Notre enquête fondée sur des rapports d’experts de l’ONU, des preuves visuelles et des renseignements ouverts révèle le rôle décisif des Émirats arabes unis dans la transformation des Forces de Soutien Rapide (FSR) en une armée high-tech, via des livraisons massives d’armes et un réseau logistique clandestin.
Par la cellule d’investigation de BEAUSALE.INFO
*2 janvier 2026*
Ce qui a commencé le 15 avril 2023 comme un affrontement entre deux généraux soudanais est devenu une guerre par procuration aux ramifications internationales complexes. Si les Forces armées soudanaises (FAS) du général al-Burhan disposaient de l’aviation et des chars, les Forces de Soutien Rapide (FSR) du général Hemedti ont résisté, puis se sont étendues, conquérant le Darfour et une grande partie de Khartoum. La clé de cette résilience asymétrique ne se trouve pas à Khartoum, mais à plus de 2 000 km de là, à Abou Dhabi.
Une analyse approfondie de documents des Nations unies, de rapports de renseignement, de preuves vidéo et de données de trafic aérien dessine le tableau d’un soutien militaire émirati massif, systématique et sophistiqué aux FSR. Ce soutien a révolutionné les capacités de la milice, introduisant sur le champ de bataille soudanais des drones de précision, des blindés modernes et un flux logistique ininterrompu, en violation flagrante de l’embargo des Nations unies.
Les motivations d’Abou Dhabi : Or, islam politique et rivalité régionale
L’engagement émirati ne relève pas de l’opportunisme. Il s’inscrit dans une stratégie à long terme. En premier lieu, Abou Dhabi mène une croisade idéologique contre l’islam politique, incarné au Soudan par les réseaux de l’ancien régime d’Omar el-Béchir, encore influents au sein de l’armée régulière. Hemedti s’est présenté comme le rempart séculier capable de « nettoyer » le pays de cette influence, un narratif qui a ouvert les coffres émiratis.
La dimension économique est tout aussi cruciale. Le Soudan est le troisième producteur d’or d’Afrique, et les mines du Darfour, sous contrôle des FSR, alimenteraient un trafic lucratif vers Dubai, générant des liquidités qui financent la guerre et blanchissent l’argent via le système bancaire émirati. Enfin, ce soutien permet aux Émirats d’affirmer leur autonomie face à l’allié saoudien – plus prudent sur le dossier soudanais – et de projeter leur puissance en Afrique, visant à devenir le « faiseur de rois » incontournable de la région.
L’arsenal de la disruption : Drones « Thermite » et blindés « made in Émirats Arabes Unis »
Fin 2023, le soutien a connu un saut qualitatif. Les livraisons d’armes légères ont cédé la place à des systèmes d’armes complexes, produits par l’industrie de défense nationale émiratie, EDGE Group.
La révolution est venue des airs. Privées d’aviation, les FSR ont déployé avec une efficacité redoutable des drones bombardiers quadricoptères de type « Thermite », capables de larguer avec précision des obus de mortier ou des grenades antichars sur des positions fortifiées. Ces drones VTOL ont harcelé nuit et jour les défenses de l’armée, neutralisant son artillerie et sauvant la supériorité aérienne. Des preuves suggèrent également le déploiement de drones MALE Wing Loong II (chinois), opérés depuis l’étranger, pour la surveillance et le renseignement stratégique.
Sur le terrain, la signature émiratie est tout aussi visible. Des véhicules blindés de combat d’infanterie Calidus MCAV-20, des véhicules tactiques Nimr Ajban et des transports de troupes blindés du Streit Group – tous produits ou assemblés aux Émirats – ont été filmés entre les mains des FSR. Leur présence, inexistante avant le conflit, constitue une preuve quasi irréfutable de transfert direct d’État à une milice. Pour compléter le tableau, des missiles sol-air portatifs (MANPADS) de type chinois FN-6 et des missiles antichars russes Kornet ont permis aux FSR d’abattre des avions et de détruire des chars à distance.
Les corridors de l’ombre : Hôpitaux fantômes et bases libyennes
Acheminer cet arsenal vers un pays enclavé sous embargo a nécessité la création d’un réseau logistique clandestin d’une redoutable efficacité. Le premier pivot a été l’aéroport d’Amdjarass, dans l’est du Tchad. Sous couvert d’un hôpital de campagne humanitaire émirati, des centaines de vols cargo (Ilyushin Il-76, C-17) y ont déchargé, de nuit, des cargaisons qui étaient immédiatement transférées par camion vers le Darfour. Ce corridor aurait fonctionné grâce à d’importants transferts financiers des Émirats au gouvernement tchadien.
Face aux pressions diplomatiques, Abou Dhabi a ouvert et intensifié à partir de fin 2024 une route plus discrète et plus puissante : l’aéroport de Koufra, dans le sud-est de la Libye, zone contrôlée par le maréchal Khalifa Haftar, allié des Émirats. Entre avril et novembre 2025, au moins 105 vols cargo y ont atterri. Cette artère a permis l’acheminement direct de carburant et d’équipements lourds, jouant un rôle décisif dans la chute d’El-Fasher, capitale du Darfour du Nord, fin 2025.
Mercenaires colombiens et « légion étrangère » sahéloise
La sophistication des armes nécessite une expertise absente chez les miliciens des FSR. Les Émirats ont externalisé cette compétence. Des sociétés militaires privées basées à Abou Dhabi, comme Black Shield Security, ont déployé d’anciens soldats colombiens sur le théâtre soudanais. Leur rôle : conseil tactique, pilotage de drones complexes, maintenance des blindés. Parallèlement, les fonds émiratis, acheminés via le commerce de l’or, permettent aux FSR de payer des soldes en dollars, attirant des milliers de combattants mercenaires venus du Tchad, du Mali, du Niger ou de Libye, créant une « légion étrangère » qui déstabilise l’ensemble du Sahel.
Crimes de guerre et complicité
Cet afflux d’armes modernes a un coût humain terrible. Des organisations comme Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté l’utilisation de blindés Calidus et de munitions neuves dans des attaques contre des camps de déplacés et des quartiers civils, notamment à El Geneina. Les FSR sont accusées de nettoyage ethnique contre les populations Masalit et Zaghawa. La traçabilité des armes pose désormais la question de la complicité légale internationale des Émirats arabes unis dans ces crimes de guerre.
L’impasse diplomatique : un « secret de polichinelle » qui dérange
Malgré des preuves accablantes compilées par le Panel d’experts de l’ONU, la communauté internationale reste paralysée. Aux États-Unis, l’administration est tiraillée entre sa relation stratégique avec les Émirats (bases militaires, accords d’Abraham) et la pression du Congrès pour condamner ce soutien. Aucune sanction économique n’a été prise, par crainte de pousser Abou Dhabi vers Moscou ou Pékin. Au Conseil de sécurité de l’ONU, les Émirats nient en bloc (« fake news »), soutenus tacitement par la Russie, qui entretient ses propres liens avec les FSR via le groupe Wagner.
Un Soudan partitionné, protectorat émirati de fait
À l’aube de 2026, le Soudan se dirige vers une partition de facto. L’ouest et le centre, sous contrôle des FSR, sont devenus un protectorat émirati, intégré à l’économie de Dubaï via le trafic d’or. L’est, autour de Port-Soudan, dernier refuge du gouvernement et de l’armée affaiblie, se tourne vers l’Iran, la Russie et l’Égypte. La poursuite des livraisons via Koufra et l’intégration de technologies toujours plus avancées (IA, surveillance satellite) indiquent qu’Abou Dhabi ne compte pas désescalader. Son objectif semble être l’écrasement définitif de l’armée régulière ou une capitulation politique totale, redessinant durablement l’architecture sécuritaire de la mer Rouge et du Sahel à son seul profit.

