L’événement le plus symptomatique de la dichotomie dominicaine s’est déroulé au cœur même du centre névralgique du pouvoir exécutif. Le 17 juin 2026, le Palais National de Saint-Domingue a accueilli António Guterres, Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (ONU), reçu avec les plus grands honneurs par le président Luis Abinader, le ministre de la Présidence José Ignacio Paliza, et le ministre des Affaires étrangères Roberto Álvarez. Cette rencontre visait officiellement à aborder la coopération internationale face à l’effondrement sécuritaire en Haïti.
La Diplomatie de l’Endiguement et la Validation Internationale
Les déclarations officielles issues de cette rencontre sont d’une importance capitale pour comprendre la validation internationale de la posture dominicaine. Le Secrétaire général de l’ONU a publiquement exprimé sa “profonde gratitude” envers l’État dominicain, soulignant la coopération de la République Dominicaine dans les efforts internationaux visant à combattre les bandes armées et à créer les conditions d’une transition politique en Haïti. La déclaration formelle de Guterres articule une vision présentée comme partagée : “Todos queremos restablecer la seguridad en Haití. Es absolutamente esencial para Haití y para la región el restablecimiento de la seguridad en Haití, que permita una evolución política con elecciones y la integración de Haití en la comunidad internacional”.
Cependant, sous le vernis d’une préoccupation humanitaire et d’un multilatéralisme actif, cette alliance diplomatique sert de bouclier rhétorique à une doctrine de l’endiguement d’une brutalité institutionnelle sans précédent. L’État dominicain se positionne non pas comme un partenaire solidaire de la nation fondatrice du panafricanisme caribéen (Haïti), mais comme une forteresse assiégée nécessitant une militarisation totale pour empêcher le débordement de la crise. Le soutien logistique offert par Saint-Domingue au déploiement de la force internationale s’inscrit dans une logique de création d’une zone tampon, visant à repousser physiquement les populations fuyant la terreur loin de la frontière du fleuve Massacre.
La Loi núm. 1-26 : La Migration comme Acte de Terrorisme
Pour saisir l’ampleur de la criminalisation systémique des corps afro-descendants en République Dominicaine, il faut plonger dans l’architecture juridique de la sécurité et de la défense. La promulgation de la Loi núm. 1-26 (approuvée le 13 janvier 2026), qui institue le nouveau cadre du système de renseignement de l’État et crée la puissante Direction Nationale du Renseignement (DNI), constitue une rupture paradigmatique dans le traitement de l’altérité.
Le texte législatif est dépourvu de toute ambiguïté. Le troisième considérant de la loi énonce que les organismes de renseignement ont pour rôle de faire face aux “défis et menaces qui mettent en péril la sécurité nationale et intérieure du pays”, énumérant dans un continuum de dangerosité : “le terrorisme, le narcotrafic, le blanchiment d’actifs, les attaques cybernétiques, la corruption administrative, le trafic d’armes, les crimes transnationaux et les flux migratoires irréguliers, principalement dans la zone frontalière”.
Cette agrégation linguistique et juridique est tout sauf anodine. En plaçant conceptuellement et opérationnellement les “flux migratoires irréguliers” dans la même catégorie que le terrorisme et la criminalité transnationale organisée, l’État dominicain opère une translation de la figure du travailleur migrant vers celle de l’ennemi de l’intérieur. De la perspective d’une investigation décoloniale, cette manœuvre légale officialise la traque institutionnelle des populations d’ascendance haïtienne (et plus largement des Dominicains perçus comme tels en raison de leur phénotype). La DNI, dotée de vastes pouvoirs de contraintelligence, est donc légalement mandatée pour traiter le migrant non plus comme un sujet de droit administratif, mais comme une cible stratégique militaire.
La Mécanique de la Déportation de Masse
La traduction de cette doctrine sur le terrain s’observe à travers les opérations quasi industrielles menées par la Direction Générale des Migrations (DGM). Les rapports de la DGM de la période étudiée illustrent une politique de nettoyage ethno-social continu. À la seule date du 13 juin 2026, l’institution s’enorgueillissait de la détention de 817 personnes et de la déportation de “plus d’un millier de citoyens haïtiens en condition irrégulière” en une unique journée d’opérations. Ce rythme effréné fait écho à un modèle récursif (avec 1 164 expulsions le 22 avril et 826 arrestations le 5 mai de la même année).
Le maintien de cette pression sécuritaire produit des effets systémiques extrêmement rentables pour le capital dominicain. La menace constante d’expulsion maintient le prolétariat d’origine haïtienne dans un état de subjugation absolue. Ces travailleurs, essentiels à l’agro-industrie, à l’édification de l’infrastructure urbaine et au fonctionnement des complexes touristiques, se voient privés de toute capacité de négociation salariale ou de syndicalisation. L’appareil sécuritaire fonctionne ainsi comme le bras armé de la régulation macroéconomique, garantissant une main-d’œuvre corvéable à l’extrême, au nom de la souveraineté territoriale.
| Mécanisme de Contrôle (Juin 2026) | Entité Responsable | Impact Structurel & Racial | Fondement Juridique Officiel |
|---|---|---|---|
| Assimilation de la migration à des crimes de haute sécurité | Direction Nationale du Renseignement (DNI) | Légitimation de la surveillance massive et du profilage racial des afro-descendants. | Loi núm. 1-26, Considérant 3 et Article 1 |
| Opérations de rafles urbaines et agricoles | Direction Générale de Migración (DGM) | Subjugation de la main-d’œuvre, terreur spatiale, >1000 déportés le 13 juin 2026. | Politiques migratoires internes sous l’égide du Ministère de l’Intérieur |
| Coordination internationale et déploiement de force | Présidence / Diplomatie | Consolidation du rôle dominicain comme rempart “civilisationnel” soutenu par l’ONU. | Accords bilatéraux et Déclarations avec le SG de l’ONU |

