiter la préférence comme une politique de développement complète. L’accès au marché peut ouvrir une porte ; seule la souveraineté productive empêche qu’elle soit refermée de l’extérieur.
Sources institutionnelles
- États-Unis, Public Law 119-75, compilation statutaire de l’African Growth and Opportunity Act, 3 février 2026.
- Office of the United States Trade Representative, déclaration sur la réautorisation de l’AGOA, 3 février 2026.
- Federal Register, avis sur l’examen 2027 de l’éligibilité à l’AGOA, 30 juin 2026.
- Chambre des représentants des États-Unis, House Report 119-416 relatif à H.R. 6500.
- Office of the United States Trade Representative, rapport biennal AGOA 2024 et rapport de politique commerciale 2025.
- Department of Commerce, President’s Advisory Council on Doing Business in Africa, rapport AGOA, août 2024.
- United States International Trade Commission, DataWeb, données mises à jour en 2026.

