Du Mali au Niger, les rapports officiels permettent de suivre plus de 116 tonnes d’or déclarées par six opérateurs prioritaires. Ils révèlent des identités commerciales en doublon, des écarts massifs entre administrations et trois conventions d’affinage résiliées en 2026. Mais ils ne nomment ni les importateurs, ni les comptes de règlement, ni les personnes physiques qui contrôlent ces sociétés. L’enquête bute sur une architecture de transparence qui s’arrête avant les destinataires et l’argent.

Enquête arrêtée au 5 août 2026. Les montants reproduits sont ceux des documents institutionnels cités. La présence d’une entreprise dans un rapport douanier, minier ou réglementaire n’établit ni fraude, ni blanchiment, ni financement du terrorisme.


Une richesse africaine suivie jusqu’à l’avion, pas jusqu’au compte

L’or quitte le Sahel avec un poids, une valeur et une destination. Puis sa trace publique se dissout.

Au Mali, les rapports de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) nomment deux comptoirs ayant déclaré des exportations d’or artisanal entre 2021 et 2024 : DAMANDA SARL et DIAMANT D’AFRIQUE SARL. Au Niger, les tableaux douaniers publiés par l’ITIE identifient notamment AFRIOR SA, la Compagnie des Mines du Niger, GROUPE ECOMIN et GOLD CENTER. Dubaï ou les Émirats arabes unis dominent les destinations indiquées pour 2020 et 2021 ; une fraction des envois maliens de 2022 et 2023 est attribuée à l’Inde.

Sur la période documentée, ces six opérateurs totalisent 116 324 kilogrammes d’or déclarés. Ce chiffre n’est ni une estimation de contrebande ni une mesure de l’ensemble de la production sahélienne. Il additionne uniquement les volumes publiés pour les entités étudiées, sur des années et selon des systèmes déclaratifs différents.

La masse est visible. Les êtres humains qui organisent, contrôlent et encaissent le commerce ne le sont pas.

Les rapports ne donnent pas le nom de l’importateur de record aux Émirats, de la raffinerie destinataire, du négociant intermédiaire, de la banque ordonnatrice ou du compte crédité. Aucun bénéficiaire effectif — la personne physique qui possède ou contrôle une société en dernier ressort — n’a été retrouvé pour les six entités dans les sources primaires publiques consultées.

Voilà le cœur de cette enquête : l’Afrique publie une partie de ses sorties, mais ne dispose pas publiquement des informations qui permettraient de suivre la valeur jusqu’à son point d’arrivée. Le problème n’est donc pas seulement de savoir combien d’or part. Il est de savoir qui transforme ce départ en pouvoir économique.

Sept noms dans les rapports, six entreprises probables

La première difficulté est domestique : une même entité peut apparaître sous plusieurs appellations.

Au Niger, Compagnie des Mines du Niger et COMINI SARL partagent le NIF 41346. Elles doivent être traitées comme une seule société. De même, GROUPE ECOMIN et ECOMINE SA portent le NIF 64697 dans les listes minières. Une annonce légale de 2020 enregistre GROUPE ECOMIN SA sous le RCCM NE-NIM-01-2020-B-14-00011 ; une liste plus récente emploie ECOMINE SA. Le rapprochement fiscal est fort, mais l’acte RCCM documentant formellement un changement de dénomination n’a pas été retrouvé.

Cette résolution d’identité ramène sept appellations à six entités probables :

Entité consolidéePériode publiqueVolume agrégéValeur déclarée agrégéeBénéficiaire effectif public
DAMANDA SARL2021–20241 217 kg20,508 milliards FCFANon trouvé
DIAMANT D’AFRIQUE SARL2021–2024356 kg5,712 milliards FCFANon trouvé
AFRIOR SA2020–202223 727 kg246,767 milliards FCFANon trouvé
COMINI SARL / Compagnie des Mines du Niger2020–202276 228 kg898,257 milliards FCFA*Non trouvé
GROUPE ECOMIN / ECOMINE SA2021–202213 849 kg69,651 milliards FCFANon trouvé
GOLD CENTER / GOLD CENTRE SARLU2020947 kg1,894 milliard FCFANon trouvé

* Valeur reprise littéralement des tableaux publiés, malgré une anomalie détaillée plus bas.

Ces agrégats ne sont pas directement comparables. La pureté, la catégorie douanière, la méthode de valorisation et la qualité des saisies peuvent varier. Ils dessinent néanmoins un système où des volumes considérables peuvent être publiés sans que soit publiée l’identité de ceux qui contrôlent les entreprises ou reçoivent l’or à l’étranger.

Au Mali, deux comptoirs concentrent les sorties déclarées

Le rapport ITIE Mali 2024 recense 207 comptoirs d’achat d’or enregistrés en juin 2023. Pourtant, son tableau des exportations d’or artisanal pour 2024 n’en fait apparaître que deux.

DAMANDA SARL, identifiée de façon répétée par le NIF 082246277X, a déclaré 248 kg à destination des Émirats arabes unis pour 4 883 215 840 FCFA. DIAMANT D’AFRIQUE, NIF 086138466M, a déclaré 48 kg pour 744 millions de FCFA, vers la même destination.

Les années précédentes élargissent la chronologie. DAMANDA totalise 1 217 kg et environ 20,5 milliards de FCFA entre 2021 et 2024. DIAMANT D’AFRIQUE atteint 356 kg et environ 5,7 milliards. En 2022 et 2023, une partie de leurs volumes a aussi été déclarée vers l’Inde.

Un ancien rapport ITIE indique que DIAMANT D’AFRIQUE détenait en 2018 une autorisation d’exploration de courte durée à Kéniéba, dans la région de Kayes. Cette pièce ne permet pas d’attribuer à ce titre l’origine de l’or exporté plusieurs années plus tard. Elle établit une présence historique dans le secteur, rien de plus.

Une autre fragilité apparaît dans les annexes : des identifiants fiscaux mal alignés peuvent conduire à attribuer une société à une autre. Les NIF 084120163E et 083327405C correspondent respectivement à KANKOU MOUSSA RAFINERY et SAN OR SARL dans d’autres tableaux ; ils ne doivent pas être imputés à DAMANDA ou DIAMANT D’AFRIQUE. Dans une enquête financière, une seule erreur de NIF peut contaminer toute une chaîne de propriété, de comptes et de sanctions.

Le tableau malien fournit donc un point de départ solide — deux exportateurs, des volumes, des valeurs, des pays — mais aucun reçu d’achat, aucun numéro de lot, aucune lettre de transport aérien et aucune contrepartie étrangère. Il documente une sortie. Il ne reconstitue pas une filière.

Au Niger, trois administrations racontent trois histoires

Le cas nigérien est plus massif et plus troublant, sans être pour autant une preuve de criminalité.

Pour 2021, le rapport ITIE mentionne 2 039 kg selon le site du dispositif national ITIE, 14 021,827 kg commercialisés selon le ministère des Mines et 44 146 kg exportés selon les douanes. En 2022, il oppose 3 009 kg selon le dispositif ITIE à 40 330 kg selon les douanes — plus de treize fois davantage.

Ces chiffres peuvent mesurer des objets différents : production enregistrée, commercialisation contrôlée, stocks antérieurs, or en transit, réexportations ou exportations douanières. Mais précisément, les documents publics ne fournissent pas la table de passage permettant de les réconcilier. Le rapport 2022 reconnaît lui-même des problèmes de fiabilité, de fausses déclarations, de fraude et d’évasion fiscale à l’échelle du secteur, et recommande d’améliorer la traçabilité ainsi que les déclarations de propriété effective.

Il faut garder la frontière probatoire nette : ce diagnostic systémique n’accuse pas automatiquement les entreprises du tableau. Il indique que l’État ne peut gouverner pleinement une ressource stratégique si ses propres services ne parlent pas le même langage comptable.

Une ligne rend ce problème tangible. Dans le tableau douanier 2020 de COMINI, 308 kg sont valorisés à 5 544 000 FCFA, soit environ 18 000 FCFA le kilogramme. Cette valeur est sans commune mesure avec les autres lignes. Il peut manquer trois zéros, s’agir d’une unité différente ou d’une erreur de transcription. En l’absence de la déclaration douanière source, corriger le chiffre reviendrait à inventer. L’agrégat de COMINI est donc conservé tel que publié et marqué comme anomalie.

Les valeurs unitaires moyennes divergent aussi entre opérateurs. Pour 2021–2022, COMINI se situe autour de 9 millions de FCFA par kilogramme, tandis qu’AFRIOR et ECOMIN tournent plutôt autour de 5 à 6 millions. Pureté, teneur, désignation « or » ou « or métal », valorisation ou erreur : plusieurs explications restent possibles. Seuls les certificats d’essai et les déclarations complètes permettraient de trancher.

Trois conventions résiliées, mais aucune preuve de financement terroriste

Le 3 mars 2026, le gouvernement nigérien a résilié les conventions d’établissement de COMINI SARL, AFRIOR SA et ECOMINE SA, conclues respectivement en 2019, 2017 et 2020 pour des installations d’affinage d’or.

Le communiqué officiel énumère les engagements concernés : contribution au développement local, priorité à l’emploi nigérien, respect des normes environnementales, promotion minière, paiement des taxes et remise annuelle d’un rapport technique et financier. Il affirme que ces engagements n’étaient plus honorés depuis 2023, malgré des mises en demeure adressées le 17 février puis le 23 juillet 2025.

Selon le gouvernement, ECOMINE a fourni une réponse partielle jugée insuffisante ; COMINI avait vu ses titres miniers retirés ; AFRIOR ne respectait pas la réglementation minière applicable. Ces décisions constituent des faits réglementaires défavorables. Elles renforcent la nécessité d’accéder aux comptes, aux rapports techniques et aux dossiers d’exportation. Elles ne prouvent ni blanchiment ni financement d’un groupe armé.

L’enjeu afrocentrique n’est pas d’ajouter une accusation que les documents ne portent pas. Il est de demander pourquoi des engagements de contenu local, de fiscalité, d’environnement et de reddition de comptes ont pu rester inexécutés pendant plusieurs exercices alors que des volumes considérables avaient été déclarés auparavant.

Dubaï est une destination, pas encore une contrepartie

Dans les données examinées, « Dubaï » ou « Émirats arabes unis » apparaît comme une destination récurrente. Mais une ville ou un pays ne signe pas une facture.

Pour chaque envoi, il devrait exister un importateur de record, un transitaire, une compagnie aérienne, une lettre de transport, un certificat d’origine, une analyse de pureté, une facture et un règlement. Si l’or est affiné, une raffinerie doit avoir reçu le lot, vérifié son fournisseur et enregistré la transformation. Si le prix est payé, un compte a été débité et un autre crédité — sauf règlement en espèces ou compensation, qui laisse d’autres traces.

Aucun de ces acteurs étrangers n’est nommé dans les rapports publics étudiés. Une recherche ouverte par raison sociale n’a pas permis de relier de manière fiable les six opérateurs à des importateurs ou raffineurs précis aux Émirats.

Ce silence produit une asymétrie. Les États africains exposent leurs exportateurs et parfois leurs numéros fiscaux, tandis que la chaîne aval — celle qui affine, finance, revend et capte une partie de la marge — demeure hors champ. Rendre cette chaîne visible suppose une réciprocité documentaire : les données d’exportation du Mali et du Niger doivent pouvoir être rapprochées, envoi par envoi, des déclarations d’importation émiraties et des dossiers de diligence des raffineries.

Il ne s’agit pas de désigner Dubaï comme auteur d’un détournement collectif. Il s’agit de refuser qu’une destination générique tienne lieu de transparence commerciale.

Groupes armés : ce que les preuves permettent réellement de dire

Les rapports institutionnels documentent bien un financement armé lié à l’économie aurifère sahélienne. Ils ne raccordent pas ce mécanisme aux six exportateurs étudiés.

En 2021, le Groupe d’experts des Nations unies sur le Mali a décrit la mine d’I-n-Tillit-Nord comme contrôlée par un comité dirigé par le GATIA et la CMA. Ce comité assurait la sécurité, contrôlait les postes et percevait des taxes auprès de mineurs et d’hommes d’affaires. Des éléments du JNIM et de l’État islamique au Grand Sahara étaient également signalés sur le site. Le rapport ne dit pas que ces deux organisations recevaient les taxes du comité.

Un autre rapport onusien, publié en 2022, indique que l’EIGS combattait le JNIM dans le Gourma notamment pour le contrôle de zones aurifères et l’accès à des acheteurs à Bamako et dans le sud de l’Algérie. Les acheteurs ne sont pas nommés.

Le Groupe d’action financière décrit plus largement la taxation, la protection imposée et la zakat prélevée auprès des mineurs comme des mécanismes de financement dans le Sahel central. Les groupes armés n’ont pas nécessairement besoin d’extraire ou d’exporter eux-mêmes l’or : contrôler le territoire et taxer l’activité suffit à produire un revenu.

Ces documents établissent donc trois niveaux distincts :

  • un bénéfice organisationnel armé est documenté sur certains sites ou à l’échelle régionale ;
  • les exportateurs légaux tirent un bénéfice commercial de flux déclarés, mais aucun lien public probant ne les rattache aux prélèvements armés étudiés ;
  • les personnes physiques bénéficiaires finales des sociétés, des règlements et des prélèvements restent inconnues.

Confondre ces niveaux fabriquerait une culpabilité par voisinage géographique. Une investigation africaine crédible doit au contraire protéger la précision : elle nomme les mécanismes établis, publie les anomalies et réserve l’accusation aux liens documentés.

La souveraineté se mesure aussi à la capacité de suivre la valeur

Le débat sur l’or sahélien est souvent réduit à la contrebande. C’est trop court. Les documents montrent aussi un problème de fragmentation administrative, de propriété effective non publiée et d’absence de visibilité transfrontalière.

Une politique de souveraineté minière ne peut se limiter à reprendre le contrôle juridique d’un permis ou à créer une raffinerie nationale. Elle suppose de savoir, pour chaque lot : d’où il vient, qui l’a acheté, qui l’a agrégé, à quel titre il a été exporté, qui l’a importé, à quelle teneur il a été payé, sur quel compte et au bénéfice de quelle personne physique.

Cela implique des registres d’achat numérisés, des identifiants de lot communs aux mines, aux impôts et aux douanes, la publication des bénéficiaires effectifs, des contrôles indépendants de pureté, le rapprochement systématique avec les pays destinataires et l’accès des cellules de renseignement financier aux paiements transfrontaliers.

La transformation locale peut retenir davantage de valeur, de compétences et de pouvoir de négociation. Mais une raffinerie située en Afrique n’est pas, par nature, transparente. Sans publication de sa propriété, de ses fournisseurs, de ses rendements et de ses acheteurs, l’opacité ne disparaît pas : elle change seulement d’adresse.

Les trois pièces qui feraient basculer l’enquête

Pour chaque envoi déjà identifié, le raccord le plus rentable est un triplet documentaire :

  1. La déclaration douanière complète, qui nomme l’exportateur, décrit le lot, porte une date et une valeur et peut révéler le déclarant ou le transitaire.
  2. La lettre de transport aérien ou le manifeste, qui identifie l’expéditeur, le destinataire, le vol, les colis et parfois l’agent de fret.
  3. Le règlement financier, notamment le message SWIFT MT103, qui révèle le donneur d’ordre, le bénéficiaire, les banques et d’éventuels tiers payeurs.

Ce triplet doit ensuite être relié au registre d’achat local, aux informations KYC du vendeur, au certificat d’essai et à l’historique RCCM de la société. C’est seulement alors que l’on peut remonter du kilo exporté au compte crédité, puis du compte à la personne qui contrôle ou utilise les fonds.

Les autorités du Mali et du Niger détiennent une partie de ces pièces. Les compagnies aériennes, transitaires, banques, importateurs et raffineries détiennent le reste. L’entraide judiciaire, la coopération entre cellules de renseignement financier et les échanges douaniers bilatéraux ne sont donc pas des compléments diplomatiques : ils sont la condition technique de la vérité.

116 tonnes visibles, le pouvoir économique encore caché

L’enquête ne permet pas de nommer un bénéficiaire final personne physique. Elle permet de dire exactement pourquoi.

Les données publiques suivent plus de 116 tonnes déclarées par six opérateurs prioritaires. Elles établissent des flux commerciaux, révèlent des incohérences statistiques et documentent la résiliation de trois conventions au Niger. Les rapports internationaux établissent, séparément, que des acteurs armés taxent l’économie aurifère dans certaines zones du Sahel. Mais aucun identifiant commun ne relie publiquement un prélèvement sur un site à l’un de ces exportateurs, puis à un importateur, un paiement et une personne physique.

Ce vide n’est pas une preuve contre les sociétés nommées. C’est une preuve contre l’insuffisance du système de transparence.

L’or africain ne devient pas anonyme par nature. Il le devient lorsque les registres ne se parlent pas, que les bénéficiaires effectifs restent hors ligne, que les destinations remplacent les contreparties et que les paiements échappent au regard public. Reconstituer la chaîne n’exige pas d’abord davantage de rumeurs. Il faut les déclarations, les manifestes, les comptes et les noms.


Sources primaires et institutionnelles

  1. ITIE Mali — Rapport 2021
  2. ITIE Mali — Rapport 2022
  3. ITIE Mali — Rapport 2023
  4. ITIE Mali — Rapport 2024
  5. ITIE Mali — Rapport 2018
  6. Direction générale des impôts du Mali — Répertoire des contribuables
  7. ITIE Niger — Rapport 2020
  8. ITIE Niger — Rapport 2021
  9. ITIE Niger — Rapport 2022
  10. ITIE Niger — Rapport 2023
  11. Gouvernement du Niger — Conseil des ministres du 3 mars 2026
  12. Maison de l’Entreprise du Niger — Annonces légales
  13. Conseil de sécurité de l’ONU — Rapport S/2021/714 sur le Mali
  14. Conseil de sécurité de l’ONU — Rapport S/2022/83
  15. GAFI — Comprehensive Update on Terrorist Financing Risks, 2025

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *