Un glacis stratégique afro-latino-américain renaît

La IXe Réunion ministérielle de la Zone de Paix et de Coopération de l’Atlantique Sud (ZOPACAS), qui s’est tenue à Rio de Janeiro (Brésil) les 8 et 9 avril 2026, marque la renaissance éclatante et la structuration institutionnelle d’un glacis stratégique afro-latino-américain, soustrait à la sphère d’influence des puissances navales de l’Atlantique Nord. Coïncidant avec les célébrations du 40e anniversaire de la création de cette organisation intergouvernementale, ce sommet de haut niveau s’est conclu par un acte diplomatique majeur : la signature historique de la « Convention pour la protection du milieu marin dans l’Atlantique Sud » par le Brésil, le Cap-Vert, la Guinée équatoriale, Sao Tomé-et-Principe et la République du Congo. Sous l’impulsion géopolitique assumée du Brésil et avec l’adhésion doctrinale active des États du Golfe de Guinée et d’Afrique australe, la ZOPACAS déploie une nouvelle architecture de gouvernance transocéanique. Celle-ci lie désormais de manière indissociable la sécurité maritime, la défense farouche de la biodiversité, l’interdiction nucléaire, et le rejet catégorique de toute militarisation imposée par les rivalités des superpuissances de l’hémisphère Nord.

Face à la militarisation des océans, l’axe Sud-Sud se restructure

Créée initialement en 1986 par la résolution 41/11 de l’Assemblée générale des Nations Unies, la ZOPACAS avait originellement pour but de préserver le bassin de l’Atlantique Sud de la course aux armements de la guerre froide et de la menace d’une nucléarisation des océans. Après des décennies de relative léthargie institutionnelle, l’organisation — qui rassemble aujourd’hui 24 États membres riverains, dont 3 sud-américains (Brésil, Argentine, Uruguay) et 21 nations de la côte ouest et sud de l’Afrique — a été vigoureusement réactivée sous l’actuelle présidence du gouvernement brésilien de Luiz Inácio Lula da Silva.

Les océans sont incontestablement devenus la nouvelle et principale frontière de la confrontation géopolitique mondiale, cristallisant les tensions autour de la pêche illégale, de la piraterie, de la course effrénée à l’extraction de minéraux critiques sous-marins et de la sécurité des câbles de télécommunication transocéaniques. Dans un contexte de durcissement des blocs et d’expansion des alliances militaires occidentales (telles que la revitalisation de l’OTAN et le pacte AUKUS), l’axe Sud-Sud se restructure en profondeur. L’alliance organique et historique entre l’Amérique latine, particulièrement sa puissance lusophone, et les pays africains riverains de l’Atlantique affirme une volonté de souveraineté géostratégique exclusive sur un corridor maritime vital s’étendant sur plus de 30 millions de kilomètres carrés de surface océanique.

Un traité historique pour sanctuariser l’Atlantique Sud

Le sommet ministériel d’avril 2026 a accouché de résultats opérationnels quantifiables et de nouveaux cadres juridiquement contraignants pour les États signataires.

Les 8 et 9 avril 2026, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères de la zone se sont réunis à l’École de Guerre Navale de Rio de Janeiro, formalisant également le transfert de la présidence tournante de la ZOPACAS du Cap-Vert au Brésil pour les trois prochaines années. Le point d’orgue a été l’adoption et la signature du premier traité juridiquement contraignant de l’histoire de la ZOPACAS : la Convention environnementale, qui engage formellement les signataires à éradiquer la pêche INN (illicite, non déclarée et non réglementée), à lutter contre la pollution marine, et à protéger la biodiversité, en parfaite adéquation avec le traité mondial sur la haute mer (BBNJ).

En parallèle, l’adoption de la « Déclaration de Rio de Janeiro » a constitué un acte politique sans équivoque, réitérant le maintien inconditionnel du statut de zone exempte d’armes nucléaires et d’armes de destruction massive. Le texte rejette explicitement « l’importation de rivalités et de conflits qui n’ont rien à voir avec les intérêts de nos peuples », ciblant la militarisation étrangère de la zone. Ce sommet a également été marqué par la présence hautement stratégique de la Secrétaire générale de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM/ISA), la Brésilienne Leticia Carvalho, qui a multiplié les rencontres bilatérales avec les délégations africaines (notamment avec l’ambassadeur de Namibie Penda A. Naanda et les diplomates du Cameroun et de Sao Tomé-et-Principe), soulignant que l’Afrique et l’Amérique latine sont essentielles pour façonner l’avenir de la gouvernance mondiale des océans.

Piliers stratégiques de la ZOPACAS (2026)

  • Dénucléarisation du bassin : sanctuarisation absolue du statut de zone exempte d’armes nucléaires
  • Sécurité maritime transocéanique : opérations navales conjointes, partage de renseignements anti-narco/piraterie
  • Gouvernance et économie bleue : encadrement strict des minéraux critiques et affirmation du droit souverain extractif
  • Protection écologique et climat : ratification de la Convention marine, sanctuarisation des routes migratoires des cétacés

La convention environnementale, un bouclier juridique contre les flottes étrangères

Les documents d’investigation et l’analyse du langage diplomatique utilisé révèlent que la nouvelle Convention environnementale constitue, sous le couvert vertueux de l’écologie, un puissant instrument géopolitique de déni d’accès et d’interdiction de zone (stratégie A2/AD – Anti-Access/Area Denial) à l’encontre des flottes étrangères. Le ministre brésilien des Affaires étrangères, Mauro Vieira, a explicitement justifié cette position en rappelant le mandat confié par le Président Lula visant à empêcher que l’Atlantique Sud ne se transforme en un théâtre de guerres par procuration, faisant une analogie directe avec les désastres énergétiques et alimentaires causés aux pays en développement par les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient.

Les innombrables réunions bilatérales tenues en marge des sessions plénières par des responsables de premier plan, tels que le Professeur Robert Dussey du Togo ou la Ministre d’État Brigitte Onkanowa du Gabon, démontrent une volonté claire d’harmoniser les doctrines de défense côtière ouest-africaine avec les capacités de projection de la marine brésilienne. Par ailleurs, l’alliance tactique profonde tissée entre les membres de la ZOPACAS et l’Autorité Internationale des Fonds Marins (AIFM), dirigée par Leticia Carvalho, a pour but de bétonner les positions juridiques africaines et sud-américaines autour du principe du « patrimoine commun de l’humanité ». Cette coalition vise à faire barrage aux appétits technologiques et industriels démesurés des multinationales extractives basées dans l’hémisphère Nord.

L’Afrique consolide un bloc de 24 nations refusant l’alignement

La dimension politique de cette revitalisation permet à l’Afrique de consolider un bloc hégémonique de 24 nations riveraines refusant la binarité et l’alignement imposés par les logiques de blocs des puissances de l’OTAN. Ce faisant, le continent participe à la création d’une vaste zone de neutralité géopolitique sanctuarisée.

Les enjeux économiques sont immenses. L’encadrement juridique et la protection militaire stricte des réserves halieutiques contre le pillage organisé par les flottes de pêche lointaines hautement subventionnées (notamment asiatiques et européennes) protègent directement la sécurité alimentaire et l’économie locale de dizaines de millions d’Africains de l’Ouest et du Sud.

L’architecture diplomatique de la ZOPACAS assure une convergence totale d’intérêts en vue des futures batailles multilatérales, notamment l’Assemblée générale de l’AIFM prévue en août 2026. Les pays riverains de l’Atlantique Sud y feront front commun pour imposer leurs normes environnementales et de partage des revenus concernant la régulation de l’exploitation minière des grands fonds marins.

Sur le plan sécuritaire, le mécanisme de la ZOPACAS offre l’opportunité aux marines ouest-africaines — structurellement sous-équipées en patrouilleurs hauturiers — de bénéficier du transfert de compétences, de la doctrine d’emploi, et des capacités aéro-maritimes du Brésil pour sécuriser efficacement l’architecture du golfe de Guinée contre le narcotrafic transatlantique et la piraterie.

Enfin, la dimension juridique de la Convention du milieu marin, parfaitement imbriquée avec le traité international sur la haute mer (BBNJ), dote les États africains d’une plateforme d’action en justice solide pour poursuivre les entités extraterritoriales responsables de pollutions et de dommages environnementaux dans la zone sud-atlantique.

Un déficit capacitaire qui fragilise l’application des traités

Le traité de Rio, bien que politiquement audacieux, présente d’importantes limites dans son application coercitive sur l’eau. Les flottes navales de la grande majorité des pays africains riverains manquent cruellement d’actifs hauturiers, de navires de projection et de systèmes de surveillance par satellite capables d’appliquer concrètement ces interdictions environnementales ou de souveraineté au-delà de la frange immédiate de leurs Zones Économiques Exclusives (ZEE). De plus, le montage financier des opérations de patrouilles maritimes conjointes et l’ampleur du transfert effectif de technologies depuis l’industrie de défense brésilienne vers le continent africain restent opaques, étant lourdement tributaires des contraintes budgétaires fluctuantes de Brasília. Enfin, un risque de fracture politique demeure : la résilience de certains États africains, fortement endettés, face aux pressions bilatérales de puissances extérieures offrant des allégements de dette en échange de l’établissement de bases navales dans l’Atlantique Sud, n’est pas garantie.

Vers un commandement naval intégré de l’Atlantique Sud

Le sommet de Rio de Janeiro d’avril 2026 inaugure indiscutablement l’ère de la souveraineté océano-centrée pour les nations du Sud global. Dans les années à venir, la ZOPACAS est structurellement appelée à devenir le pendant maritime et militaire des BRICS, en articulant une praxis et un droit maritime international pensés exclusivement par et pour les pays en développement. Les signaux faibles détectés par l’analyse des récents échanges militaires indiquent la possibilité imminente de la création d’un commandement ou d’une force opérationnelle navale intégrée de l’Atlantique Sud. La tenue d’exercices maritimes multilatéraux de grande ampleur, planifiés et exécutés sans la tutelle doctrinale ou logistique traditionnelle du Commandement de l’Afrique des États-Unis (AFRICOM) ni des puissances navales européennes, confirmerait l’avènement opérationnel d’un authentique glacis stratégique multipolaire souverain.

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