Trois rencontres, mais pas encore une doctrine saint-lucienne

Les 5 et 6 juillet 2026, en marge du cinquante-et-unième sommet de la CARICOM à Sainte-Lucie, Elizabeth Solomon, secrétaire générale adjointe chargée des relations extérieures et communautaires, a rencontré les représentants plénipotentiaires de la République de Corée, de l’État de Palestine et de la République d’Indonésie auprès de la Communauté. Ces réunions sont établies par le Secrétariat de la CARICOM. Elles montrent une diplomatie caribéenne capable de dialoguer simultanément avec des partenaires aux positions, aux ressources et aux attentes très différentes.

Deux précautions sont nécessaires. Premièrement, les entretiens ont été conduits par une responsable de la CARICOM ; ils ne constituent pas, à eux seuls, trois accords bilatéraux conclus par le gouvernement de Sainte-Lucie. Le territoire du référentiel correspond au lieu du sommet et à la présidence de Philip J. Pierre, mais l’acteur diplomatique formel est communautaire. Deuxièmement, aucune source consultée n’établit l’adoption officielle d’une « doctrine non alignée ». Cette qualification relève d’une analyse de la diversification caribéenne, pas d’un statut juridique ou d’un document doctrinal publié.

La Corée apporte des capacités et recherche un appui multilatéral

Faits documentés. Le 6 juillet, Elizabeth Solomon a rencontré Kim Jinhae, représentant plénipotentiaire de la République de Corée auprès de la CARICOM. Les discussions ont porté sur l’assistance technique coréenne en matière de technologie agricole, de résilience climatique, de santé, d’innovation, de numérisation, de gouvernance environnementale et d’appui à l’engagement régional en Haïti. La candidature coréenne à la Cour internationale de Justice pour la période 2027-2036 a également été évoquée.

Analyse. La relation est asymétrique au sens matériel : Séoul dispose de capacités technologiques et financières supérieures à celles de chaque petit État caribéen, tandis que la CARICOM possède une ressource diplomatique collective, notamment dans les organisations internationales. Cette asymétrie n’est pas nécessairement une dépendance. Elle peut devenir un échange négocié si l’assistance comprend transfert de compétences, maintenance locale, accès aux technologies et critères transparents, plutôt qu’une succession de projets vitrines.

La mention de la candidature à la Cour révèle la dimension transactionnelle ordinaire de la diplomatie multilatérale. Elle ne prouve ni une promesse de vote ni un accord politique. Elle indique seulement qu’un partenaire a présenté un intérêt institutionnel dans le cadre d’une discussion plus large. Toute affirmation d’un soutien acquis serait non étayée.

La Palestine mobilise le droit, la solidarité et la cohérence politique

Faits documentés. À la demande de l’État de Palestine, la secrétaire générale adjointe a rencontré Linda Sobeh, représentante plénipotentiaire auprès de la CARICOM. L’entretien a porté sur le développement des relations entre la Palestine et des États membres, les tensions au Moyen-Orient, la situation humanitaire et le soutien régional. Le communiqué final du sommet a parallèlement exprimé une profonde préoccupation concernant Gaza et la Cisjordanie, rappelé le droit international, la protection des civils et la solution à deux États.

La relation avec la Palestine diffère de celle avec la Corée. Elle repose moins sur une offre technique immédiatement quantifiable que sur la légitimité politique, le droit international et la mémoire caribéenne de la colonisation. Pour des sociétés façonnées par la dépossession, l’esclavisation et la lutte pour l’autodétermination, la question palestinienne possède une résonance particulière. Cette proximité historique ne dispense pas d’une lecture rigoureuse des faits ni d’une cohérence dans la défense des civils et du droit humanitaire.

Analyse. Le soutien à la Palestine peut renforcer la voix du Sud global, mais il expose aussi les petits États aux pressions de partenaires plus puissants. La CARICOM réduit ce coût lorsqu’elle formule une position collective. Les positions nationales ne sont toutefois pas parfaitement identiques ; le communiqué communautaire ne doit donc pas être transformé en preuve d’une politique étrangère uniforme sur tous les aspects du conflit.

L’Indonésie construit une présence par la coopération technique

Faits documentés. Le 5 juillet, Elizabeth Solomon a rencontré Agus Priono, représentant plénipotentiaire de l’Indonésie. Le Secrétariat rappelle que Jakarta intervient comme État tiers de coopération technique depuis 2018. Les exemples cités comprennent une formation à la gestion des risques de catastrophe en 2023 et une formation à la diversification des produits à base de noix de coco en 2024. Les discussions de 2026 ont abordé la gestion des catastrophes, l’agriculture, la sécurité maritime, la réduction du risque climatique, le multilatéralisme et la possibilité de partenariats économiques.

L’Indonésie offre un profil de coopération Sud-Sud : pays archipélagique, économie émergente, expérience des catastrophes et industries de transformation. Cette proximité structurelle peut rendre certains savoir-faire plus adaptables à la Caraïbe que des modèles conçus pour de grands espaces continentaux. Mais le label Sud-Sud n’efface pas les intérêts commerciaux. La CARICOM doit examiner la propriété intellectuelle, l’accès aux marchés, la valeur ajoutée locale et la réciprocité des opportunités.

Hypothèse solide. Une relation centrée sur la transformation agricole, la résilience insulaire et la sécurité maritime pourrait diversifier les partenaires de la région. Elle ne deviendra stratégique que si les formations ponctuelles débouchent sur des institutions, des investissements, des équipements maintenables et des débouchés commerciaux. Les éléments publics de juillet 2026 ne permettent pas encore de confirmer ce passage d’une coopération technique à une alliance économique structurée.

Le non-alignement comme méthode, non comme neutralité

Analyse d’investigation. L’enchaînement des trois rencontres suggère une diplomatie à plusieurs registres : capacités et technologie avec la Corée, droit et solidarité avec la Palestine, coopération Sud-Sud avec l’Indonésie. C’est cette différence d’instruments qui justifie le terme « asymétrique ». La CARICOM ne demande pas la même chose à chaque partenaire et ne leur offre pas la même forme de valeur diplomatique.

Parler de non-alignement ne signifie pas neutralité morale ou équidistance automatique. Historiquement, le non-alignement vise l’autonomie de décision et le refus de la subordination à un bloc. Dans le contexte caribéen, il peut consister à multiplier les relations tout en conservant des principes : droit international, autodétermination, développement, résilience et intérêt des petits États. Pour que cette lecture dépasse l’hypothèse, il faudrait un document de politique étrangère ou une déclaration formelle définissant ces principes et leurs modalités.

Le risque est celui d’une diplomatie de guichet, où chaque partenaire apporte un projet et recherche en retour de la visibilité ou des voix. La force d’un bloc régional réside dans sa capacité à fixer ses propres priorités avant les réunions, à publier les engagements pris et à évaluer leur exécution. Sans cette discipline, la diversification peut masquer une dispersion.

Pour l’Afrique, une leçon de puissance collective

L’Afrique et la Caraïbe partagent une question stratégique : comment transformer un grand nombre de voix souveraines en capacité de négociation sans effacer les positions nationales ? La CARICOM montre qu’un secrétariat peut entretenir des relations avec des partenaires très différents et mettre à l’agenda les besoins des petits États. L’Union africaine et les communautés économiques régionales disposent d’une échelle plus grande, mais elles affrontent la même tension entre coordination et autonomie.

Une coopération afro-caribéenne pourrait consolider des positions communes sur la réforme financière internationale, le climat, les réparations, la représentation dans les juridictions internationales et la transformation locale des matières premières. L’exemple indonésien sur la noix de coco intéresse directement des économies africaines productrices ; la coopération coréenne peut concerner la santé numérique ou l’agriculture ; la question palestinienne éprouve la cohérence du Sud global face au droit international.

L’enjeu pour les diasporas est d’éviter que la diplomatie se limite aux gouvernements. Universités, entreprises, organisations culturelles et réseaux de chercheurs peuvent donner une continuité aux relations, au-delà des sommets. Cette continuité doit toutefois respecter la transparence des financements et la souveraineté intellectuelle des partenaires africains et caribéens.

Ce qui reste à prouver après les photographies officielles

Zone d’incertitude. Aucun accord nouveau, montant, calendrier, liste de projets ou mécanisme de suivi n’est détaillé dans la communication sur les trois réunions. Il n’est pas établi que Sainte-Lucie ait conclu des engagements bilatéraux distincts. Il n’est pas établi non plus que la CARICOM ait promis un vote à la Corée ou adopté une doctrine formelle de non-alignement. Les rencontres sont des actes diplomatiques réels, mais leur portée doit rester proportionnée à la documentation.

Projection conditionnelle. Si la CARICOM transforme ces dialogues en programmes évaluables et maintient une cohérence de principes, elle peut accroître son autonomie stratégique. Si les relations restent composées de formations isolées, de déclarations et de demandes de soutien, leur effet sera limité. La diplomatie non alignée ne se mesure pas au nombre de partenaires rencontrés, mais à la capacité de choisir, de négocier, de refuser et d’obtenir des résultats compatibles avec un agenda caribéen défini collectivement.

Les pièces institutionnelles qui fondent l’analyse

  • Source – Secrétariat de la CARICOM, « CARICOM Assistant Secretary-General meets bilateral partners in margins of 51st CARICOM Regular Meeting », juillet 2026.
  • Source – Secrétariat de la CARICOM, communiqué du cinquante-et-unième sommet des chefs de gouvernement, 10 juillet 2026.
  • Source – Nations unies, Charte des Nations unies et documentation institutionnelle sur le règlement pacifique des différends.

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