Le CPS place la bataille numérique au cœur de la sécurité continentale

Réuni au niveau ministériel le 21 juillet 2026, le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine a adopté un communiqué de vingt-neuf paragraphes opérationnels sur le terrorisme et l’extrémisme violent. La 1354e réunion ne se limite pas à réclamer davantage d’opérations militaires. Elle relie renseignement, contrôle des frontières, justice, financement illicite, cybersécurité, drones, plateformes chiffrées, intelligence artificielle, médias et prévention communautaire au sein d’une même architecture continentale.

Le texte adopte le Plan d’action stratégique continental de lutte contre le terrorisme 2026-2030 et demande son adaptation par les États et les communautés économiques régionales. Il charge également plusieurs organes africains de bâtir des instruments communs : indicateurs d’alerte précoce, cadre sur l’usage terroriste des technologies émergentes, lignes directrices sur l’intelligence artificielle, banque de données continentale et mandat d’arrêt africain. L’ambition est manifeste. Son financement, son calendrier public et ses garanties de contrôle restent beaucoup moins précis.

Cinq foyers, une menace qui change de méthode

Le CPS situe la progression de la menace au Sahel, dans le bassin du lac Tchad, dans la Corne de l’Afrique, dans la région des Grands Lacs et dans certaines parties de l’Afrique australe. Il cite les attaques au Sahel, dans le bassin du lac Tchad, dans la Corne, dans l’est de la République démocratique du Congo et dans le nord du Mozambique. Cette géographie montre que la violence ne suit pas une ligne unique : elle exploite des frontières poreuses, des économies clandestines, des conflits locaux et la faiblesse de certains services publics.

Le communiqué décrit des groupes plus sophistiqués, capables d’utiliser des engins explosifs improvisés, des drones et des attaques coordonnées contre des forces, des villes ou des infrastructures critiques. Il insiste sur l’emploi des technologies numériques pour la propagande, le recrutement et la planification. Le rapport du secrétaire général de l’ONU sur la menace de l’organisation État islamique, présenté en février 2026, constate lui aussi une intensification et une adaptation par les drones, les actifs virtuels et l’intelligence artificielle. Cette convergence institutionnelle vérifie une évolution des moyens ; elle ne signifie pas que chaque attaque africaine possède une composante cybernétique.

Le CPS souligne enfin la fusion entre terrorisme et criminalité organisée : trafic d’armes, de drogues et de personnes, exploitation illicite de ressources naturelles, enlèvements contre rançon et flux financiers illégaux. La réponse ne peut donc pas reposer uniquement sur les ministères de la Défense. Elle doit associer douanes, renseignement financier, police, justice, télécommunications, banques, autorités minières et collectivités locales. L’efficacité dépendra de leur capacité à partager des informations fiables sans créer un dispositif incontrôlé de collecte massive.

Vingt-neuf décisions dessinent un changement d’échelle

Parmi les décisions vérifiées figurent l’intégration d’indicateurs de radicalisation dans le Système continental d’alerte rapide, l’institutionnalisation du partage du renseignement, le renforcement de la gestion des frontières, de l’entraide judiciaire et de l’extradition, ainsi que la mise en place de dispositifs de suivi pour le plan 2026-2030. Le Centre africain d’études et de recherche sur le terrorisme (CAERT) doit fournir une assistance technique, surveiller l’exécution et rendre compte régulièrement au Conseil.

Le CPS demande au CAERT et au Comité des services de renseignement et de sécurité d’Afrique de terminer rapidement une étude de terrain sur le financement du terrorisme. Il presse aussi la Commission de finaliser le mandat d’arrêt africain et la banque de données sur les groupes et individus terroristes. Il veut rendre opérationnel son sous-comité spécialisé et réviser le statut ainsi que la structure du CAERT. Ces demandes révèlent un constat implicite : plusieurs pièces de l’architecture continentale existent sur le papier, mais leur articulation opérationnelle demeure incomplète.

Sur le terrain technologique, le Conseil salue le Programme continental de capacités en cybersécurité du CAERT et ordonne son extension. Il demande un cadre continental contre l’usage terroriste des drones, des plateformes chiffrées et de la finance numérique, ainsi que des lignes directrices africaines sur l’intelligence artificielle pour l’analyse prédictive, l’alerte précoce et la détection de contenus extrémistes. Il appelle les entreprises financières et technologiques privées à perturber ces usages. Aucune de ces injonctions ne vaut encore norme technique directement applicable dans les États.

Des armées isolées vers une architecture de confiance

Le virage doctrinal le plus important est le passage d’une logique de réaction nationale à une chaîne continentale de prévention et de poursuite. Une alerte produite localement devrait pouvoir être qualifiée, transmise à une communauté régionale, agrégée au niveau de l’Union africaine, puis transformée en coopération policière ou judiciaire. Cela exige des formats de données communs, des critères de preuve compatibles, des canaux sécurisés et des responsabilités clairement attribuées. Sans ces éléments, le partage du renseignement reste une formule diplomatique.

Le mandat d’arrêt africain et la banque de données peuvent réduire les espaces d’impunité si les identités sont vérifiées, les décisions judiciaires reconnues et les recours garantis. À l’inverse, une donnée erronée ou politiquement manipulée peut se propager entre plusieurs États et priver une personne de liberté. Le communiqué rappelle l’obligation de respecter le droit international humanitaire, les droits humains et le droit des réfugiés. Cette clause est essentielle, mais elle doit être traduite en procédures : origine traçable des données, durée de conservation, contrôle juridictionnel, mécanisme de rectification et audit indépendant.

Souveraineté sécuritaire ou dépendance technologique

Pour l’Afrique, l’enjeu n’est pas seulement de posséder des logiciels plus puissants. Il est de maîtriser les données, les infrastructures de calcul, les modèles d’intelligence artificielle, la cryptographie, les contrats et les compétences qui sous-tendent la décision. Un système d’alerte hébergé et administré hors du continent peut créer une nouvelle dépendance stratégique. Un système acquis sans accès aux journaux d’audit, sans possibilité de tester les biais ou sans capacité locale de maintenance affaiblit la souveraineté qu’il prétend servir.

L’Union africaine dispose déjà d’un socle normatif. Sa Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, approuvée en 2024, défend une approche africaine, éthique et responsable. La Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données est entrée en vigueur en 2023. Ces textes doivent dialoguer avec les futurs outils antiterroristes. L’analyse prédictive ne devrait jamais devenir une preuve automatique de culpabilité ; la détection de contenus ne devrait pas se confondre avec la censure d’opinions ; le déchiffrement ciblé ne devrait pas justifier une surveillance indiscriminée.

La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a rappelé que les technologies de surveillance, notamment la reconnaissance faciale, doivent satisfaire aux principes de légalité, de nécessité, de proportionnalité et de non-discrimination, sous contrôle indépendant et avec des voies de recours. Ces garde-fous ne sont pas des obstacles à la sécurité. Ils améliorent la qualité des renseignements, limitent les faux positifs et protègent la confiance des communautés, ressource indispensable pour détecter les recrutements et prévenir les attentats.

Des mandats ambitieux sans budget ni calendrier public

Le CPS a adopté le plan 2026-2030 et a demandé la création ou l’achèvement des instruments mentionnés. Sa volonté d’intégrer le numérique, le financement du terrorisme, le renseignement, la justice et la prévention. Le communiqué cite des organes responsables, notamment la Commission, le CAERT, le Comité des services de renseignement et les États membres. Il ne publie cependant ni matrice budgétaire, ni échéancier détaillé, ni indicateurs chiffrés de résultat.

Des projets de lignes directrices et de cadres techniques seront préparés si les unités compétentes reçoivent des ressources. Incertains : le coût de l’extension du programme de cybersécurité, la couverture géographique, les règles d’interopérabilité, le lieu d’hébergement des données, les modalités de contrôle et le délai de mise en service du mandat d’arrêt ou de la banque de données. Le texte complet du plan d’action 2026-2030 n’était pas publiquement accessible dans les sources institutionnelles consultées pour cette enquête.

L’identité de puissances ou d’organisations étrangères qui soutiendraient des groupes terroristes. Le CPS condamne l’ingérence extérieure et tout appui de cette nature, mais son communiqué ne nomme aucun acteur et ne présente aucun dossier de preuve. Attribuer cette accusation à un État précis serait une invention. De même, les résultats opérationnels actuels du Programme continental de capacités en cybersécurité ne peuvent être quantifiés à partir du seul communiqué.

Le Conseil réclame aussi l’application urgente de la résolution 2719 du Conseil de sécurité de l’ONU. Celle-ci permet, sous conditions et au cas par cas, de financer jusqu’à 75 % du budget annuel de certaines opérations de soutien à la paix dirigées par l’UA au moyen de contributions onusiennes. Elle ne finance pas automatiquement le plan antiterroriste, les bases de données ou les capacités cyber. Présenter la résolution comme une caisse déjà ouverte pour les vingt-neuf décisions serait donc trompeur.

La crédibilité se jouera dans l’exécution et le contrôle

La première épreuve sera budgétaire. L’Union africaine et les États devront publier le coût du plan, la répartition entre ressources nationales, Fonds pour la paix, partenaires et éventuelles opérations autorisées par l’ONU. La deuxième sera juridique : davantage de ratifications de la Convention de 1999 sur le terrorisme sont nécessaires, tandis que le registre officiel de l’UA ne faisait toujours pas apparaître de date d’entrée en vigueur pour son protocole de 2004 au 3 août 2026. Un instrument continental non ratifié ne peut produire toute sa portée.

La troisième épreuve sera technique. Chaque outil devrait disposer d’un responsable, d’une date cible, d’un budget, d’un standard d’échange et d’indicateurs publics : délais de transmission, enquêtes conjointes, avoirs gelés avec contrôle judiciaire, erreurs corrigées, personnels formés et incidents signalés. Pour l’intelligence artificielle, des évaluations indépendantes des biais, de la précision et de la cybersécurité devraient précéder tout déploiement opérationnel. Les fournisseurs ne peuvent être leurs propres auditeurs.

La 1354e réunion ouvre une voie crédible : penser le terrorisme comme un système transnational et lui opposer une capacité africaine intégrée. Mais la souveraineté ne se proclame pas dans un communiqué. Elle se construit par des institutions financées, des professionnels formés, des technologies auditables, une justice active et des populations qui savent que leur sécurité ne sera pas obtenue au prix de leurs droits.

Les textes qui encadrent la nouvelle doctrine

La base factuelle de cet article repose sur le communiqué du CPS et sur des textes institutionnels africains et onusiens. Ils confirment les décisions, les instruments existants et les obligations de droit. Les lacunes signalées portent sur l’exécution : budget, calendrier, spécifications techniques, résultats et mécanismes publics de contrôle.

  • Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, communiqué de la 1354e réunion ministérielle sur le terrorisme et l’extrémisme violent, 21 juillet 2026.
  • Union africaine, Plan d’action stratégique continental de lutte contre le terrorisme 2026-2030, adopté par le CPS et mentionné dans le communiqué de la 1354e réunion.
  • Union africaine, Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, approuvée en juillet 2024.
  • Union africaine, Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel, entrée en vigueur le 8 juin 2023.
  • Union africaine, Convention de l’OUA de 1999 sur la prévention et la lutte contre le terrorisme et protocole additionnel de 2004.
  • Conseil de sécurité des Nations unies, vingt-deuxième rapport du secrétaire général sur la menace de l’organisation État islamique, document S/2026/57, février 2026.
  • Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2719 sur le financement des opérations de soutien à la paix dirigées par l’Union africaine, 21 décembre 2023.
  • Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, déclaration conjointe sur les technologies de surveillance, 29 octobre 2025.

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