Le Niger reprend le contrôle de l’uranium de la Somaïr
Le 19 juin 2025, le Conseil des ministres du gouvernement nigérien a acté la nationalisation intégrale de la Société des mines de l’Aïr (SOMAÏR), dépossédant la multinationale française Orano (anciennement Areva) de ses 63,4 % de parts. Cette décision stratégique du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) clôt plus d’un demi-siècle de monopole occidental sur les ressources uranifères du pays, inscrivant le Niger dans une dynamique affirmée de souveraineté extractive. En février 2026, l’escalade s’est muée en guerre d’attrition juridico-diplomatique. Alors qu’Orano tente de mobiliser les tribunaux d’arbitrage internationaux pour expropriation, Niamey a répliqué par une ingénierie juridique complexe, proposant la restitution physique stricte d’un stock précis d’uranium produit avant la nationalisation, tout en réaffirmant le caractère inaliénable de sa production future et en préparant des contre-poursuites pour désastres environnementaux.
Un demi-siècle de dépendance autour des mines d’Arlit
Depuis la mise en exploitation des gisements d’uranium d’Arlit dans la région d’Agadez à l’aube des années 1970, le Niger a été l’épine dorsale de la sécurité énergétique et de la force de dissuasion nucléaire de la France. La SOMAÏR, entité juridique créée en février 1968, fonctionnait sur la base d’une convention minière structurellement asymétrique. Avant la nationalisation, le capital social était détenu à 63,4 % par la filiale Orano Mining Niger et à 36,6 % par la Société du patrimoine des mines du Niger (SOPAMIN), l’instrument de l’État.
Pendant des décennies, le mécanisme de commercialisation a opéré en défaveur des intérêts souverains nigériens. Les données historiques démontrent une captation unilatérale de la rente : entre 1971 et 2024, sur les 80 518 tonnes d’uranium commercialisées, le groupe français a prélevé 86,3 % du total, ne laissant que 9,2 % à la contrepartie nigérienne, violant ostensiblement la règle du partage au prorata du capital social. L’avènement du CNSP en juillet 2023, porté par une doctrine de rupture avec l’architecture néocoloniale, a conduit à l’expiration non renouvelée de la convention minière le 31 décembre 2023, enclenchant une confrontation frontale pour le contrôle effectif de la chaîne de valeur.
La rupture avec Orano s’est construite par étapes
La prise de contrôle par l’État nigérien ne s’est pas faite de manière impromptue mais a suivi une escalade d’actes d’hostilité industrielle et de réponses souveraines. Le tableau suivant retrace la chronologie de cette rupture.
| Date | Acteur | Action avérée |
| 31 décembre 2023 | État du Niger / Orano | Expiration officielle de la Convention minière historique. |
| Mars / Mi-2024 | Orano | Constat de difficulté financière et retrait du personnel expatrié face à la suspension logistique post-changement de régime. |
| Décembre 2024 | Orano | Déconnexion unilatérale du système informatique de la SOMAÏR et arrêt des travaux obligatoires de réhabilitation de la mine de la COMINAK. |
| 19 juin 2025 | Conseil des ministres (Niger) | Adoption de l’ordonnance de nationalisation. Transfert intégral des actions et du patrimoine de la SOMAÏR à l’État du Niger. |
| Juin 2025 – 2026 | Orano | Saisine du CIRDI pour expropriation illégale et dépôt de plaintes devant la justice française. |
| 13 février 2026 | Présidence du Niger (CNSP) | Allocution du Général Tiani proposant la restitution à Orano de 63,4 % d’un stock d’uranium défini, sous réserve de la souveraineté totale sur la production post-nationalisation. |
Nationalisation, logiciels et stocks au cœur du bras de fer
La décision de nationalisation s’appuie sur une argumentation juridique étayée par le ministère des Mines du Niger. L’État qualifie de sabotage industriel et d’« actes irresponsables » les actions d’Orano menées à partir de fin 2024. La coupure des licences logicielles, la tentative de paralysie des extractions et l’abandon du passif environnemental extrêmement toxique de la mine fermée de la COMINAK ont fourni le casus belli légal justifiant la réquisition pour préserver les intérêts vitaux de la nation.
L’investigation sur les développements de février 2026 révèle une manœuvre stratégique brillante de la part du chef de l’État nigérien. Lors de son allocution télévisée, le général Tiani a évoqué un volume de 156 231 tonnes d’uranium. Une analyse minutieuse des données démontre qu’il s’agit d’une erreur d’ordre de grandeur (la production cumulée historique n’étant que de 81 861 tonnes), probablement due à une mauvaise interprétation médiatique du séparateur de milliers (156,231 tonnes réelles stockées ou un chiffre symbolique de communication). Cependant, l’intention stratégique est implacable. En proposant de restituer physiquement à la France la stricte quote-part d’Orano (63,4 %) sur les stocks générés avant le 19 juin 2025, Niamey cherche à invalider les accusations de vol ou d’expropriation sans compensation devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI).
Par cette ouverture, le Niger sépare la propriété des stocks passés de sa souveraineté absolue sur l’outil industriel nationalisé. Parallèlement, le Niger consolide un dossier de contre-poursuites pour exiger qu’Orano assume les coûts colossaux d’assainissement radiologique des sites, montants qui viendraient neutraliser toute hypothétique indemnité d’expropriation dictée par une juridiction internationale.
Un cas d’école de souveraineté extractive
La nationalisation de la SOMAÏR dépasse le cadre bilatéral pour s’imposer comme un cas d’école de la souveraineté continentale.
Sur le plan des enjeux politiques, le Niger de l’Alliance des États du Sahel (AES) démontre la faisabilité opérationnelle d’une rupture asymétrique avec une ancienne puissance tutélaire, inspirant des réformes similaires des codes miniers à travers l’Afrique de l’Ouest.
Les enjeux économiques résident dans la désintermédiation de la commercialisation. En confiant l’intégralité de la production à la SOPAMIN, l’État s’affranchit des prix de transfert intra-groupe d’Orano. La vente directe sur les marchés mondiaux (où l’uranium est considéré comme un minerai critique) garantit une captation maximale de la rente au profit du Trésor public nigérien.
Au niveau des enjeux diplomatiques, le retrait forcé de l’opérateur français crée un vide stratégique que s’empressent de combler de nouvelles puissances géopolitiques (Russie, Chine, Iran). Le Niger utilise l’uranium comme un vecteur de diplomatie transactionnelle, conditionnant l’accès à ses gisements à des partenariats globaux incluant des garanties sécuritaires et des transferts technologiques.
Les enjeux sécuritaires sont primordiaux. La sécurisation physique des installations d’Arlit, désormais propriétés inaliénables de l’État, s’inscrit dans la guerre d’influence sahélienne. Les accusations portées par le président Tiani sur le financement présumé de groupes armés terroristes par des intérêts étrangers pour déstabiliser le complexe extractif illustrent la militarisation de l’économie minière.
Les enjeux industriels exigent la mise en place de nouvelles chaînes logistiques résilientes, notamment pour l’approvisionnement en réactifs chimiques indispensables à la production de yellowcake, et l’évacuation du minerai en contournant les embargos maritimes ou les blocages frontaliers régionaux (notamment via le Bénin).
Enfin, les enjeux juridiques posent le droit souverain d’un État à reprendre le contrôle de ses secteurs vitaux en cas de carence ou de faute lourde de l’opérateur étranger, contestant frontalement l’hégémonie des tribunaux d’arbitrage occidentaux (CIRDI) au profit d’une justice économique territorialisée.
Les volumes d’uranium bloqués restent incertains
Plusieurs variables critiques demeurent opaques. Les limites des données disponibles concernent l’inventaire radiologique et quantitatif exact des fûts de concentré d’uranium bloqués à Niamey ou à Arlit. La confusion sémantique autour des “156 231 tonnes” révèle une communication asymétrique dont les détails techniques n’ont pas été déclassifiés par la SOPAMIN. Par ailleurs, il reste des points non vérifiables quant à l’état réel des infrastructures informatiques et industrielles de la SOMAÏR suite à la déconnexion opérée par Orano, et la capacité à court terme des ingénieurs nigériens à maintenir des cadences de production optimales sans le logiciel propriétaire de l’ancien actionnaire.
Une guérilla juridique autour des futures cargaisons
Le dossier uranifère nigérien est un laboratoire de la résilience stratégique. Les risques à court terme s’articulent autour d’une guérilla juridique internationale orchestrée par Orano, visant à frapper d’illégalité toute cargaison d’uranium de la SOMAÏR vendue par le Niger, effrayant ainsi les courtiers internationaux et asphyxiant la trésorerie de la SOPAMIN.
Toutefois, les évolutions possibles pointent vers la structuration rapide d’une coentreprise souveraine, potentiellement adossée à des capitaux étatiques non occidentaux (chinois ou russes), permettant de reprendre l’exploitation pleine et de relancer le méga-gisement d’Imouraren. Les signaux faibles détectés dans le discours présidentiel de février 2026, annonçant une révision simultanée des contrats pétroliers avec la Chine, confirment que Niamey applique une doctrine de souveraineté non alignée : aucune concession asymétrique ne sera tolérée, indépendamment du partenaire géopolitique.
Sources institutionnelles
| Institution | Rôle / Document de référence |
| Gouvernement de la République du Niger | Conseil des ministres (Ordonnance de nationalisation du 19 juin 2025). |
| Présidence de la République du Niger | Allocutions du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). |
| SOPAMIN | Société du patrimoine des mines du Niger (Données de commercialisation et actionnariat) |

