Transcender le double enclavement
L’Ouzbékistan déploie une offensive infrastructurelle de grande envergure pour transcender son statut d’État doublement enclavé. Le succès historique du 5e Forum International d’Investissement de Tachkent (TIIF-2026), qui a attiré des entités cumulant 42 000 milliards de dollars d’actifs, valide la stratégie gouvernementale. Le plan d’expansion logistique, approuvé par la présidence le 1er juillet 2026, vise à capter jusqu’à 20 millions de tonnes de fret eurasiatique supplémentaires. En articulant des zones logistiques spécialisées, des incitations foncières massives et les mégaprojets ferroviaires Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan (CKU) et Trans-Afghan, Tachkent s’érige en point de bascule géopolitique incontournable du commerce mondial.
Le TIIF-2026, un sommet aux 42 000 milliards de dollars d’actifs
Le positionnement de l’Ouzbékistan sur l’échiquier financier mondial s’est cristallisé lors du 5e Forum International d’Investissement de Tachkent (TIIF-2026), tenu du 16 au 18 juin 2026. L’événement a pulvérisé ses précédents records institutionnels : 8 316 participants enregistrés, incluant 3 423 délégués étrangers issus de 100 pays, et 62 délégations gouvernementales. Le forum a mobilisé 372 représentants d’institutions financières internationales (BERD, Banque Mondiale, NDB) et plus de 2 780 dirigeants de multinationales de l’économie réelle (BlackRock, DP World, Acwa, Power China) représentant un poids économique global estimé à 38 % du PIB mondial.
Dans la continuité de ce rassemblement, le Président Shavkat Mirziyoyev a validé, le 1er juillet 2026, une refonte structurelle du système de transport et de logistique national. Le pays s’appuie actuellement sur un réseau de 4 700 kilomètres de voies ferrées et de 4 000 kilomètres de corridors de transit internationaux. Le volume de fret en transit a atteint 15,3 millions de tonnes en 2025 (une hausse de 54 % par rapport à 2021).
L’objectif de cette nouvelle politique est d’attirer un volume additionnel de 15 à 20 millions de tonnes de fret international par an.
Objectifs Logistiques (Horizon court/moyen terme)
| Projections Officielles | Source Gouvernementale |
|---|---|
| Volume de fret additionnel ciblé 15 à 20 millions de tonnes / an | Présidence de la République |
| Revenus de transit supplémentaires 400 à 600 millions USD / an | Présidence de la République |
| Investissements étrangers ciblés (logistique) 3 milliards USD | Présidence de la République |
| Création d’emplois durables 50 000 emplois | Présidence de la République |
Spécialisation des portes d’entrée : Khanabad, Alat, Termez
L’investigation de la feuille de route du 1er juillet 2026 révèle une spécialisation chirurgicale du territoire ouzbek pour maximiser les rendements du transit. L’État a défini des « portes d’entrée » stratégiques : Khanabad devient le terminal du corridor chinois ; Alat est spécialisé pour le « Corridor Médian » vers l’Europe ; et Termez est désigné comme l’interface exclusive vers le corridor Trans-Afghan et les ports pakistanais (Karachi, Gwadar).
Pour pallier le déficit d’infrastructures de classe A (entrepôts réfrigérés et automatisés), le gouvernement procède à une libéralisation incitative radicale. Les entrepreneurs investissant dans ces hubs se voient offrir des concessions foncières de 50 hectares par district (300 hectares au total), soutenues par une ligne de crédit gouvernementale à taux préférentiel de 200 millions de dollars annuels. Crucialement, le financement de l’infrastructure externe (routes, réseaux) de ces hubs privés est entièrement pris en charge par le budget de l’État. Les douanes opèrent également une déréglementation massive en supprimant les droits d’importation et les certifications obligatoires pour les équipements logistiques modernes.
Le désenclavement par la compétition des puissances
L’Ouzbékistan fournit un modèle d’école de ce que l’analyse stratégique nomme le « désenclavement par la compétition des puissances ». Le pays capte actuellement moins de 2 % des 120 à 150 millions de tonnes de fret annuel échangées entre la Chine et l’Europe (un marché de 800 milliards de dollars). En activant simultanément le projet ferroviaire Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan (CKU) vers l’Est et le projet Trans-Afghan vers l’océan Indien au Sud, Tachkent réduit le temps de livraison de l’Asie à l’Europe à 8 jours, soit trois fois moins que les routes maritimes traditionnelles.
La stratégie d’attraction des capitaux exposée lors du TIIF-2026 est éminemment multipolaire. En accueillant des souverains du Golfe, des banques occidentales et des industriels asiatiques, l’Ouzbékistan évite la vassalisation économique à une seule superpuissance. Le gouvernement subventionne l’installation du capital privé (foncier gratuit, crédits, infrastructures de base) pour transformer son territoire physique en un maillage logistique impossible à contourner pour ses voisins.
Tachkent, épicentre de la stabilité centrasiatique
L’attractivité diplomatique de l’Ouzbékistan est à son zénith. La présence de sept chefs d’État et de gouvernement lors du TIIF-2026 démontre que Tachkent est perçu comme l’épicentre décisionnel de la stabilité macroéconomique centrasiatique.
La prospérité ouzbèke tributaire de la stabilité afghane
L’orientation logistique vers le Sud (Termez) indexe directement la prospérité ouzbèke sur la sécurisation du territoire afghan. Le corridor Trans-Afghan exige une coopération sécuritaire transnationale robuste pour prémunir les futurs flux de marchandises des risques d’insurrection ou de terrorisme.
1,5 à 2 points de PIB supplémentaires grâce au fret
La capture des 20 millions de tonnes de fret additionnel est projetée pour ajouter 1,5 à 2 points de pourcentage supplémentaires à la croissance du PIB national. L’allègement des droits de douane pour les camions de fret de norme Euro-5 (jusqu’en 2027) vise à moderniser la flotte nationale à moindre coût.
Le dédouanement numérique éradique la corruption
L’intégration des centres logistiques à la plateforme nationale « E-logistika » et l’implémentation du dédouanement à guichet unique numérisent l’environnement légal du transit, réduisant drastiquement les vulnérabilités liées à la corruption douanière.
Les garanties d’assurance-fret en Afghanistan, un flou persistant
Malgré l’ambition affichée pour les corridors méridiens, il y a une absence de données officielles disponibles quant aux mécanismes exacts de garantie d’assurance-fret pour les marchandises devant traverser le territoire afghan. De plus, la répartition précise de la charge de la dette souveraine pour le mégaprojet ferroviaire CKU entre les États signataires n’est pas détaillée dans les rapports ministériels récents.
De l’isolement à la rente d’interconnexion
L’Ouzbékistan transmute son isolement géographique en rente d’interconnexion. La réussite de ce pari repose sur l’intégration technologique (dédouanement automatisé, reconnaissance de plaques d’immatriculation) combinée au développement du hard-infrastructure. Si la stabilité régionale se maintient, Tachkent pourrait s’approprier une rente de transit capable de financer souverainement son industrialisation. Toutefois, la vulnérabilité aux chocs géopolitiques chez ses voisins (notamment en Afghanistan) constitue un signal d’alerte structurel persistant.

