Depuis 2016, la trajectoire politique du Bénin est marquée par une consolidation autoritaire analysée et dénoncée par de nombreux rapports internationaux. Cette consolidation s’exprime par la réécriture des règles électorales, l’usage extensif de la justice pénale – notamment via la CRIET – et des restrictions croissantes des libertés d’expression et de réunion. En 2024 et 2025, Amnesty International a documenté des détentions arbitraires, la censure de médias (La Gazette du Golfe, comptes gelés), des menaces de la HAAC et la répression de manifestations syndicales à Cotonou. Ces pratiques s’inscrivent dans un imaginaire d’« ordre » hérité des technologies de gouvernement coloniales, surveillance, criminalisation de la dissidence, maintien d’un pluralisme strictement contraint. Freedom House confirme ce diagnostic, disqualification et poursuite de figures d’opposition, violence policière lors des scrutins (au moins cinq morts en 2021), instauration d’un système de parrainage verrouillant l’accès à la présidentielle. Ces mécanismes juridiques et sécuritaires sont souvent analysés comme des instruments néocoloniaux de gouvernementalité. L’État affirme la supériorité d’une élite et attend la docilité des sujets, au détriment des contre-pouvoirs.

Dans ce contexte, l’instrumentalisation des femmes s’observe à travers leurs rôles de cibles politiques et de vecteurs de pression sociale. L’exemple de Reckya Madougou, ancienne ministre devenue opposante, arrêtée en 2021 pour « atteinte à la sûreté de l’État » et condamnée à vingt ans de prison, procédure dénoncée comme inique, est emblématique. Sa détention incarne la neutralisation d’une figure féminine, elle opère comme une mise en garde genrée. Atteindre une femme, c’est avertir les hommes du camp adverse et la société entière sur les limites à ne pas franchir. Dans les grandes affaires politico-judiciaires récentes (Boko, Homéky, Rock Niéri, tentative de coup d’État), la presse locale fait état d’interpellations d’employés et de proches – y compris du chauffeur de l’épouse d’Oswald Homéky. Même relâchées, ces personnes révèlent comment femmes et entourage peuvent être pris dans le filet des perquisitions, convocations ou contrôles pour accentuer la pression sur les hommes visés. Ce schéma d’atteinte à l’entourage, souvent féminin, prolonge une politique d’intimidation propre aux régimes autoritaires, il réactive des rôles sociaux où les femmes servent de points d’appui, d’otages symboliques ou de canaux de stigmatisation. Les chroniques sur l’affaire Rock Niéri évoquent ainsi des interpellations en cascade, des perquisitions, des mandats d’arrêt internationaux, le tout au sein d’une narration de « complot » exploitant méthodiquement la capillarité sociale.

Au-delà de la sphère politique stricto sensu, les violences basées sur le genre restent massives. Entre 2020 et 2023, l’Observatoire de la femme, de la famille et de l’enfant (OFFE) a recensé 94 001 cas pris en charge, avec 86 % de victimes femmes et filles. Ce contraste entre un arsenal légal progressiste (lois de 2012, 2021) et la persistance des violences traduit une colonialité sociale. La norme juridique avance, mais les pratiques structurelles maintiennent les femmes dans la vulnérabilité et la discipline, les rendant plus facilement instrumentalisables dans l’espace politique.

Après la tentative avortée de coup d’État du 7 décembre 2025, l’appareil sécuritaire béninois – CRIET, Brigade économique et financière – élargit son champ d’interpellation, visant les principaux suspects, mais aussi leurs proches, parmi eux des femmes. Un mandat d’arrêt international est émis contre Kemi Seba le 12 décembre pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État », la pression s’accentue sur son entourage. Ogunrube Nziki (Natou Pedro Sakombi) est arrêtée le week-end du 20 décembre 2025 par la Brigade économique et financière, retenue à la Brigade criminelle de Cotonou. Officiellement, aucune charge n’est dévoilée, selon des sources proches, l’arrestation serait liée à l’enquête visant son ex-compagnon Kemi Seba – une pression indirecte. Cette instrumentalisation genrée (viser l’entourage pour atteindre l’homme) rappelle le cas de Reckya Madougou. La détention d’Ogunrube Nziki envoie un message, frapper par ricochet, déstabiliser ou faire céder l’opposant. La vulnérabilité émotionnelle et sociale liée à la figure féminine sert à exercer un contrôle indirect.

Seba, dans une vidéo, dénonce un « kidnapping », il évoque la fragilité de son ex-compagne, qui devait subir une opération, renforçant l’impact dramatique et la pression publique pour sa libération. Sur Facebook, il insiste, son ex-compagne n’a aucune activité politique, elle est innocente, victime d’une manœuvre d’intimidation. Il rappelle le précédent Macky Sall / Sonko au Sénégal, même dans un régime puissant, arrêter la femme d’un opposant c’est franchir une ligne rouge – servant à sensibiliser l’opinion à la violence d’État disproportionnée.

La stratégie répressive ne vise plus seulement les acteurs centraux, elle s’étend à leurs cercles familiaux. L’ex-compagne est prise pour cible, instaurant un climat de crainte généralisé. En plaçant une femme non engagée politiquement en garde à vue, l’État reproduit un modèle néocolonial de contrôle sans justification démocratique, il utilise une juridicité d’exception, invoquant la force au nom de l’urgence. L’interpellation d’une femme malade amplifie le message de vulnérabilité, il s’agit de briser moralement l’adversaire en touchant quelqu’un d’innocent, mais d’inséparable. Cela réactive le stéréotype de la femme médiatrice émotionnelle, objet de chantage silencieux.

La détresse de l’ex-compagne, rendue visible sur les réseaux sociaux, suscite une solidarité transnationale, la scène panafricaniste et les médias internationaux s’en emparent. Les autorités doivent alors composer entre l’image d’un État autoritaire et le risque d’escalade symbolique.

Les procès récents visant des figures proches du pouvoir (Olivier Boko, Oswald Homéky) et les mandats contre Rock Niéri ont renforcé une dramaturgie d’État autour du « complot ». Les médias locaux relatent des interpellations en chaîne, des défections d’avocats dénonçant des irrégularités, des condamnations lourdes (janvier 2025). Même si ces affaires visent d’abord des hommes, l’entourage familial et professionnel – où les femmes sont présentes – est régulièrement impliqué par convocations, surveillances ou stigmatisations, instrumentalisant le genre comme vecteur de contrainte sociale. Parallèlement, le contexte sécuritaire (tentative de coup d’État du 7 décembre 2025, déploiement de troupes étrangères selon certains récits militants) sert de justification à un élargissement des arrestations, y compris d’activistes et de leaders de l’opposition.

Ce panorama permet de lire la colonialité du pouvoir à travers le prisme du genre. L’architecture institutionnelle, avec ses régulateurs médiatiques et juridictions spéciales, réinscrit une relation de tutelle héritée des logiques coloniales, où les femmes deviennent des corps de preuve, leur exposition à l’arrestation, à la convocation ou à la stigmatisation matérialise pour les opposants le coût social et émotionnel de la dissidence. La massification des violences basées sur le genre et la faiblesse des protections effectives, malgré des lois progressistes, maintiennent une discipline des corps féminins, rendant leur instrumentalisation stratégique dans les conflits politiques, pression familiale, isolement social. La neutralisation de figures féminines comme Madougou porte une charge symbolique forte et sert de message dissuasif ou humiliant envers les camps adverses, l’entourage féminin subit un effet de halo, renforçant la mise en scène de l’ordre.

La colonialité du régime de Patrice Talon se manifeste dans une gouvernementalité de l’exception, une judiciarisation des oppositions et une police de la parole. Dans ce contexte, les femmes deviennent des vecteurs de signal politique, icônes à neutraliser, entourages à presser, corps sociaux dont la vulnérabilité structurelle – notamment la prévalence des violences basées sur le genre – est récupérée par le pouvoir comme ressource de contrôle.

Kutanakiwanja Kwakou

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