Et si l’abolition de l’esclavage n’avait pas été une fin, mais une simple mutation ? Si, loin d’avoir détruit le système qui l’avait fait naître, nos sociétés occidentales n’avaient fait que le repeindre, le moderniser, le rendre plus présentable ?

Dans cette guerre de deux mondes, où un peuple est l’oasis des invertébrés et des déchets des sociétés occidentales avant d’être érigé en valeur de droit divin par ses monarques, cet acte fondateur prend un autre sens. L’abolition, cet armistice qui ne dit pas son nom, aurait pris toute sa portée si l’une des parties signataires avait refusé qu’on lui tende le stylo, mais avait apposé sa propre plume. En saisissant la destinée de cet acte, hier comme aujourd’hui, bien des malheurs auraient disparu de nos sociétés, laissant entrevoir une nouvelle ère pour l’humanité.

Car cette pensée, dérangeante et radicale, est la seule qui permette de comprendre la persistance d’une lutte qui, plus de 150 ans après les décrets d’abolition, n’a rien perdu de sa nécessité. Cette lutte est la continuation directe de la condition de l’affranchi : cet être juridiquement libre, mais dont la liberté, octroyée et non inhérente, le contraint à passer son existence à quémander une humanité que le système continue de lui nier. L’antiraciste moderne est cet affranchi qui, ayant compris que le rôle qui lui était dévolu n’avait pas changé, refuse la logique de l’affranchissement – l’accès aux droits – pour revenir à l’exigence première : la libération.

Cet essai démontrera comment les piliers de la pensée occidentale moderne – le progrès juridique, l’universalisme républicain et la grille de lecture économique – servent en réalité de paravents à la perpétuation de ce système. En les déconstruisant, nous verrons que le combat actuel n’est pas une demande d’intégration, mais un combat existentiel pour la libération totale.


L’Ombre du Code Noir : La Persistance d’un Statut

Pour comprendre la nature de la lutte, il faut accepter de regarder le passé en face, non pas comme une histoire révolue, mais comme un socle juridique et mental toujours actif. En France, un fait d’une puissance symbolique inouïe demeure : le Code Noir, cet édit royal qui réglementait la vie, la mort et le statut de bien meuble des esclaves noirs, n’a jamais été formellement aboli. Il est tombé en désuétude, mais la République n’a jamais posé l’acte symbolique de le répudier, de le détruire. Cette non-abrogation est le fantôme qui hante notre édifice légal. Elle nous dit que les fondations sur lesquelles notre société s’est bâtie n’ont jamais été purgées.

C’est dans ce cadre que la figure de l’affranchi prend tout son sens. L’affranchi n’est pas un homme libre comme les autres. Sa liberté est une concession du maître, une faveur du système. Il doit constamment prouver qu’il est digne de cette liberté, et il reste défini par son ancienne condition. Aujourd’hui, cette dynamique perdure. La lutte pour les “droits” place l’opprimé dans une position de demandeur perpétuel. Il ne s’agit pas de prendre une liberté fondamentale, mais de supplier le système de bien vouloir lui accorder l’accès à des droits qui, pourtant, sont proclamés inaliénables. Chaque combat contre une discrimination, chaque procès pour injure raciale, chaque demande de reconnaissance est une répétition de ce processus d’affranchissement : une demande de validation par le système qui, par nature, vous a déjà défini comme inférieur.


Le Mirage du Progrès : Quand la Loi Masque le Système

Face à ce constat, le contradicteur brandira immédiatement l’étendard du progrès juridique. Il citera les constitutions, les déclarations universelles, les lois mémorielles et la criminalisation du racisme comme preuves irréfutables que le système a changé. C’est l’argument le plus courant, et le plus fallacieux.

Prenons la loi française dite “Taubira” de 2001, qui reconnaît l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Sa portée est mémorielle, et non juridiquement contraignante. C’est une plaque sur un charnier, pas un outil pour rendre la justice. Elle reconnaît un crime sans ouvrir droit à la moindre réparation. Or, un crime sans réparation est une injustice officialisée. L’absence totale de dédommagement, que ce soit pour le préjudice historique ou pour les siècles de travail forcé qui ont bâti la prospérité de l’Occident, est la preuve que ce “progrès” n’a rien coûté au système, et donc qu’il n’a eu aucune valeur transformatrice.

Cette façade légale s’effondre encore plus spectaculairement face à la réalité de l’appareil judiciaire. Les exemples abondent, des “bébés de Montreuil”, ces nourrissons noirs et métis maltraités dans une crèche avec des connotations racistes explicites, à la “chasse aux nègres” organisée dans la Creuse. Dans ces cas, comme dans tant d’autres, la qualification raciste est systématiquement écartée, les plaintes sont minimisées, voire refusées. L’institution judiciaire, pilier de l’État de droit, se révèle incapable ou refuse activement de voir le racisme, prouvant qu’elle est elle-même une composante du système qui le perpétue.

Enfin, à ceux qui pointeraient l’existence d’élite noire comme preuve de la fin du système, l’Histoire offre une réponse cinglante. Même au cœur du système esclavagiste, des rôles de confiance et une certaine mobilité existaient. Les cochers, par exemple, pouvaient voyager, représenter leur maître dans des transactions, jouissant d’un statut bien supérieur à l’esclave des champs. Ces exceptions ne remettaient aucunement en cause la structure globale de l’esclavage ; elles en étaient au contraire des rouages essentiels, des soupapes de sécurité. Aujourd’hui, la présence de quelques figures noires dans les sphères du pouvoir ou des médias joue exactement le même rôle : ce sont des exceptions qui confirment la règle, des cautions qui masquent la permanence de la structure.


L’Universalisme à l’Épreuve : Une Citoyenneté Conditionnelle

L’autre grande objection, particulièrement prégnante en France, est celle de l’universalisme républicain. On accusera notre thèse de “communautarisme”, d’ethniciser un débat qui devrait être celui de la citoyenneté. C’est une utopie qui, sous ses airs généreux, sert de bouclier au statu quo.

Comme le démontrait brillamment l’intellectuel haïtien Anténor Firmin dès le XIXe siècle dans son ouvrage “De l’égalité des races humaines”, la véritable réponse à la hiérarchisation raciste n’est pas de prétendre que les “races” n’existent pas, mais d’affirmer qu’elles sont égales. Il ne s’agit pas d’être aveugle à la couleur, mais de refuser la hiérarchie que le système a construite autour d’elle. L’universalisme ne peut pas être un gommage des identités et des histoires, il doit être l’affirmation de leur égale dignité.

Dès lors, la responsabilité du changement incombe au dominant, et non au dominé. Dans l’implacable analogie, ce n’est pas à la victime de cesser de se défendre, mais au bourreau de cesser son agression. Si cet universalisme républicain était réel, il s’attaquerait de lui-même aux structures qui l’invalident. Il rendrait la loi Taubira fonctionnelle, il imposerait des réparations, et il réformerait en profondeur l’enseignement de l’Histoire, en confiant ce travail non pas à des idéologues, mais à des collèges d’historiens occidentaux et panafricains, comme lors de la conférence du Caire en 1974 qui a permis de ré-établir l’origine africaine de la civilisation égyptienne.

La réalité est que la citoyenneté offerte par cette République est conditionnelle. L’athlète noir est français quand il drape le pays de médailles, mais il est renvoyé à ses origines et à son “ingratitude” au moindre faux pas ou à la fin de sa carrière. Sa francité est une performance, une autorisation temporaire, un affranchissement. Si nommer cette réalité, c’est être “communautariste”, alors soit. Comme on ne renie pas son père et sa mère pour faire plaisir à un étranger, on ne renie pas son identité et son histoire.


Le Rendez-vous Manqué : Race, Classe et la Déclaration d’Indépendance

Enfin, le dernier refuge du contradicteur est l’argument économique. Le vrai problème, dirait-il, n’est pas la race, mais la classe. L’Histoire, une fois de plus, a déjà rendu son verdict sur cette proposition.

Les mouvements noirs ont déjà fait l’expérience de cette “main tendue” des organisations communistes et de la gauche radicale. Le résultat fut presque toujours le même : une mise au second plan de leurs revendications spécifiques, sommées d’attendre la grande victoire sur le capital qui, par magie, résoudrait tout. On leur a demandé de se fondre dans une “lutte commune” dont les intérêts n’étaient pas les leurs.

L’opposition est flagrante et irréconciliable. Pendant que les travailleurs français bénéficiaient des “Trente Glorieuses” – une prospérité largement bâtie sur la prédation continue des ressources des colonies –, les Africains et les peuples des territoires d’outre-mer subissaient les affres de la colonisation la plus violente. Leurs intérêts n’étaient pas communs, ils étaient antagonistes. Le confort des uns se nourrissait de la misère des autres.

Aujourd’hui, le laxisme judiciaire face aux violences racistes, le pillage néocolonial mis en lumière par les révolutions au Sahel, où les intérêts occidentaux dictent la marche de la politique africaine, tout cela montre que rien n’a changé. Face à cela, la convergence des luttes reste une illusion. Les Africains et les diasporas ne seront plus les “Tirailleurs Sénégalais” d’une cause qui n’est pas la leur. Ils ne seront plus la chair à canon d’une révolution qui perpétuerait leur servitude sous un autre nom.


L’Identité, Ultime Refuge

Au terme de ce parcours, une vérité crue émerge : dans le système occidental actuel, une nationalité protège moins qu’une identité. Le passeport est un document, une convention administrative que l’État peut fragiliser ou même révoquer. L’identité, forgée dans une histoire et une conscience communes, est une forteresse intérieure. Les citoyens américains d’origine japonaise, parqués dans des camps en 1942 malgré leur nationalité, en ont fait la tragique expérience. Steeve Rouyar, citoyen français, mais panafricaniste, emprisonné au Togo avec la complaisance de la France, nous le rappelle aujourd’hui. En temps de crise, le système ne regarde pas votre carte d’identité, mais la couleur de votre peau et la nature de votre engagement.

Dès lors, la lutte antiraciste, comprise comme la continuation du combat de l’affranchi, ne peut plus porter les espoirs de la victime du racisme. Défendre sa dignité devient une condition non négociable ; elle est une affirmation de soi, une déclaration d’indépendance idéologique et une lutte pour une libération totale. Il ne s’agit plus de demander sa place à la table du maître, mais de construire sa propre maison. Et ainsi pouvoir vivre des rapports de bon voisinage avec ses voisins.

Car la conclusion de cette déclaration d’indépendance est implacable : la seule condition pour une existence paisible et digne d’un Noir en Occident est celle d’une Afrique forte. C’est cela, la libération.

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