Analyse. Ce devait être une anecdote de jeunesse, un souvenir personnel raconté avec la spontanéité qui fait le succès de Karine Le Marchand. Ce lundi 9 février 2026, sur le plateau de CNEWS, l’animatrice préférée des Français a pourtant allumé une mèche dont l’incendie numérique consume encore l’espace public. En évoquant sa “peur” dans un RER bondé face à “tous ces noirs, et tous ces musulmans, enfin ces Arabes”, elle n’a pas seulement déclenché une “polémique”. Elle a cristallisé les fractures d’une société française en état d’hypervigilance, où la parole publique est instantanément disséquée, jugée et punie par un tribunal d’opinion numérique.

Entre la saisine de l’Arcom par des députées LFI et EELV, la tentative de déminage ratée de l’animatrice sur Instagram, et un déferlement de haine autant que de légitime colère, l’affaire Karine Le Marchand est devenue un cas d’école. Car derrière le “bad buzz” se cachent des questions fondamentales : où s’arrête la liberté d’expression et où commence le délit ? La “meute numérique” est-elle une nouvelle forme de régulation sociale ou une pathologie de la démocratie ? Et comment distinguer, dans ce flot de réactions, la légitime indignation citoyenne du cyberharcèlement puni par la loi ?

Bienvenue dans l’autopsie d’un procès qui ne s’est tenu dans aucune salle d’audience, mais sur la place publique virtuelle de 2026.

1. Les Mots qui tuent : Le Détonateur et le Contexte d’une Hypervigilance Sociétale

L’affaire ne peut se résumer à une phrase. Elle s’inscrit dans un contexte médiatique et social précis, un terreau fertile pour la tempête qui allait suivre.

1.1 La Reconstitution Forensique : Une “Anecdote” devenue Pathogène

Le lundi 9 février, Karine Le Marchand est l’invitée de CNEWS. Le ton est à la confidence. Elle raconte son arrivée à Paris, jeune provinciale, et le choc de la découverte de la diversité de la région parisienne. Le récit bascule lorsqu’elle évoque une scène dans le RER. “J’ai vu le RER arriver, j’ai vu tous ces noirs… J’ai fait Ah. Je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir un peu peur”, lâche-t-elle, avant de se reprendre immédiatement : “tous ces musulmans, enfin ces Arabes”.

Cette correction, loin d’atténuer la portée du propos, en souligne le glissement cognitif. En quelques secondes, elle amalgame une origine ethnique (noir), une religion (musulman) et une catégorie ethno-culturelle (arabe) pour les associer à un sentiment primal : la peur. La scène se déroule dans un cadre médiatique spécifique. CNEWS, chaîne d’information en continu, a été régulièrement épinglée par l’Arcom pour “manquements à ses obligations de pluralisme” et pour “incitation à la discrimination”. Le plateau, qui accueille ces propos sans réaction contradictoire immédiate, avec des rires en fond, valide l’anecdote. Il transforme une confidence personnelle en un discours public.

1.2 La Double Peine : La Défense qui Relance la Crise

Face à la vague d’indignation qui commence à gonfler sur les réseaux sociaux, relayée par des personnalités politiques comme Ersilia Soudais (LFI) et Léa Balage El Mariky (EELV), Karine Le Marchand tente de reprendre la main. Le mardi 10 février, dans une story Instagram, elle qualifie les réactions de “pseudo-polémique” et argue que ses propos ont été “sortis de leur contexte”.

Pour les experts en communication de crise et les psychiatres, c’est l’erreur fatale. Loin d’éteindre l’incendie, cette défense agit comme un accelerant. D’un point de vue psychologique, elle relève de ce qu’on pourrait appeler un “gaslighting” social : elle nie la réalité du ressenti des personnes blessées, leur signifiant que leur douleur n’est pas fondée. Cette invalidation, vécue comme une nouvelle violence, a un effet mécanique : elle durcit la réaction sociale et justifie, aux yeux de certains, une escalade dans la réponse.

1.3 La Problématique d’une Légitimité à Trois Têtes

Le cœur de cette affaire ne réside pas tant dans les propos eux-mêmes que dans l’évaluation de la réponse qu’ils ont suscitée. Cette évaluation repose sur trois conceptions de la “légitimité”, souvent contradictoires :

  1. La légitimité émotionnelle : Celle des populations racisées qui se sentent agressées, stigmatisées et renvoyées à une altérité dangereuse par une figure médiatique majeure.
  2. La légitimité juridique : Celle qui pose la frontière, parfois ténue, entre le droit fondamental à la critique d’une personnalité publique et le délit de cyberharcèlement en meute.
  3. La légitimité institutionnelle : Celle des régulateurs traditionnels (Arcom, Justice), dont la lenteur perçue pousse le “tribunal des réseaux sociaux” à se faire justice lui-même.

2. Le Délit ou la Maladresse ? L’Analyse Juridique des Propos de Karine Le Marchand

Avant de juger les juges numériques, il faut qualifier le délit présumé. Les propos de Karine Le Marchand tombent-ils sous le coup de la loi ?

2.1 La Liberté d’Expression et ses Limites : La Loi de 1881 à l’Épreuve

La jurisprudence française, adossée à la Convention Européenne des Droits de l’Homme (CEDH, arrêt Handyside), est claire : la liberté d’expression vaut aussi pour les propos qui “heurtent, choquent ou inquiètent”. Ce principe fondamental est le socle de notre démocratie.

Cependant, cette liberté a des limites, posées notamment par la loi sur la presse du 29 juillet 1881. L’article 24 réprime la “provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence” en raison de l’origine ou de l’appartenance religieuse. Pour que le délit soit constitué, il faut réunir un élément matériel (les propos) et un élément intentionnel (la volonté de provoquer).

L’Élément Matériel : L’Amalgame Stigmatisant

L’association entre un groupe ethnique ou religieux et un sentiment de peur, diffusée sur une chaîne nationale, constitue-t-elle une incitation implicite au rejet ? Oui, répondent les associations antiracistes. En désignant “ces noirs, ces Arabes” comme des objets de peur par défaut, l’animatrice opère une distinction nette entre le “Nous” (la norme blanche et rassurante) et le “Eux” (l’altérité anxiogène). La correction immédiate (“enfin ces Arabes”) est juridiquement significative : elle démontre un glissement cognitif où l’appartenance religieuse est amalgamée à l’origine ethnique, renforçant le stéréotype.

L’Élément Intentionnel : Le Paravent de l’Anecdote

C’est ici que la qualification pénale devient incertaine, “borderline”, selon les experts. Pour condamner pour provocation, il faut prouver l’intention de nuire. La défense de Karine Le Marchand, qui invoque le récit d’un ressenti personnel et “une autre époque”, vise à neutraliser cet élément intentionnel. Elle plaide la maladresse, le “racisme ordinaire” inconscient, plutôt que l’incitation délibérée à la haine. Juridiquement, l’expression d’un sentiment (“j’ai eu peur”) est plus difficile à condamner qu’une affirmation péremptoire (“ils sont dangereux”).

2.2 La Responsabilité de la Chaîne : Un Terrain Plus Solide pour l’Arcom

Si la responsabilité pénale de l’animatrice est discutable, la responsabilité administrative de la chaîne, CNEWS, l’est beaucoup moins. L’Arcom, le régulateur des médias, ne juge pas l’intention mais l’effet des propos et le respect par l’éditeur de ses obligations conventionnelles.

La Maîtrise de l’Antenne : Une Obligation Bafouée ?

La jurisprudence de l’Arcom, notamment ses décisions de 2024 et 2025 concernant CNEWS, impose aux chaînes une “obligation de maîtrise de l’antenne”. Cela signifie qu’elles doivent veiller à ce que les propos diffusés ne contreviennent pas à la lutte contre les discriminations. Dans le cas présent, l’absence de contradiction immédiate de la part des journalistes présents sur le plateau, et les “rires complices” dénoncés par la députée Ersilia Soudais, constituent un facteur aggravant. En laissant s’installer un discours amalgamant immigration, diversité et insécurité sans apport critique, la chaîne manque à ses obligations. La saisine de l’Arcom par les élues apparaît donc comme juridiquement fondée sur un motif solide : le manquement au devoir de modération et de mise en perspective, qui peut s’apparenter à une incitation à la discrimination par défaut de régulation interne.

3. L’Impact Psychique : La Mécanique du “Racisme Ordinaire” et le Trauma Collectif

Au-delà des textes, il y a les êtres humains. Pour comprendre la violence de la réaction, il faut analyser l’impact psychologique des propos de Karine Le Marchand sur les personnes visées. Ce que le rapport d’expertise qualifie de “déclencheur pathogène”.

3.1 Le “Othering” ou la Violence de l’Altérisation

En se présentant comme une jeune provinciale naïve face à un paysage humain qui lui fait peur, l’animatrice actionne un mécanisme classique de psychologie sociale : le processus d’altérisation (ou othering). Elle réduit des individus à leur seule appartenance groupale supposée. Un homme noir dans un RER n’est plus un usager des transports, un travailleur, un père de famille. Il devient un représentant d’une catégorie “effrayante”.

Pour les personnes appartenant aux groupes visés, l’impact est immédiat et profond. C’est une forme de violence symbolique. Le RER, espace de vie quotidien, est transformé en un espace hostile. L’animatrice ne fait pas que décrire sa peur, elle la légitime et la généralise. Elle valide, pour le public qui la regarde, l’idée que la présence de personnes racisées est intrinsèquement source d’insécurité. C’est une “micro-agression” devenue macroscopique par son amplification médiatique.

3.2 La Validation Institutionnelle du Rejet et le Stress Minoritaire

Lorsque ces propos sont tenus par une personnalité publique, bénéficiant d’un énorme capital sympathie (Karine Le Marchand est l’incarnation de la bienveillance grâce à “L’Amour est dans le pré”), l’effet est dévastateur. Cela crée une dissonance cognitive chez le spectateur : “Si elle, qui est gentille, a peur, alors ma peur est légitime”. C’est le mécanisme de décomplexion du racisme ordinaire, un phénomène bien documenté.

Pour les victimes, cet épisode s’inscrit dans ce que la psychiatrie nomme le “stress minoritaire”. Ce concept explique comment l’exposition chronique aux préjugés et à la discrimination entraîne une prévalence accrue de troubles anxieux et dépressifs au sein des minorités. Entendre, à la télévision nationale, que votre simple existence dans l’espace public est une source de peur pour la majorité constitue un “stressor aigu”. Il ravive des blessures anciennes, confirme un sentiment d’insécurité environnementale et renforce le sentiment d’exclusion. La colère qui s’exprime alors en ligne n’est pas seulement une opinion ; c’est un mécanisme de défense collective, un cri de survie identitaire face à une agression symbolique.

4. Anatomie d’une Tempête : La Dynamique Psychosociale de l’Indignation en Ligne

La réponse des réseaux sociaux est un phénomène complexe, qu’il serait trompeur de réduire à un bloc homogène de “haine en ligne”. L’analyse des flux numériques permet de distinguer plusieurs strates, temporalités et logiques.

4.1 La Chronologie en Quatre Temps de la Viralité

L’affaire suit un schéma classique de “viral outrage” (indignation virale), décrit par les chercheurs en sciences de l’information.

  1. Phase 1 : Le Signalement (T+0 à 2h). Des comptes de veille, militants ou citoyens, isolent un extrait vidéo de quelques secondes. Le format court est conçu pour être percutant et partageable. Le cadrage est posé : “Regardez ce racisme décomplexé sur CNEWS”. L’objectif est de mettre le sujet à l’agenda.
  2. Phase 2 : L’Amplification Émotionnelle (T+2h à 12h). Les partages explosent. Les commentaires expriment le choc, le dégoût, la colère. C’est la phase de l’émotion pure. La “contagion émotionnelle” est à son comble. Les mots-clés grimpent dans les Trending Topics. La machine à indignation s’emballe.
  3. Phase 3 : La Politisation et l’Institutionnalisation (T+12h à 24h). Les députées Soudais et Balage El Mariky interviennent. Elles ne se contentent pas de tweeter leur colère ; elles annoncent une action concrète : la saisine de l’Arcom. Cette phase est cruciale. Elle transforme une émotion diffuse en action politique et apporte une caution institutionnelle à l’indignation populaire, la légitimant aux yeux des citoyens en attente de justice.
  4. Phase 4 : La Polarisation (T+24h et au-delà). La réponse de Karine Le Marchand (“pseudo-polémique”) arrive. Ses soutiens et ceux de CNEWS entrent en scène, dénonçant la “censure”, la “police de la pensée” ou le “wokisme”. Le débat se fige alors en deux camps irréconciliables, enfermés dans des bulles algorithmiques qui ne font que renforcer leurs convictions respectives.

4.2 L’Indignation Citoyenne : Une Colère Éthique et Légitime

Une grande partie des réactions relève de ce que les philosophes appellent l’indignation morale. C’est une émotion complexe qui implique un agent (Karine Le Marchand), une victime (les personnes racisées), un observateur (le public) et une norme violée (l’égalité, la fraternité).

Cette indignation remplit une fonction de régulation sociale informelle. En dénonçant les propos, les internautes réaffirment collectivement les normes de tolérance. C’est une réaction de “santé sociale” visant à maintenir la cohésion du groupe. Elle est politiquement et juridiquement légitime, car elle relève de la liberté d’expression et du débat d’intérêt général.

Les témoignages personnels qui fleurissent (“Moi aussi je prends le RER tous les jours et je ne suis pas dangereux”, “Je suis arabe et médecin, suis-je une source de peur ?”) agissent comme une contre-narration thérapeutique. Ils permettent de sortir de l’isolement, de visibiliser une douleur souvent étouffée et de contrer le stéréotype par la force du réel.

4.3 La Dérive Pathologique : La Psychologie de la “Meute Numérique”

Cependant, à côté de cette indignation légitime, l’analyse identifie une frange de réactions qui bascule dans la pathologie collective. Gustave Le Bon, à la fin du XIXe siècle, décrivait la foule comme “impulsive, mobile et irritable”. À l’ère numérique, ces caractéristiques sont décuplées par l’anonymat, l’effet de groupe désinhibiteur et les algorithmes qui favorisent l’engagement le plus agressif.

La “meute numérique” ne cherche plus à débattre ou à corriger, mais à détruire symboliquement sa cible. Les indicateurs de cette dérive sont nets : insultes sexistes, menaces de mort ou de viol, attaques sur la vie privée, raids organisés sur les comptes Instagram de la personnalité. L’objectif n’est plus la sanction sociale, mais le lynchage virtuel. Cette dynamique est amplifiée par ce qu’on appelle la “désirabilité sociale” inversée : dans cette foule, plus on est agressif, plus on est valorisé par ses pairs.

5. La Frontière Invisible : Analyse Juridique de la Légitimité des Réponses

C’est ici que le bât blesse. La légitimité sociale ne vaut pas immunité pénale. Il est essentiel de poser les bornes légales qui distinguent le droit de critique du délit de harcèlement.

5.1 Le Droit de Critique : Un Bouclier pour l’Opinion

La jurisprudence, sous le contrôle de la CEDH, protège largement la critique des personnalités publiques, surtout lorsque leurs propos touchent à des débats d’intérêt général comme le racisme ou l’intégration. Pour être protégée, la critique doit reposer sur des faits (les propos ont bien été tenus), viser le débat d’idées et non la vie privée, et être exprimée sans animosité personnelle exclusive. La vivacité du ton est tolérée.

En application de ces principes :

  • “Les propos de Karine Le Marchand sont racistes et dangereux” est une opinion protégée.
  • “C’est une honte pour une chaîne de service public” relève de la critique légitime.
  • “Il faut boycotter ses émissions et interpeller les annonceurs” est un appel à l’action du consommateur, légal.

Toutes ces réactions participent au “marché des idées” et sont juridiquement légitimes.

5.2 Le Piège du Cyberharcèlement en Meute (Article 222-33-2-2 du Code Pénal)

La loi du 3 août 2018, dite “Loi Schiappa”, a introduit une notion révolutionnaire : le délit de cyberharcèlement en meute, ou “raid numérique”. Son génie juridique est de sanctionner une pluralité d’auteurs qui, même sans se concerter, savent que leurs actions répétées créent un effet de harcèlement.

L’article 222-33-2-2 du Code pénal distingue deux cas :

  1. Les propos imposés de manière concertée (raid organisé).
  2. Les propos imposés successivement par plusieurs personnes qui, même sans concertation, savent que ces comportements caractérisent une répétition.

Application au cas d’espèce : La frontière est ténue.

  • Si des milliers de personnes commentent l’actualité sur leurs propres fils d’actualité publique en critiquant l’animatrice, il n’y a pas harcèlement.
  • En revanche, si ces milliers de personnes se rendent sur le compte Instagram personnel de Karine Le Marchand pour taguer systématiquement ses publications, envoyer des messages privés haineux ou saturer ses commentaires dans le but de “la faire craquer”, l’infraction est constituée. La répétition et la nature directe des attaques transforment la critique en harcèlement.

La jurisprudence “Marvel Fitness” (2020-2021) a également établi un précédent important : l’instigateur de la meute, celui qui appelle explicitement à harceler, peut être condamné sévèrement. Si des influenceurs avaient appelé à “pourrir” Karine Le Marchand, ils seraient passibles de poursuites. En revanche, l’appel à la saisine de l’Arcom par les députées est un appel à une action légale, et ne relève pas de cette qualification.

5.3 La Matrice de la Légitimité : Démêler l’Écheveau des Réactions

Pour y voir plus clair, les experts ont établi une matrice d’évaluation qui gradue la légitimité des réactions selon quatre critères : le type de réaction, sa description, sa légitimité juridique, sa légitimité psychiatrique/sociale, et le verdict final.

Réactions LÉGITIMES :

  • Interpellation Publique : Analyse critique, déconstruction des propos, partage de l’extrait. Légitimité juridique totale (liberté d’expression). Légitimité sociale élevée (régulation sociale, défense de l’estime de soi). Verdict : Légitime.
  • Saisine Institutionnelle : Signalement à l’Arcom, interpellation des élus. Légitimité totale (exercice des droits citoyens). Légitimité sociale élevée (canalisation constructive de la colère). Verdict : Légitime.
  • Appel au Boycott : Incitation à ne plus regarder M6/CNEWS ou à interpeller les annonceurs. Légal (liberté du consommateur). Légitimité sociale moyenne/élevée (moyen de pression citoyen). Verdict : Légitime (action politique).
  • Dérision / Satire : Détournements humoristiques, mèmes. Légitimité totale (droit à la caricature). Légitimité sociale moyenne (catharsis par l’humour). Verdict : Légitime.

Réactions à la LIMITE :

  • Invective / Insulte : Injures non discriminatoires (“Incompétente”, “Honteuse”). Légitimité juridique à la limite (peut basculer vers l’injure publique, mais tolérance pour les personnages publics). Légitimité sociale faible (colère brute, peu constructive). Verdict : Tolérée (dans la marge de la liberté d’expression).

Réactions ILLÉGITIMES :

  • Harcèlement de Meute : Raids coordonnés, saturation des comptes, messages directs répétitifs. Légitimité juridique nulle (délit pénal). Légitimité sociale négative (destructeur, pathologie de foule). Verdict : Illégitime.
  • Menaces / Haine : Menaces de mort, attaques racistes ou sexistes. Légitimité juridique nulle (crimes et délits). Légitimité sociale négative (passage à l’acte virtuel, dangerosité). Verdict : Illégitime.

La réponse des réseaux sociaux est globalement légitime dans son fondement (réaction à une violence symbolique publique) et dans ses formes politiques. Elle perd cette légitimité dès lors qu’elle bascule dans le harcèlement de meute. L’existence de cette frange illégitime ne doit pas servir à disqualifier l’ensemble du mouvement, qui joue un rôle de contre-pouvoir nécessaire.

6. Le Tribunal des Réseaux : Pathologie Sociale ou Néo-Institution ?

L’expression “tribunal médiatique” est souvent utilisée pour délégitimer la critique en ligne. Pourtant, d’un point de vue sociologique, l’émergence de ce “tribunal” est le symptôme d’une carence.

6.1 La Lenteur des Institutions comme Moteur de la Justice Expéditive

Si l’Arcom met des mois à instruire un dossier, si les sanctions financières sont perçues comme des “amendes de poche” pour les grands groupes, si les plaintes pour cyberharcèlement restent sans suite faute de moyens d’enquête, alors le sentiment d’impunité des élites médiatiques grandit. Le public, ou du moins une partie active, reprend alors le pouvoir de manière désordonnée. Le “bad buzz”, le boycott, l’appel au nom et à la honte deviennent les seules armes à disposition. C’est une forme de justice rétributive immédiate, qui se substitue à une justice institutionnelle perçue comme trop lente ou trop clémente.

La sanction infligée est réputationnelle. Pour une animatrice dont le capital repose sur l’image de “bienveillance” et de proximité avec les Français, cette atteinte à sa marque personnelle est plus redoutable qu’une amende. Le “tribunal numérique” vise à créer une dissonance cognitive durable entre l’image publique construite et les actes réels, forçant ainsi une reddition de comptes que la justice traditionnelle n’a pas exigée.

6.2 Le Coût Psychique pour Tous les Protagonistes

Ce jeu de massacre a des conséquences humaines lourdes.

  • Pour la cible (Karine Le Marchand) : Être l’objet d’une vindicte populaire massive est une épreuve psychique violente. L’exposition à des milliers de messages haineux peut entraîner un état de stress aigu, de l’anxiété, voire une dépression réactionnelle. Cependant, il existe une asymétrie de puissance avec les victimes anonymes de cyberharcèlement. Karine Le Marchand est soutenue par un groupe puissant (M6), a accès aux médias pour se défendre et peut se payer les meilleurs avocats. Elle est une cible, mais pas une victime sans défense.
  • Pour les “justiciers” : L’engagement permanent dans l’indignation peut mener à l’épuisement émotionnel (burn-out militant) et à une vision du monde hyper-polarisée. Le “doomscrolling” (le fait de scroller sans fin des mauvaises nouvelles) et la colère chronique sont des sources de souffrance psychique. On entre alors dans une spirale où la recherche de justice devient elle-même pathogène.
  • Pour la société : La polarisation extrême du débat, alimentée par ces “affaires”, fracture le lien social. La nuance disparaît, laissant place à deux blocs qui ne se parlent plus et ne partagent plus les mêmes faits.

7. Prospective : Comment Sortir de la Spirale ?

L’affaire Karine Le Marchand n’est pas un accident. C’est le prototype des crises à venir. Comment éviter que la prochaine anecdote malheureuse ne se transforme en nouveau lynchage public ?

7.1 Recommandations pour l’Arcom : Accélérer le Temps de la Justice

Le décalage temporel entre la viralité numérique (immédiate) et la sanction administrative (plusieurs mois) crée un vide d’autorité que la violence vient combler. Une piste sérieuse serait la mise en place d’une procédure de “référé audiovisuel” pour les manquements graves à la cohésion sociale. Une réaction officielle rapide, même symbolique (un avertissement public), pourrait avoir un effet d’apaisement majeur, en montrant que l’État de droit n’est pas dépassé et en canalisant la demande de justice vers des voies institutionnelles.

7.2 Recommandations pour les Médias : Reprendre la Main sur l’Antenne

Les chaînes, et particulièrement celles d’info en continu, doivent prendre la mesure de leur responsabilité. Le concept de “maîtrise de l’antenne” ne peut rester une clause de style. L’absence de réaction des journalistes sur le plateau de CNEWS est la cause première de la violence de la réaction externe. Si la régulation interne (la contradiction, le débat) ne se fait pas sur le plateau, elle se fera dans la rue numérique, avec toute sa brutalité.

La gestion de crise doit aussi évoluer. La stratégie du déni et du “c’est une pseudo-polémique” est obsolète et dangereuse. Une reconnaissance rapide de la maladresse ou de la blessure infligée (“Je comprends que mes propos aient pu heurter, ce n’était pas mon intention”) est le seul moyen efficace de désamorcer une crise de légitimité et de couper l’herbe sous le pied des harceleurs.

7.3 La Conclusion des Experts : Traiter la Cause, Pas Seulement le Symptôme

En définitive, la violence des réseaux sociaux n’est que le miroir grossissant de la violence symbolique exercée sur les plateformes médiatiques traditionnelles. On ne peut pas soigner efficacement la “haine en ligne” (le symptôme) sans traiter le “racisme ordinaire” à l’antenne (la cause).

La légitimité de la colère citoyenne ne doit pas être confondue avec la légalité de ses modes d’expression les plus extrêmes. Mais nier cette légitimité émotionnelle, traiter toute critique de “lynchage” ou de “wokisme”, ne fait qu’aggraver la fracture sociale et psychique du pays. C’est un cycle sans fin : une parole publique blessante, une indignation légitime, une dérive haineuse, un repli identitaire, et une nouvelle provocation pour exister. L’affaire Karine Le Marchand nous rappelle une leçon oubliée : dans une démocratie, la responsabilité de la parole n’incombe pas seulement à ceux qui la profèrent, mais aussi à ceux qui ont le devoir de la cadrer, de la contredire ou de la sanctionner. Quand tous ces garde-fous sautent, la meute, qu’elle soit réelle ou numérique, finit toujours par prendre le pouvoir.

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