La Causalité Historique et la Rupture de Janvier 2026

Le 3 janvier 2026, l’histoire géopolitique contemporaine a subi une fracture ontologique majeure avec l’exécution de l’Opération Absolute Resolve. Dans une démonstration de force qui semble emprunter autant à la mise en scène cinématographique qu’à la stratégie militaire classique, les forces spéciales américaines, appuyées par un déploiement aéronaval d’une ampleur inédite dans la région, ont pénétré l’espace souverain de la République bolivarienne du Venezuela. L’objectif, atteint en moins de trois heures, était le kidnapping et la déportation du président en exercice, Nicolás Maduro, et de son épouse, Cilia Flores, vers le territoire américain pour y répondre d’accusations de “narco-terrorisme”.

Cet événement, immédiatement suivi par la proclamation d’une “Tutelle Énergétique” (Energy Trusteeship) américaine sur les réserves pétrolières vénézuéliennes, ne saurait être analysé par le seul prisme des relations internationales ou de la science politique conventionnelle. La brutalité de l’acte, la suspension explicite des normes de la souveraineté westphalienne et la fusion immédiate entre action militaire et prédation économique exigent une grille de lecture philosophique. Il convient de convoquer ici la théorie aristotélicienne des causes, exposée dans la Physique et la Métaphysique, pour distinguer ce qui relève de la contingence de ce qui relève de la nécessité.

Si la cause efficiente de la chute de Maduro réside indubitablement dans la supériorité technologique et militaire du Joint Special Operations Command (JSOC) et dans l’action des Delta Force, la question qui nous occupe est celle de la cause finale (télos) : en vue de quoi cet événement a-t-il réellement eu lieu ? L’hypothèse centrale de cet article est que cette opération ne constitue pas une anomalie, mais l’aboutissement logique — l’entéléchie — d’un système juridique et économique mondial construit sur une impunité originelle. L’absence de jugement des entreprises actrices de la colonisation, de l’esclavage et des génocides amérindiens n’est pas une lacune du droit, mais sa fondation cachée. C’est cette impunité structurelle qui a permis la métamorphose de la “Compagnie à Charte” du XVIIe siècle en “Corporation Multinationale” du XXIe siècle, transformant la souveraineté des États en une variable d’ajustement pour l’extraction du capital.

L’analyse qui suit se déploiera en quatre mouvements dialectiques. Nous examinerons d’abord la genèse coloniale de cette impunité, où la violence privée a été légitimée par l’État. Nous analyserons ensuite l’architecture juridique moderne qui, de Nuremberg à l’Alien Tort Statute, a soigneusement préservé le “voile corporatif”. Nous étudierons la résurgence de cette violence privatisée à travers les figures contemporaines du mercenariat et de la nécropolitique. Enfin, nous démontrerons comment l’Opération Absolute Resolve incarne la réalisation parfaite de cette téléologie : la transformation de l’État en instrument de police au service d’une souveraineté corporative mondialisée.

La Matrice Coloniale et l’Ontologie de l’Impunité

Pour comprendre le kidnapping de Nicolás Maduro en 2026 comme une conséquence de l’impunité historique, il est impératif de remonter à la genèse de la société par actions et de son rôle instrumental dans l’expansion coloniale. La modernité capitaliste ne s’est pas construite à côté de la violence étatique, mais par une délégation de cette violence à des entités privées, protégées par une structure juridique naissante qui a institutionnalisé l’irresponsabilité.

La Compagnie des Indes Orientales : Le Prototype de la Souveraineté Corporative

La Compagnie britannique des Indes orientales (East India Company, EIC) constitue le précédent historique et philosophique direct des dynamiques observées en 2026. Fondée en 1600 par une charte royale, l’EIC n’était pas une simple entreprise commerciale au sens moderne ; elle était une entité hybride, un “État-compagnie” monstrueux doté du droit de faire la guerre, de battre monnaie, d’administrer la justice civile et criminelle, et d’exercer une souveraineté territoriale.

L’EIC incarne la première manifestation de la “souveraineté corporative” (corporate sovereignty). Elle disposait d’une armée privée qui, à son apogée, comptait plus de 260 000 hommes, soit le double de l’armée régulière britannique de l’époque. Cette force militaire n’était pas destinée à la défense du bien commun, mais à l’extraction de ressources, à la sécurisation des routes commerciales et à la collecte forcée d’impôts auprès des populations colonisées.

L’impunité dont jouissait l’EIC face aux catastrophes humanitaires qu’elle provoquait est paradigmatique. La famine du Bengale de 1770, qui tua un tiers de la population locale, fut directement exacerbée par les politiques fiscales prédatrices de la Compagnie, qui augmenta les taxes en pleine disette pour satisfaire ses actionnaires à Londres. Pourtant, aucun dirigeant de la Compagnie ne fut tenu pénalement responsable de ce qui serait aujourd’hui qualifié de crime contre l’humanité. Le procès de Warren Hastings, gouverneur général, qui se tint devant le Parlement britannique, se solda par un acquittement, établissant une jurisprudence implicite fondamentale : les crimes commis au nom du profit et de l’expansion impériale échappent à la justice ordinaire, car ils servent in fine la puissance de l’État-hôte.

Ce modèle a établi deux précédents ontologiques pour l’ordre mondial actuel, qui résonnent avec une clarté effrayante dans l’intervention vénézuélienne de 2026 :

La privatisation de la guerre comme mode de gestion : L’EIC a prouvé qu’une entité privée pouvait mener des guerres plus efficacement qu’un État, à condition d’être déliée des contraintes morales et légales de la guerre juste. C’est la matrice des Sociétés Militaires Privées (SMP) modernes comme Academi ou Frontier Services Group, dont l’influence idéologique sur l’administration Trump est documentée.

L’irresponsabilité organisée : La structure de la société par actions a permis de diluer la responsabilité. Les crimes étaient commis par des agents sur le terrain, mais les profits remontaient aux actionnaires anonymes à Londres, créant un fossé infranchissable entre le décideur économique et la conséquence humaine.

L’Accumulation par Dépossession et la Logique Nécropolitique

La colonisation des Amériques et le génocide des peuples autochtones qui l’a accompagnée ont fourni la base matérielle du capitalisme moderne. Le géographe marxiste David Harvey qualifie ce processus d'”accumulation par dépossession”. Contrairement à la vision d’une accumulation “primitive” qui serait un stade révolu, Harvey démontre que le capitalisme a besoin, de manière cyclique et permanente, de recourir à la violence extra-économique pour s’approprier des actifs (terres, ressources, force de travail) à coût nul ou dérisoire.

Dans le contexte des Amériques, cette accumulation reposait sur une logique que le philosophe Achille Mbembe nomme “nécropolitique” : le pouvoir de dicter qui doit vivre et qui doit mourir. Dans le système de plantation esclavagiste, comme dans la conquête de l’Ouest, l’Autre (l’Indigène, l’Esclave) n’est pas un sujet de droit, mais une “vie nue”, une ressource biologique ou un obstacle spatial. Sa mort n’est pas un crime, mais une nécessité logistique ou une externalité négative acceptable.

L’absence de jugement et de réparation pour l’esclavage et le génocide a inscrit dans le marbre de l’inconscient juridique occidental une vérité tacite : la destruction des vies non-blanches pour le profit économique ne constitue pas un crime exigeant réparation structurelle, mais un fait historique “regrettable” sans conséquence juridique pour les entités qui en ont bénéficié. Les terres “libérées” par le génocide sont devenues des actifs immobiliers et agricoles légaux ; les corps asservis sont devenus du capital accumulé. Comme le note Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme, cette violence a “décivilisé” le colonisateur, installant une hypocrisie fondamentale au cœur de la civilisation occidentale, qui prétend défendre le droit tout en fondant sa prospérité sur le crime imprescriptible.

L’Occultation de la Responsabilité Corporative : Le Silence de Nuremberg

Le XXe siècle a offert une opportunité historique de briser ce cycle d’impunité lors des procès de Nuremberg. Pour la première fois, des dirigeants industriels (Krupp, IG Farben, Flick) furent jugés pour leur complicité active dans les crimes du régime nazi, notamment l’esclavage et le pillage des pays occupés. Cependant, le Tribunal militaire international a consacré une doctrine restrictive qui allait sceller le destin de la justice internationale : “les crimes contre le droit international sont commis par des hommes, non par des entités abstraites”.

En refusant de reconnaître la responsabilité pénale de la persona ficta (la personne morale, la corporation), le droit international a créé un “voile corporatif” (corporate veil) impénétrable. Ce choix n’était pas technique, mais politique : il visait à préserver la structure du capitalisme occidental en évitant de criminaliser l’outil même de sa puissance. Les entreprises ont pu survivre à leurs dirigeants condamnés, conserver leurs actifs spoliés et continuer d’opérer. L’impunité des structures économiques a été institutionnalisée, permettant la continuité des pratiques prédatrices sous des formes “néocoloniales” après 1945. C’est ce même voile qui protège aujourd’hui les multinationales pétrolières américaines qui s’apprêtent à “reconstruire” le Venezuela, assurées que leur complicité dans le changement de régime ne sera jamais jugée.

L’Architecture Juridique de l’Impunité Moderne

L’impunité n’est pas une absence de loi, mais une production sophistiquée du droit. Les cadres juridiques internationaux contemporains, loin d’être neutres, ont été façonnés pour protéger les flux de capitaux et les droits de propriété des investisseurs, au détriment de la souveraineté des États du Sud et des droits des populations.

La Critique TWAIL : Le Droit International comme Technologie Impériale

Les théoriciens du mouvement TWAIL (Third World Approaches to International Law) soutiennent que le droit international n’est pas un ordre universel et bienveillant, mais une continuation de la politique coloniale par d’autres moyens. Antony Anghie, figure de proue de ce courant, démontre comment la distinction coloniale entre “civilisé” et “non-civilisé” a muté en distinction entre “États développés” et “États voyous”, “faillis” ou “terroristes”.

Dans le cas de l’intervention de 2026, l’argumentaire juridique américain repose entièrement sur cette dichotomie. En qualifiant le Venezuela d’État “narco-terroriste”, l’administration Trump ne fait pas que décrire une réalité criminelle supposée ; elle opère un acte performatif qui exclut le Venezuela de la communauté des États souverains protégés par l’article 2(4) de la Charte de l’ONU. Cette qualification permet de transformer une agression militaire (interdite) en une opération de “maintien de l’ordre” (law enforcement) extraterritoriale.

Cette rhétorique réactive la doctrine de la terra nullius : un territoire mal gouverné (selon les standards occidentaux) devient un territoire sans maître, ouvert à l’intervention et à l’appropriation légitime par la puissance civilisatrice. L’impunité historique des puissances coloniales a créé ce que le sénateur français Patrick Kanner appelle une “jurisprudence du coup de force”, où la loi est suspendue par la volonté du plus fort.

L’Érosion des Recours : De l’Alien Tort Statute à l’Impunité Totale

Aux États-Unis, l’Alien Tort Statute (ATS) de 1789 avait suscité, à partir de l’arrêt Filártiga en 1980, l’espoir de pouvoir juger les entreprises pour des violations des droits de l’homme commises à l’étranger. Cependant, la Cour suprême des États-Unis a méthodiquement démantelé cet outil juridique. À travers des arrêts décisifs comme Kiobel v. Royal Dutch Petroleum (2013) et Nestlé USA, Inc. v. Doe (2021), la Cour a restreint l’application extraterritoriale de l’ATS, affirmant que les tribunaux américains ne sont pas compétents pour juger des crimes commis par des entreprises étrangères (et même domestiques) sur un sol étranger, sauf si ces actes “touchent et concernent” les États-Unis avec une force suffisante. Cette érosion jurisprudentielle a pavé la voie à l’opération de 2026. L’affaire Filártiga v. Peña-Irala en 1980 avait ouvert une ère d’espoir pour la responsabilité universelle en permettant de juger des violations du droit international via l’ATS. Cependant, l’arrêt Kiobel v. Royal Dutch Petroleum en 2013 a introduit une présomption contre l’application extraterritoriale de l’ATS, immunisant quasiment les entreprises opérant à l’étranger. En 2018, Jesner v. Arab Bank a exclu totalement les multinationales non-américaines des poursuites sous l’ATS. Enfin, l’arrêt Nestlé USA, Inc. v. Doe en 2021 a établi que les décisions générales prises aux USA ne suffisent pas à établir la juridiction, accordant ainsi une immunité de fait pour les chaînes de décision corporatives.

Cette fermeture juridique envoie un message sans équivoque : les entreprises américaines peuvent profiter de l’instabilité, collaborer avec des régimes autoritaires, ou bénéficier d’interventions militaires, sans craindre de poursuites civiles significatives aux États-Unis. L’impunité des entreprises ayant participé à l’esclavage se répercute ici directement : le système juridique américain, construit sur la protection de la propriété, continue de privilégier la sécurité juridique du capital sur la dignité humaine.

La “Souveraineté Oligarchique” et l’Inversion des Normes

Parallèlement à cette immunité pénale et civile, les entreprises ont acquis une forme de “souveraineté corporative” via le droit international des investissements et les mécanismes de règlement des différends investisseur-État (ISDS). Des entreprises comme ExxonMobil et ConocoPhillips ont utilisé ces tribunaux pour poursuivre l’État vénézuélien et obtenir des milliards de dollars de compensation suite aux nationalisations de l’ère Chávez.

Ce système inverse la hiérarchie normative traditionnelle : le droit au profit de l’entreprise devient une norme contraignante supérieure au droit souverain de l’État à réguler ses ressources naturelles. En 2026, la déclaration de Donald Trump selon laquelle les compagnies pétrolières américaines vont “gérer” le pétrole vénézuélien pour se “rembourser” ne fait que porter à son paroxysme cette logique. L’État vénézuélien, ayant failli à ses obligations contractuelles envers le capital international, est déclaré en faillite politique et mis sous tutelle. Sa souveraineté est transférée aux créanciers et aux extracteurs, réalisant le concept de “souveraineté oligarchique” où les acteurs privés dictent les conditions de l’existence politique.

La Cause Efficiente : Privatisation de la Violence et Nécropolitique

Si l’impunité juridique constitue la cause finale et formelle, la privatisation de la violence en est la cause efficiente et matérielle. L’intervention de 2026 marque le triomphe opérationnel du modèle des Sociétés Militaires Privées (SMP), héritières directes des mercenaires coloniaux.

Erik Prince et le Retour du Modèle du “Vice-Roi”

Erik Prince, fondateur de Blackwater (devenue Academi, puis Constellis), est la figure emblématique de cette transition. Prince n’a jamais caché son admiration pour le modèle colonial. Il a explicitement proposé de “privatiser” la guerre en Afghanistan et au Venezuela, citant la Compagnie des Indes orientales comme un modèle d’efficacité à répliquer. Pour Prince, la souveraineté des États dits “faillis” est une fiction coûteuse qui doit être remplacée par une gouvernance corporative efficace, assurée par des contractants privés agissant comme des “Vice-Rois” modernes.

Bien que l’Opération Absolute Resolve ait été menée officiellement par les forces armées régulières (Delta Force, 160th SOAR), elle valide idéologiquement la doctrine de Prince. L’administration Trump a intégré la vision d’une guerre “transactionnelle” où les coûts de l’intervention sont couverts par la capture des ressources (“to the victor belong the spoils“).

Plus inquiétant encore, le rôle des contractants privés dans la phase post-conflit est central. Le plan de l'”Energy Trusteeship” prévoit que la sécurité des infrastructures pétrolières sera assurée par des entités privées, recréant de facto des enclaves de souveraineté privée protégées par des armes privées sur le sol vénézuélien. La distinction entre “armée publique” et “intérêts privés” s’effondre : l’armée américaine agit comme le brise-glace d’un consortium énergétique, et les SMP assurent l’occupation de longue durée.

L’État d’Exception Permanent (Schmitt et Agamben)

Le kidnapping de Maduro illustre avec une clarté terrifiante le concept d’état d’exception théorisé par Carl Schmitt et Giorgio Agamben. Le souverain est “celui qui décide de l’exception”. En désignant un chef d’État étranger comme “narco-terroriste” et en lançant une opération militaire sans déclaration de guerre, l’exécutif américain suspend le droit international et domestique pour créer une zone de non-droit.

Le Venezuela devient un espace où la loi est suspendue pour permettre l’exercice pur de la force. Les citoyens vénézuéliens, et Maduro lui-même, sont réduits à l’état de homo sacer — des vies nues qui peuvent être prises (ou kidnappées, ou affamées par un blocus) sans que cela ne constitue un homicide ou un crime au sens juridique classique. Cette logique est l’héritage direct de la colonisation, qui a toujours traité les territoires colonisés comme des zones de non-droit (terra nullius) où la violence souveraine pouvait s’exercer sans limite pour garantir l’extraction.

La frontière n’est plus une ligne géographique, mais une institution mobile de violence. Comme le soulignent les analyses des frappes maritimes américaines précédant l’invasion, la frontière américaine s’est projetée jusqu’aux côtes vénézuéliennes, transformant la mer des Caraïbes en une zone d’exécution extrajudiciaire.

La Nécropolitique et la Gestion des Populations “Superflues”

Achille Mbembe définit la nécropolitique comme l’assujettissement de la vie au pouvoir de la mort. Dans le contexte vénézuélien de 2026, cela s’est manifesté bien avant l’invasion par le régime des sanctions. Le blocus pétrolier et financier a visé à asphyxier l’économie vénézuélienne, créant des conditions de vie précaires, privant la population de médicaments et de nourriture.

Cette stratégie du “siège” ne vise pas à convaincre ou à négocier, mais à rendre la vie invivable pour forcer la capitulation. L’intervention militaire de janvier 2026 ne vise pas à “sauver” la population (logique biopolitique), mais à gérer une population devenue “superflue” par rapport à l’impératif stratégique de l’accès au pétrole. Le plan américain de “diriger” le Venezuela implique une gestion technique et sécuritaire de la population pour qu’elle ne gêne pas la production. La violence de l’opération (avec un bilan rapporté d’au moins 80 morts, dont des civils et des militaires) est acceptée comme le coût fixe de cette réorganisation économique. C’est la logique de la plantation réappliquée à l’échelle nationale : la population est une variable d’ajustement.

La Cause Finale Révélée : L’Opération Absolute Resolve comme Télos du Système

L’intervention de janvier 2026 ne peut être comprise comme un événement isolé ou une réaction épidermique. Elle est la manifestation phénoménale d’une essence (cause finale) qui travaille le système international depuis des siècles : la prédation corporative sans entrave.

La Tutelle Énergétique (Energy Trusteeship) : Le Nouveau Mandat Colonial

Le concept d'”Energy Trusteeship” annoncé par l’administration Trump après le kidnapping de Maduro est l’aveu le plus explicite de cette finalité. Il ne s’agit pas d’aider le Venezuela à se reconstruire au sens démocratique, mais de placer ses réserves (les plus importantes au monde, estimées à 303 milliards de barils) sous séquestre américain.

Les termes du “deal” imposé à la présidente par intérim Delcy Rodríguez sont clairs :

  • Les entreprises américaines (Chevron, Halliburton, SLB, Baker Hughes) vont “entrer”, “réparer” et se “rembourser” sur la production.
  • Le pétrole sera détourné des exportations vers la Chine pour alimenter les raffineries de la côte du Golfe des États-Unis.
  • La souveraineté vénézuélienne sur ses ressources est de facto suspendue au profit d’une administration directe des flux par le Département du Trésor et les majors pétrolières.

C’est la réactivation exacte du modèle colonial du “Mandat”, où la puissance administrante gère les ressources du territoire “incapable de se diriger lui-même” pour rembourser les coûts de la “civilisation” (ici rebaptisée “libération”). L’impunité des entreprises coloniales passées permet aujourd’hui de présenter ce pillage comme une opération de sauvetage économique rationnelle.

La Réaction Internationale : La Fracture Nord-Sud et la Fin des Illusions

La réaction internationale à l’opération Absolute Resolve révèle la fracture tectonique entre ceux qui bénéficient de l’impunité et ceux qui la subissent.

L’Occident (Ambiguïté et Suivisme) : Si certains leaders européens ont exprimé des réserves, la réaction dominante a été un “réalisme” complaisant. Emmanuel Macron a “pris acte” de la fin de Maduro, une position violemment critiquée par Dominique de Villepin qui y voit une “soumission” et une “vassalisation” de la France face à l’impérialisme américain. L’Europe, paralysée par ses propres contradictions et sa dépendance sécuritaire, valide implicitement le retour de la loi du plus fort.

Le Sud Global (Rejet et Solidarité) : L’Afrique du Sud, fidèle à son héritage anti-apartheid et à son combat juridique contre l’impunité (illustré par sa plainte contre Israël à la CIJ), a condamné l’opération comme une violation flagrante de la Charte de l’ONU. Le président Cyril Ramaphosa a exigé la libération immédiate de Maduro, voyant dans cet acte une menace existentielle pour toutes les nations souveraines du Sud. La RDC, membre du Conseil de sécurité, se trouve dans une position délicate, prise en étau entre sa dépendance aux États-Unis pour la sécurité à l’Est et la nécessité de défendre le principe de souveraineté.

Cette fracture montre que le “droit international” n’est plus perçu comme un référentiel universel, mais comme un outil rhétorique au service de l’hégémonie occidentale. L’impunité des uns (USA, Israël, entreprises occidentales) est devenue la loi d’airain des autres.

Le Cynisme des Marchés : Le “Reconstruction Trade”

La réaction des marchés financiers au kidnapping de Maduro est peut-être l’indicateur le plus cynique et le plus révélateur de la “cause finale”. Dès l’annonce de l’opération, les actions des entreprises de services pétroliers et de défense ont bondi : Halliburton (+9%), SLB (+8%), Baker Hughes (+6%).

Les analystes financiers ont immédiatement salué le “Reconstruction Trade”, intégrant le fait que la destruction de la souveraineté politique vénézuélienne ouvrait un cycle d’investissement massif (“CapEx cycle”) de 100 milliards de dollars pour reconstruire l’infrastructure pétrolière. Le marché ne s’embarrasse pas de la légalité internationale ; il valide la thèse selon laquelle la violence militaire est un créateur de valeur pour l’actionnaire. Chevron, seule major restée sur place, est positionnée comme le “vice-roi” commercial de ce nouvel arrangement, fusionnant ses intérêts avec ceux de la sécurité nationale américaine.

La Révélation de la Vérité du Système

À la question de savoir si l’absence de jugement des entreprises coloniales est la cause finale du kidnapping de Maduro, la réponse philosophique, historique et juridique est affirmative.

Cette intervention n’est pas un accident de parcours de la démocratie libérale, ni une simple aberration trumpienne. Elle est la révélation (apocalyptein) de la vérité cachée de l’ordre international. Cet ordre a été construit sur une amnésie fondatrice : l’oubli des crimes coloniaux et l’impunité totale des acteurs économiques qui en ont profité. En refusant de juger ces crimes, en refusant de démanteler les structures de l’accumulation par dépossession, le système international a préservé un potentiel de violence coloniale qui s’est réactualisé en 2026.

Le kidnapping de Maduro est la “cause finale” en ce sens qu’il réalise l’objectif ultime d’un système fondé sur l’impunité : la marchandisation totale de la souveraineté. L’État-nation n’est plus le garant du bien commun ou l’expression de la volonté populaire ; il est un gestionnaire d’actifs qui peut être “liquidé” (au sens propre comme au figuré) s’il fait obstacle à l’extraction.

Si l’on suit Walter Benjamin, cette violence n’est pas une violation du droit, mais une violence fondatrice et conservatrice de droit. L’opération de 2026 ne viole pas le droit international tel qu’il est réellement pratiqué par les puissants ; elle le confirme et le régénère. Elle nous rappelle que dans l’ordre néolibéral militarisé, le seul véritable souverain est le capital, et que toute souveraineté politique qui tente de s’y opposer est, par définition, une anomalie à corriger par la force.

Le “Corporate State” est désormais une réalité géopolitique, et le Venezuela de 2026 est son laboratoire à ciel ouvert. L’impunité d’hier a enfanté les prédateurs d’aujourd’hui, et sans une refondation radicale de la justice internationale qui inclurait enfin la responsabilité des personnes morales pour les crimes de l’histoire, demain, comme l’a averti Dominique de Villepin, ce sera peut-être le Groenland, ou toute autre terre riche de ce que le monde “civilisé” désire.

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