Sous-traiter la sécurisation d’un espace afro-caribéen à des contingents africains
La crise institutionnelle, sécuritaire et humanitaire qui ravage Haïti a atteint un point de bascule géopolitique majeur le 30 septembre 2025, avec l’adoption de la Résolution 2793 par le Conseil de sécurité des Nations unies. Ce texte entérine l’échec opérationnel de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS), pilotée par le Kenya, et acte sa transformation en une Force de répression des gangs (GSF – Gang Suppression Force), dotée d’un mandat offensif élargi et d’un effectif projeté à 5 500 personnels. Si le narratif atlantiste salue un « partage du fardeau » salutaire, l’investigation révèle une manœuvre stratégique consistant à sous-traiter la sécurisation d’un espace souverain afro-caribéen à des contingents africains, sans s’attaquer aux racines politico-économiques et aux flux d’armes illicites. L’incapacité systémique des bailleurs occidentaux à financer la mission initiale a contraint l’ONU à créer le Bureau d’appui des Nations unies en Haïti (UNSOH) pour assurer une viabilité logistique minimale. Pour l’Afrique et sa diaspora, cette dynamique réveille le spectre d’un interventionnisme néocolonial utilisant des forces policières africaines comme variables d’ajustement géostratégique.
Le spectre de la MINUSTAH et le rejet populaire haïtien
Historiquement, la République d’Haïti, première nation noire libre, a fait l’objet d’une ingérence internationale ininterrompue, caractérisée par des interventions militaires à répétition et une tutelle économique destructrice. L’effondrement sécuritaire récent, précipité par l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, a laissé un vide étatique rapidement comblé par des coalitions de gangs lourdement armées. Face à cette balkanisation de la capitale Port-au-Prince, l’ONU avait autorisé en octobre 2023, par la Résolution 2699, le déploiement de la MSS. Ce mécanisme inédit, non qualifié de mission de maintien de la paix de l’ONU, plaçait le Kenya à la tête d’une coalition multinationale. Pour Washington et le « Core Group » (Canada, France), ce format permettait de contourner le rejet populaire massif des Haïtiens, traumatisés par les dérives de la MINUSTAH (2004-2017) – marquée par l’importation d’une épidémie de choléra ayant causé près de 10 000 morts et par de multiples abus sexuels. Le président kényan William Ruto, en quête de prestige diplomatique et de compensations financières, avait engagé son pays dans cette mission complexe, bien que l’expérience internationale de la police kényane se limitât jusqu’alors au déploiement d’officiers individuels et non d’unités constituées.
Déploiement laborieux et sous-financement chronique
- Octobre 2023 : Adoption de la Résolution 2699 autorisant la création de la MSS pour une durée d’un an.
- Juin 2024 : Déploiement extrêmement laborieux des premiers contingents. Sur l’objectif initial de 2 500 personnels, à peine 400 policiers kényans et quelques membres des forces caribéennes posent le pied à Port-au-Prince.
- Septembre 2024 : Le Conseil de sécurité, via la Résolution 2751, renouvelle pour un an le mandat de la MSS, constatant l’incapacité de la force à restaurer la sécurité face à des gangs mieux armés et maîtrisant la guérilla urbaine.
- Février à septembre 2025 : Les alertes se multiplient. Le président Ruto admet que la force opère à « seulement 40 % de ses capacités ». Le financement volontaire est famélique : seuls 85 millions de dollars sur les 600 millions escomptés ont été sécurisés.
- 30 septembre 2025 : Face au risque d’effondrement total de la mission, le Conseil de sécurité adopte la Résolution 2793 (12 voix pour, 3 abstentions : Chine, Russie, Pakistan). Ce texte entérine la mutation de la MSS en GSF (Gang Suppression Force) avec pour mandat d’atteindre 5 500 hommes et de neutraliser activement les cartels.
Un sauvetage institutionnel, non une victoire capacitaire
L’investigation stratégique des documents onusiens démontre que la transformation de la MSS en GSF ne relève pas d’une victoire capacitaire, mais d’un sauvetage institutionnel. Les contingents kényans, bien que rigoureusement formés aux normes onusiennes, se sont retrouvés isolés sur le terrain. L’absence d’hélicoptères d’attaque, de blindés adaptés et d’infrastructures de base, couplée à la barrière linguistique (créole/français contre anglais/swahili), a confiné les troupes à la protection de quelques infrastructures critiques, laissant les gangs dicter le tempo opérationnel.
La création parallèle de l’UNSOH (United Nations Support Office in Haiti) est révélatrice. Elle acte la fin de l’illusion d’une mission purement financée par des contributions bilatérales volontaires. Les États-Unis, tout en étant les rédacteurs des résolutions, rechignent à assumer le fardeau financier intégral, accumulant par ailleurs près de 800 millions de dollars d’arriérés dans leurs contributions obligatoires au maintien de la paix. L’investigation souligne également un positionnement ambigu de l’ONU : la résolution s’apparente à une perpétuation d’une tutelle (un « quasi-protectorat ») qui empêche la refonte souveraine des Forces Armées d’Haïti (FAd’H). Les pays ayant fait le choix de l’abstention (Russie, Chine) pointent l’hypocrisie d’un système qui ordonne le désarmement de gangs urbains tout en tolérant la porosité des frontières maritimes d’où proviennent les armes américaines de contrebande.
| Paramètres de la Mission | MSS (2023-2025) | GSF (Septembre 2025 – …) |
|---|---|---|
| Résolution fondatrice | 2699 (2023) | 2793 (2025) |
| Effectifs ciblés | 2 500 personnels | 5 500 personnels |
| Effectifs réels (max) | ~1 000 personnels | En cours de recrutement |
| Support logistique | Financement volontaire et bilatéral | UNSOH (Soutien direct de l’ONU) |
| Orientation tactique | Appui statique et renforcement de la PNH | Répression offensive et « neutralisation » |
Pourvoyeur de forces supplétives pour le maintien de l’ordre post-colonial ?
Le déploiement de troupes africaines dans la sphère d’influence immédiate des États-Unis (la doctrine Monroe) crée un précédent dangereux. L’Afrique s’expose au risque d’être perçue comme un pourvoyeur de forces supplétives pour le maintien de l’ordre post-colonial.
Les rentes générées par l’envoi de contingents onusiens ou multinationaux constituent une incitation perverse pour certains budgets de défense africains, retardant les réformes structurelles internes de ces mêmes polices face à leurs propres défis sécuritaires.
Le vote de la Résolution 2793 oblige les États africains membres non-permanents du Conseil de sécurité à un exercice d’équilibriste complexe entre la solidarité afro-descendante promue par l’OEACP et les injonctions géopolitiques de Washington.
La doctrine de guerre urbaine asymétrique exigée en Haïti est fondamentalement différente des opérations de maintien de la paix classiques. Les retours d’expérience (RETEX) de cette mission seront cruciaux pour la formation des unités anti-terroristes africaines.
La dépendance systémique de la force kényane au pont aérien et à la logistique nord-américaine illustre la nécessité vitale pour l’Afrique de développer sa propre autonomie stratégique de projection de force.
Le cadre juridique de la GSF omet toujours l’établissement d’une « Claims Commission » indépendante, exposant les soldats africains et les civils haïtiens à un vide juridique en cas de dommages collatéraux ou de violations des droits humains.
Financements occultes et complicités intouchables
L’architecture financière exacte de la transition entre la MSS et la GSF, ainsi que la nature des protocoles de partage de renseignement (SIGINT) entre le Commandement Sud des États-Unis (SOUTHCOM) et les officiers kényans, demeurent confidentielles.
L’étendue des complicités entre les élites politiques, oligarques économiques haïtiens et les chefs de gangs (qui bénéficient de financements internationaux) reste la ligne rouge que les enquêteurs de l’ONU ne peuvent franchir formellement.
Vers une opération sous Chapitre VII en cas d’échec de la GSF ?
La métamorphose en GSF pourrait exacerber la résistance armée. Les gangs, profondément enracinés, peuvent instrumentaliser un discours nationaliste et anti-ingérence, transformant les forces kényanes en cibles d’une guérilla d’usure meurtrière.
Si la force de 5 500 hommes échoue à inverser le rapport de force d’ici la mi-2026, la communauté internationale sera contrainte d’envisager une opération sous Chapitre VII dirigée par l’ONU (OMP classique), signant l’échec de ce laboratoire de « sous-traitance » sécuritaire.
Les intellectuels haïtiens et panafricanistes réclament avec une insistance croissante la mobilisation d’un corps de sécurité haïtien souverain (incluant la diaspora) plutôt que l’envoi indéfini de forces étrangères, esquissant une doctrine de rupture avec l’interventionnisme onusien traditionnel

