Tandis que l’appareil d’État gère par la coercition ses marges externes et les populations immigrées, il déploie une stratégie d’ingénierie sociale totalement différente, fondée sur la cooptation économique, à l’égard de ses populations nationales historiquement marginalisées. Le 17 juin 2026, l’architecture de l’information présidentielle a mis en scène un événement de régularisation foncière d’une ampleur remarquable au cœur de la capitale, Saint-Domingue.
Les Chiffres d’une Titrisation Massive
Le président de la République, Luis Abinader, a personnellement présidé une cérémonie actant la livraison de 2 322 certificats de titres de propriété définitifs aux habitants des quartiers populaires de Gualey, María Auxiliadora et 27 de Febrero. Cette remise s’inscrit dans le cadre du mégaprojet de rénovation urbaine et sociale baptisé “Domingo Savio”.
Les indicateurs quantitatifs de cette opération, coordonnée par l’Unité Technique Exécutrice de Titrisation des Terrains de l’État (UTECT), témoignent de la puissance de frappe administrative de l’exécutif :
- Cette troisième phase profite directement à plus de 9 000 personnes.
- Le cumul des attributions pour le seul projet Domingo Savio s’élève désormais à 5 822 titres, impactant indirectement la vie d’environ 23 000 citoyens.
- L’État a absorbé les coûts notariaux et d’arpentage, représentant une épargne directe estimée à 185,7 millions de pesos dominicains (RD$) pour ces familles.
- À l’échelle nationale, la rhétorique gouvernementale s’appuie sur la distribution historique d’environ 170 000 titres sous cette administration.
La charge symbolique de l’événement a été accentuée par la bénédiction du prêtre José Hernando Mendoza et l’intervention de Massiel Eugenia Acevedo, représentante des familles bénéficiaires, qui a exprimé la profonde valeur psychologique de cette reconnaissance étatique : “Nos está devolviendo la paz mental, el derecho de decir: esta casa es mía, esta propiedad me pertenece” (“Il nous rend la tranquillité d’esprit, le droit de dire : cette maison est à moi, cette propriété m’appartient”).
Une Lecture Critique de l’Inclusion Financière
L’analyse critique exige de dépasser la narration du “miracle social” pour examiner les soubassements structurels du capitalisme foncier. Gualey, María Auxiliadora et les quartiers environnant le fleuve Ozama sont des zones forgées par des décennies d’exode rural, abritant majoritairement une population afro-dominicaine reléguée sur des terrains topographiquement précaires (zones inondables, ravines) par l’exclusion structurelle de la planification urbaine post-dictatoriale.
Lors de son discours, le président Abinader a explicité la finalité économique de ce processus : “Cuando ustedes entraron por esa puerta, el valor de sus propiedades era aproximadamente un número determinado. Cuando salgan, su propiedad puede valer el doble o hasta el triple, porque ahora tienen su título”.
Il y a là l’aveu candide d’une intégration forcée de ces “capitaux morts” au circuit de la financiarisation globale. La possession d’un titre de propriété définitif permet indéniablement aux résidents d’accéder au crédit bancaire, de développer des micro-entreprises ou d’investir dans l’amélioration de leur habitat. Mais cette transformation comporte un corollaire destructeur que le discours officiel passe sous silence : le danger d’une éviction par les mécanismes du marché.
Dès lors qu’une parcelle de terre à Gualey acquiert une valeur légale et spéculative (dont la valeur a “doublé ou triplé”), elle entre dans la ligne de mire des promoteurs immobiliers et d’une classe moyenne en quête d’opportunités près du centre névralgique de Saint-Domingue. Les habitants d’origine, s’ils ne connaissent pas une augmentation proportionnelle et immédiate de leurs revenus réels face à la hausse inévitable des coûts de la vie (taxes foncières, services publics formalisés), seront contraints d’hypothéquer puis de vendre leurs biens.
La politique de titrisation, sous couvert de justice sociale, agit en réalité comme le catalyseur d’une gentrification latente. Elle prépare la reconquête par le capital d’espaces urbains stratégiques que les communautés marginalisées avaient construits et préservés pendant des décennies. Le projet Domingo Savio risque, in fine, de désarticuler les réseaux de solidarité communautaire organiques, fragmentant spatialement les populations afro-descendantes pauvres pour les repousser vers de nouvelles périphéries invisibilisées.
| Indicateurs Fonciers (Projet Domingo Savio, Juin 2026) | Données Officielles | Projection Analytique (Gentrification) |
|---|---|---|
| Titres distribués (Nouvelle phase) | 2 322 (pour > 9 000 personnes) | Intégration subite d’un massif de terres au marché formel. |
| Coûts assumés par l’État | RD$ 185,7 millions | Transfert de valeur initial positif pour pallier le manque de capital liquide des résidents. |
| Modification de la valeur foncière | Doublement / Triplement (Estimation Exécutive) | Hausse de l’attractivité du quartier pour les promoteurs ; pression fiscale accrue ; éviction lente des populations d’origine. |
| Objectif global sur zone | ~8 000 titres (pour ~23 888 personnes) | Refonte démographique et architecturale complète du front de l’Ozama. |

