Le dimanche 7 décembre 2025 restera gravé comme un point d’inflexion critique dans l’histoire politique contemporaine de la République du Bénin. Ce qui a débuté comme une mutinerie localisée au sein des Forces Armées Béninoises (FAB) s’est rapidement mué en une crise existentielle pour le régime du Président Patrice Talon, révélant la fragilité d’une architecture sécuritaire pourtant réputée verrouillée. Cet événement ne constitue pas une anomalie isolée, mais le point culminant violent de six années de tensions accumulées, marquées par une reconfiguration radicale de l’espace démocratique et une détérioration constante de la situation sécuritaire aux frontières septentrionales.
Cette étude retrace la chronologie de la tentative de coup d’État et contextualise la dynamique politique et sécuritaire du pays sur la période 2019-2025, se fonde sur une analyse exhaustive des correspondances diplomatiques, des rapports de presse locale et internationale, ainsi que des communications officielles interceptées ou publiées. Il met en lumière l’internationalisation immédiate de la crise béninoise, impliquant l’intervention militaire directe du Nigeria, le soutien logistique « discret », mais confirmé de la France.
L’analyse démontre que la « démocratie fonctionnelle » prônée par l’exécutif depuis 2016, bien qu’ayant généré des succès macroéconomiques indéniables, a produit des externalités négatives sévères : la politisation de l’appareil judiciaire, l’exclusion d’une partie significative du spectre politique, et une frustration croissante au sein de la “Grande Muette”, désormais en première ligne d’une guerre asymétrique contre le terrorisme.
Chronique d’un Dimanche Rouge sombre – Reconstruction Détaillée du 7 Décembre 2025
La tentative de coup d’État du 7 décembre 2025 ne fut pas un événement spontané, mais selon le narratif du pouvoir l’aboutissement d’une conspiration dont les ramifications s’étendent du cœur de l’appareil militaire jusqu’aux cercles de l’opposition en exil. La chronologie des événements, reconstituée minute par minute grâce aux témoignages des officiers loyalistes et aux fuites dans la presse, révèle une opération audacieuse visant la décapitation simultanée du commandement militaire et de l’exécutif.
Les Prémices : Signaux Faibles et “Chatter” Sécuritaire
Dans les semaines précédant l’attaque, les services de renseignement béninois avaient capté des signaux de mécontentement au sein de certains bataillons, particulièrement ceux ayant servi dans les théâtres d’opérations du nord (Parc W et Pendjari). Les rapports indiquent que les mutins, qualifiés par la suite d’« apprentis putschistes » ou de « petits jouisseurs » par une opinion publique divisée, incluaient des éléments présentés comme ayant basculé dans la criminalité organisée, notamment des enlèvements contre rançon, profitant du chaos sécuritaire frontalier. Cette description, relayée dans le discours officiel, qui les dépeint comme un profil hybride, mi-soldat mi-criminel, suggère la difficulté de la détection du complot, brouillant la frontière entre indiscipline et sédition.
La Nuit des Longs Couteaux : Déroulement Opérationnel
02h10 : L’Alerte Précoce et la Tentative de Neutralisation du Commandement
L’opération débute au cœur de la nuit par une tentative coordonnée de neutraliser la hiérarchie militaire loyaliste. À 02h10 précises, le général Bertin Bada, Directeur du Cabinet Militaire du Président, et le général Abou Issa, Chef d’État-Major de l’Armée de Terre, signalent simultanément la présence de commandos cagoulés tentant d’investir leurs résidences privées respectives.
Cette synchronisation est cruciale : elle indique une planification tactique visant à couper les communications entre le Président et ses chefs militaires avant l’assaut principal. Cependant, l’échec de ces assassinats ciblés ou enlèvements a permis de donner l’alerte. Le colonel Dieudonné Djimon Tévoédjrè, commandant de la Garde Républicaine (GR), informé de ces incursions simultanées, comprend immédiatement la nature systémique de la menace. En rupture avec les protocoles standards qui auraient pu être compromis, il ordonne une mobilisation générale de la GR et se déploie physiquement pour verrouiller la zone présidentielle.
03h00 : Le Président en “Situation Room”
Évitant la viralité des réseaux sociaux ou des moyens de communication pour préserver son pouvoir, le Président Patrice Talon ne quitte pas le Palais de la Marina. Dès 03h00 du matin, il est réveillé et informé de la situation. Accompagné de la Première Dame, il refuse l’évacuation, choisissant de rester au centre de commandement improvisé au sein de la résidence. Cette décision, à haut risque, visait probablement à éviter l’image d’un pouvoir vacant, souvent prélude à la défection des unités indécises.
05h00 : L’Assaut de la Marina – Le Choc Cinétique
L’attaque principale est lancée à 05h00 du matin. Une colonne de mutins, appuyée par des véhicules blindés vraisemblablement soustraits aux arsenaux de l’armée, lance un assaut direct contre la résidence présidentielle. La tactique employée est celle de l’encerclement et de l’infiltration : les assaillants tentent de pénétrer le périmètre par les ruelles adjacentes, utilisant la couverture urbaine pour s’approcher des murs d’enceinte.
S’ensuit ce que le colonel Tévoédjrè décrira comme un « combat farouche » d’environ 45 minutes. L’intensité des échanges de tirs, audibles dans tout le quartier administratif de Cotonou, témoigne de la détermination des assaillants. Cependant, la Garde Républicaine, pré-positionnée et lourdement armée suite à l’alerte de 02h00, parvient à repousser les vagues d’assaut. L’usage de l’armement lourd par les loyalistes brise l’élan des mutins, les forçant à une retraite désordonnée.
06h00 – 08h00 : La Guerre des Ondes et la Proclamation Avortée
Tandis que l’assaut militaire s’enlise, les putschistes tentent de jouer leur dernière carte : la prise de contrôle psychologique. Un groupe de soldats parvient à s’introduire dans les locaux de la télévision nationale (ORTB/SRTB). Ils diffusent un communiqué annonçant la « fin du régime Talon », la destitution du Président et la suspension des institutions, proclamant la création d’un « Comité Militaire de Refondation » (CMR). Cette sémantique, qui opte pour une souveraineté populaire, vise à rallier la population en capitalisant sur le sentiment anti-système.
Cependant, l’absence d’images montrant le Président capturé et la contre-communication rapide du gouvernement via les canaux numériques et les médias internationaux minent immédiatement la crédibilité de cette proclamation.
La Reprise en Main : Contre-Offensive et Traque
Dès la fin de la matinée, le rapport de force bascule définitivement. Le ministre de l’Intérieur intervient pour rassurer la population, affirmant que la « manœuvre » a échoué. Les unités loyalistes, appuyées par des renforts, sécurisent les points névralgiques de la capitale.
Le Bilan Humain : Le gouvernement est resté discret sur le bilan exact, mais les rapports indiquent qu’il y a eu des morts et des blessés des deux côtés. L’intensité des combats à l’arme lourde en zone urbaine laisse supposer des pertes significatives. En décembre, le gouvernement lancera d’ailleurs une campagne de soutien aux familles des soldats « tombés en mission », une reconnaissance implicite du prix du sang payé pour la défense des institutions.
L’Instigateur : Lieutenant-Colonel Pascal Tigri
L’enquête désigne rapidement le Lieutenant-Colonel Pascal Tigri comme le cerveau opérationnel du soulèvement militaire. Officier supérieur, Tigri semble avoir agi non pas comme un idéologue solitaire, mais comme le fer de lance d’une coalition hétéroclite de mécontents.
Après l’échec de l’assaut sur la Marina, Tigri parvient à s’exfiltrer de Cotonou. Sa fuite, rocambolesque, le mène d’abord au Togo voisin, exploitant la porosité des frontières et peut-être des complicités locales. De là, les traces se brouillent, certaines sources le déclarant ensuite au Niger, cœur de l’AES hostile à Cotonou. Devenu fugitif, Tigri s’engage alors dans une guerre médiatique, promettant des « révélations graves » sur le régime Talon via des médias régionaux comme New World TV, transformant son échec militaire en une menace politique persistante.
Géopolitique du Coup d’État – L’Internationalisation de la Crise Béninoise
La tentative de coup d’État du 7 décembre ne peut être lue comme un événement purement domestique. Elle a agi comme un révélateur des lignes de fracture géopolitiques qui traversent l’Afrique de l’Ouest, transformant Cotonou en un échiquier où se sont affrontées les influences du Nigeria, de la France et le spectre de l’Alliance des États du Sahel (AES).
L’Hégémon Nigérian : L’Intervention Décisive de Bola Tinubu
Le facteur déterminant dans l’échec du coup d’État fut sans conteste l’intervention musclée du Nigeria. Rompant avec la tradition de lenteur diplomatique de la CEDEAO, le président Bola Ahmed Tinubu a considéré la chute potentielle de Patrice Talon comme une ligne rouge absolue pour la sécurité nationale nigériane.
Nature de l’Intervention : Si le président Talon a diplomatiquement salué un « appui déterminant », les détails opérationnels suggèrent une projection de force majeure. Des sources concordantes, relayées par la presse régionale et les analystes, font état d’une intervention militaire directe. Les rapports mentionnent le déploiement de troupes au sol pour sécuriser les axes stratégiques et, fait plus notable, l’utilisation de vecteurs aériens. Certains témoignages évoquent même des « frappes » par l’aviation nigériane pour bloquer les mouvements des mutins.
La Rencontre du 10 Décembre : La profondeur de cette coopération a été officialisée le mercredi 10 décembre 2025, lorsque le général de brigade Ibe Cherif, à la tête d’une délégation militaire nigériane de haut rang, a été reçu au Palais de la Marina. Cette visite n’était pas protocolaire ; elle visait à sceller un pacte de défense mutuelle, le Nigeria réaffirmant son engagement à défendre l’intégrité institutionnelle de son voisin, perçu comme un État tampon vital pour asseoir son choix géostratégique.
La France : L’Ombre des Forces Spéciales
L’implication de la France, bien que plus discrète, a été confirmée et constitue un point de friction politique majeur. Dans un contexte régional de rejet de la politique française en Afrique, l’aide de Paris à Cotonou alimente la rhétorique des opposants et des gouvernements révolutionnaires voisins.
Déploiement depuis Abidjan : Il est établi que des éléments des Forces Spéciales françaises, pré-positionnés sur la base opérationnelle avancée d’Abidjan (Côte d’Ivoire), ont été projetés à Cotonou dès la soirée du 7 décembre.
Rôle Tactique : Selon le témoignage du Colonel Tévoédjrè, ces forces ne sont pas intervenues dans le combat initial de 05h00, mais sont arrivées en renfort pour la sécurisation post-crise. Leur rôle a probablement inclus la sécurisation de l’aéroport de Cotonou et la fourniture de renseignement technique (écoutes, surveillance drones) pour localiser les mutins en fuite. L’Élysée a confirmé ce point, le justifiant par les accords de défense et la demande explicite des autorités béninoises légitimes.
Le Front Sahélien : La Main Invisible de l’AES ?
La crise a exacerbé les tensions déjà vives entre le Bénin et la confédération de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger).
Accusations de Complot : Immédiatement après le soulèvement militaire, une narrative s’est installée à Cotonou désignant le Niger comme base arrière ou inspirateur du complot. La fuite présumée de Pascal Tigri vers Niamey, via le Togo, a renforcé ces soupçons. Pour les autorités béninoises, ce coup d’État portait la signature des régimes militaires voisins, désireux de punir le Bénin pour son alignement pro-occidental et son application stricte des sanctions de la CEDEAO.
Guerre Informationnelle : Le conflit s’est étendu au cyberespace. L’événement a déclenché une « guerre informationnelle » intense. Des réseaux souverainistes ont inondé les réseaux sociaux de publication relayant le renversement du régime Talon. En réponse, Cotonou a dû déployer une contre-offensive numérique pour reprendre le contrôle du narratif.
L’action des terroristes : Durant la crise politique, les déclarations de ces militaires délites ont corroboré les accusations de légèreté des autorités béninoises avec les organisations terroristes présentent sur son territoire. Le démantèlement des unités et la révocation de plusieurs dizaines d’officiers a permis d’accentuer le terrorisme asymétrique au Bénin. Le pipeline Niger-Bénin, infrastructure vitale pour les deux pays, a été la cible d’une nouvelle attaque le 21 décembre 2025. Attribuée aux organisations terroristes (GSIM, EIGS), cette attaque s’inscrit dans une logique d’asphyxie économique mutuelle qui fragilise davantage la stabilité du régime Talon.
La Purge et la Riposte Judiciaire – Le “Nettoyage” de Décembre
La réponse de l’État béninois à cette tentative de renversement a été impitoyable, utilisant l’appareil judiciaire de la CRIET (Cour de Répression des Infractions Économiques et du Terrorisme) pour démanteler non seulement les réseaux militaires séditieux, mais aussi l’opposition politique radicale.
La Purge Militaire
Au 16 décembre 2025, une trentaine de personnes, dont une majorité écrasante de militaires, avaient été placées sous mandat de dépôt. Ces arrestations ciblent les complices directs de Tigri, mais s’étendent probablement aux officiers soupçonnés de passivité ou de sympathie envers les mutins. Le gouvernement a profité de l’occasion pour lancer un recrutement massif de 1 850 nouveaux soldats, visant à diluer les rangs avec de nouvelles recrues formées sous l’ère Talon et présumées plus loyales.
La Neutralisation de l’Opposition Politique
L’onde de choc sécuritaire a servi de catalyseur pour resserrer l’étau sur l’opposition.
- Candide Azannaï : Figure historique de l’opposition et ancien ministre, il a été arrêté le 12 décembre et placé en détention provisoire pour « complot contre la sûreté de l’État ». Son incarcération élimine une voix critique majeure à l’approche des échéances électorales de 2026.
- Soumaïla Sounon Boké : Ce député du parti Les Démocrates a été incarcéré le 23 décembre, malgré son immunité parlementaire, illustrant la détermination de l’exécutif à ne laisser aucun sanctuaire politique.
- Chabi Yayi : Le fils de l’ancien président Boni Yayi a été interpellé pour une raison invoqué d’une carte SIM retrouvée chez les putschistes et enregistrée à son nom. Malgré cette affirmation, il a été relâché, cette interpellation est un signal clair envoyé au clan Yayi : la surveillance est totale.
La Piste Internationale : Kemi Seba et la Connexion Belge
L’enquête a pris une tournure internationale avec l’émission de mandats d’arrêt contre l’activiste Kemi Seba, accusé d’être l’idéologue de la déstabilisation. Dans ce cadre, Natou Pedro Sakombi, ressortissante belge et proche de Seba, a été arrêtée à Cotonou le 22 décembre. Ces actions visent à diaboliser et à couper les liens entre l’opposition interne et les réseaux panafricanistes souverainistes qui mènent une campagne de délégitimation du régime béninois à l’échelle mondiale.
Dynamique Démocratique (2019-2025) – La Marche Forcée vers la “Démocratie Fonctionnelle”
La tentative de coup d’État de 2025 ne surgit pas du néant. Elle est le symptôme violent d’un verrouillage progressif de l’espace politique initié six ans plus tôt. Depuis 2019, le Président Talon a théorisé et mis en œuvre ce qu’il appelle une « démocratie fonctionnelle », privilégiant l’efficacité administrative et le développement économique oligarchique au détriment d’un développement économique inclusif et des libertés civiles.
2019 : Le Péché Originel et l’Exclusion
L’année 2019 marque la rupture du consensus démocratique béninois hérité de la Conférence Nationale de 1990.
- Le Code Électoral : L’introduction du « certificat de conformité » a permis d’exclure administrativement toute l’opposition des élections législatives d’avril 2019.
- Le Parlement Monocolore : Pour la première fois, l’Assemblée Nationale s’est retrouvée composée à 100% de députés soutenant le Président (Union Progressiste et Bloc Républicain), créant une crise de légitimité durable.
- La Violence : Les manifestations de mai 2019, notamment à Cadjehoun et dans le nord, ont été réprimées par l’armée à balles réelles, brisant le tabou de la violence politique au Bénin.
Le Verrouillage Présidentiel
La réélection de Patrice Talon en 2021 a confirmé la dérive autoritaire. Le système de « parrainage » (nécessitant la signature d’élus, tous du camp présidentiel) a permis de choisir les adversaires du Président.
- L’Élimination des Rivaux : Les deux figures capables de menacer électoralement le chef de l’État, Reckya Madougou et Joël Aïvo, ont été arrêtées avant le scrutin. Condamnés respectivement à 20 et 10 ans de prison par la CRIET pour « terrorisme » et « blanchiment », ils demeurent en 2025 les symboles des prisonniers politiques du régime.
2023-2025 : L’Ouverture Contrôlée et l’Ingénierie Constitutionnelle
Face à la pression internationale et au risque d’implosion sociale, le régime a concédé une ouverture lors des législatives de 2023, permettant au parti Les Démocrates de Boni Yayi d’entrer au parlement (28 sièges sur 109). Cette présence, bien que symbolique face à la super-majorité présidentielle, a marqué un retour formel au multipartisme.
Cependant, l’ingénierie institutionnelle s’est poursuivie jusqu’en 2025 :
- Révision Constitutionnelle : Une nouvelle révision a été validée par la Cour Constitutionnelle le 12 décembre 2025, en plein Coup d’Etat. Elle entérine la création d’un Sénat et modifie les calendriers électoraux.
- Le Discours de l’Adieu : Dans son discours sur l’état de la Nation du 23 décembre 2025, Patrice Talon a défendu son bilan, affirmant que le Bénin avait « trouvé sa voie » et que la démocratie devait être un levier de développement et non une source de chaos. Il a confirmé son départ en 2026, tentant de positionner ses réformes comme un héritage nécessaire bien que douloureux.
Libertés Publiques et Presse
La liberté de la presse a subi une érosion constante. Le Code du Numérique de 2018 est devenu une arme de dissuasion massive, utilisée pour arrêter journalistes et activistes (comme le cas Steve Amoussou) pour « harcèlement » ou « fausses nouvelles ». La HAAC (Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication) a renforcé son contrôle, imposant fin 2025 la diffusion obligatoire de messages gouvernementaux.
Dynamique Sécuritaire (2019-2025) – L’Encerclement Terroriste
Parallèlement à la crise politique, le Bénin a vu sa sécurité s’effondrer sur sa frontière nord, passant du statut d’îlot de paix à celui de ligne de front du terrorisme asymétrique sahélien.
2019-2021 : L’Incursion
L’enlèvement de deux touristes français dans le parc de la Pendjari en mai 2019 a marqué la fin de l’innocence. Cet événement a confirmé que les groupes terroristes (JNIM et EIGS) ne considéraient plus le Bénin comme une simple zone de transit logistique, mais comme leur terrain d’opération et dans leur champ d’action.
2021-2023 : L’Enracinement et la Guerre des Mines
À partir de 2021, les attaques sont devenues systémiques. Les terroristes ont ciblé les commissariats et les postes militaires dans l’Atacora et l’Alibori. L’usage des Engins Explosifs Improvisés (IED) s’est généralisé, limitant la mobilité des FAB et terrorisant les populations civiles. Les terroristes du GSIM et du EIGS ont commencé à exploiter les conflits locaux (agriculteurs/éleveurs) pour recruter au sein des communautés marginalisées, créant des sanctuaires dans les forêts classées.
2024-2025 : La Guerre Totale et la Réponse de l’État
Face à l’enracinement de la menace, l’État a militarisé sa réponse avec l’opération Mirador.
- Renforcement de l’Alignement Géostratégique : Le Bénin a dû accepter l’aide étrangère, notamment française et rwandaise, malgré le coût politique interne.
- Impact Économique : Le terrorisme a muté vers la guerre économique. L’attaque du pipeline Niger-Bénin en décembre 2025 montre que les infrastructures critiques sont désormais des cibles, menaçant les revenus de transit de l’État.
- Le Coût Humain : L’armée paie un lourd tribut. Les cérémonies d’hommage aux soldats tués sont devenues fréquentes, et le moral des troupes, mis à rude épreuve par cette guerre d’usure sans fin visible, a constitué le terreau fertile sur lequel la tentative de coup d’État du 7 décembre a pu germer.
La tentative de coup d’État du 7 décembre 2025 au Bénin constitue bien plus qu’un simple épisode de violence politique ; elle est le symptôme aigu d’une crise systémique engendrée par le modèle de gouvernance de Patrice Talon. En cherchant à minimiser cet événement — qualifiant ses auteurs de « petits jouisseurs » ou d’éléments criminels —, le pouvoir rate l’essentiel : la révolte armée, bien que condamnable dans sa méthode, puise sa signification dans une pensée politique qui revendique la souveraineté populaire et la légitimité du recours à la force lorsque l’État lui-même trahit ses fondements républicains. Les putschistes, en proclamant un « Comité Militaire de Refondation » et en invoquant la « fin du régime », ont instrumentalisé ce discours pour capitaliser sur un profond sentiment anti-système. En niant cette dimension, Talon ignore que la légitimité ne se décrète pas, mais émerge de la restauration effective des libertés et du respect de la loi — deux piliers qu’il a lui-même érodés.
Le régime a construit son hégémonie sur un développement économique oligarchique, présenté sous le vocable de « démocratie fonctionnelle ». Ce modèle, bien qu’affichant des succès macroéconomiques, a systématiquement privilégié une minorité au détriment de l’inclusion et des droits socio-économiques de la majorité. L’exclusion politique institutionnalisée (certificat de conformité, parrainage), la répression judiciaire (CRIET) et la concentration du pouvoir entre les mains d’un réseau restreint ont transformé l’État en une machine tyrannique, certes efficace, mais profondément illégitime. La démocratie, vidée de sa substance, n’est plus qu’un simulacre servant à légitimer l’accumulation autoritaire. L’arrestation des opposants historiques, le musellement de la presse et la répression des manifestations en sont les manifestations tangibles. Un tel système, même drapé dans les oripeaux de la souveraineté nationale, finit par générer sa propre contestation violente, car il nie l’équité et la participation citoyenne.
Enfin, la survie du régime Talon tient moins à sa légitimité interne qu’à l’intervention militaire étrangère. L’intervention décisive du Nigeria — y compris par des frappes aériennes — et le soutien logistique des forces spéciales françaises ont certes empêché la chute du pouvoir, mais ils ont aussi révélé sa fragilité intrinsèque. Un gouvernement qui ne doit son salut qu’à des armées étrangères, et qui utilise celles-ci pour réprimer des soldats nationaux — même mutins —, perd de facto sa légitimité aux yeux de sa population et de ses propres forces armées. Cette dépendance sécuritaire externe mine le contrat social et alimente le récit d’un pouvoir « vendu » aux intérêts étrangers, un discours particulièrement ravageur dans un contexte régional marqué par le rejet de l’ingérence occidentale et la montée des souverainismes.
À l’aube de l’élection de 2026, le Bénin se trouve donc à un croisement critique : le régime a peut-être survécu à une tentative de renversement, mais il n’a pas surmonté les causes profondes de la crise. L’armée reste divisée, la société polarisée, la frontière nord sous la menace terroriste, et la légitimité démocratique du pouvoir continue d’être massivement contestée. Patrice Talon a certes imposé une « rupture », mais celle-ci a conduit le pays au bord de la rupture républicaine. Seule une refondation inclusive, respectueuse des libertés fondamentales et de la souveraineté populaire authentique, pourrait éviter une nouvelle explosion — peut-être plus dévastatrice encore.

