Abidjan, 25 janvier 2026 – Une évaluation stratégique confidentielle, fondée sur des renseignements du Trésor américain, de l’ONUDC et de sources de terrain, révèle une convergence critique en Côte d’Ivoire. Le pays n’est plus un simple couloir de transit pour les stupéfiants. Il s’est transformé en une plateforme systémique de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme, opérant au profit de l’organisation Hezbollah, en s’appuyant sur l’infrastructure économique de la diaspora libanaise.
Synthèse d’une menace complexe
L’investigation établit plusieurs points saillants. Des éléments criminels au sein de la communauté libanaise locale sont désormais des acteurs directs dans la chaîne d’approvisionnement de la cocaïne sud-américaine et des produits pharmaceutiques contrefaits, comme l’illustre la condamnation en 2024 de figures telles que Miguel Angel Devesa. L’architecture financière du clan Ahmad, sanctionnée par les États-Unis, a été mise à jour : ce réseau basé à Abidjan utilise l’art, l’immobilier de luxe et le commerce de diamants pour contourner les sanctions. Parallèlement, un « narcotrafic pharmaceutique » massif émerge comme un vecteur de financement à haut rendement et à faible risque. Enfin, l’immunité de ces flux est assurée par une corruption systémique, notamment via l’exploitation des facilités « VIP » à l’aéroport d’Abidjan et des vulnérabilités portuaires, rendant les mesures traditionnelles inefficaces sans pression politique ciblée.
Substrat géopolitique et vulnérabilités socio-économiques
La position stratégique de la Côte d’Ivoire en Afrique de l’Ouest en fait une cible privilégiée. La reconfiguration sécuritaire en cours dans le Sahel, marquée par la lutte des pays de l’AES pour reprendre le contrôle de leur territoire et sécuriser leurs frontières, combinée à la pression accrue sur les hubs traditionnels, a provoqué un « effet ballon ». Cette dynamique redirige massivement les routes logistiques de la cocaïne vers les pays stables du Golfe de Guinée. Le port et l’aéroport d’Abidjan, poumons économiques de la sous-région, offrent des infrastructures paradoxalement propices aux opérations criminelles d’envergure, servant de zones de stockage et de redistribution vers l’Europe et le Moyen-Orient.
La diaspora libanaise, forte de 80 000 à 100 000 membres et influençant environ 50% du secteur formel, est un acteur économique incontournable. Sa domination s’étend à l’import-export, la grande distribution, l’immobilier de luxe et l’industrie. Bien que majoritairement légitime, une fraction structurée autour de clans opère dans une « zone grise ». L’influence du Hezbollah y est significative, facilitée par des structures religieuses et sociales qui collectent des fonds. Ce mécanisme de collecte repose sur le prélèvement de l’impôt religieux chiite (le khums), sur des contributions volontaires (nadhr) sollicitées lors de rassemblements, et sur un réseau d’associations caritatives qui servent de courroie de transmission. Ce maillage offre une couverture idéale pour le blanchiment, où l’argent illicite issu du trafic est fondu dans les liquidités massives des entreprises légitimes. Par exemple, les profits de la drogue peuvent être injectés comme « dons » dans une de ces structures, puis convertis en actifs (comme des œuvres d’art achetées via la Galerie DIDA) avant d’être rapatriés. Cette fusion délibérée des flux, où le charitable, le commercial et le criminel s’entremêlent, défie radicalement toute traçabilité.
Vecteurs du narcotrafic : diversification des produits
Le trafic de cocaïne demeure le plus lucratif. L’affaire Miguel Angel Devesa, ancien policier espagnol condamné en mai 2024, illustre l’imbrication des réseaux. Son opération, déplacée du Sahel vers la côte, s’appuyait sur des complicités locales et nécessitait des capacités de blanchiment à l’échelle offerte par l’écosystème financier libanais d’Abidjan. Les modes d’introduction sont maritimes, via des conteneurs au port, et aériens, ce dernier profitant souvent des accès « VIP » pour contourner les contrôles douaniers.
Un vecteur en pleine expansion et sous-estimé est le trafic de médicaments falsifiés. Des saisies récentes ont intercepté plus de 40 tonnes de produits pharmaceutiques illicites, un volume industriel impliquant des sociétés d’import-export structurées. La présence simultanée de lots falsifiés d’un médicament comme l’IBRANCE (Pfizer) en Côte d’Ivoire et au Liban corrobore l’existence d’une chaîne d’approvisionnement unifiée. Ce trafic offre un ratio profit/risque supérieur à celui de la cocaïne et permet un blanchiment direct via le système de santé légal, en écoulant les produits dans des pharmacies contrôlées par la communauté.
Cartographie des réseaux de blanchiment : le clan Ahmad
Le cœur de cette enquête réside dans l’identification des structures de blanchiment. Le financier désigné terroriste Nazem Said Ahmad a bâti un empire à Abidjan basé sur l’art, les diamants et l’immobilier. Les entités clés de son réseau en Côte d’Ivoire incluent sa fille, Hind Nazem Ahmad, le directeur Rami Baker de la société United Investment Group SAL, et la Galerie DIDA, jumelée à la Galerie Artual de Beyrouth.
Le mécanisme de blanchiment par l’art atteint une grande sophistication. Il repose sur quatre étapes : le placement des fonds du trafic dans l’achat d’œuvres ; la stratification par des ventes ou transferts à prix manipulés entre les galeries du réseau ; l’intégration via la revente à un acheteur légitime, les factures générées justifiant alors des transferts bancaires internationaux ; et l’évasion des sanctions en déplaçant de la valeur hors des circuits bancaires surveillés via ces biens physiques transportables.
L’immobilier sert de refuge de valeur. La United Investment Group SAL incarne ce schéma, finançant avec des capitaux douteux la construction de complexes résidentiels de haut standing, notamment dans le boom immobilier du quartier Marcory Zone 4, surnommé « Petit Beyrouth ». La vente ou la location de ces unités génère ensuite des revenus « propres », tandis que l’achat de matériaux de construction permet aussi des opérations de fausse facturation.
Le blanchiment basé sur le commerce (TBML) : véhicules et matières premières
Au-delà du réseau Ahmad, le TBML reste le mécanisme industriel pour rapatrier les fonds vers le Liban. Un circuit éprouvé, documenté depuis l’affaire de la Lebanese Canadian Bank, concerne les véhicules d’occasion. L’argent de la drogue vendue en Europe ou aux États-Unis sert à acheter des milliers de voitures d’occasion, expédiées vers les ports d’Afrique de l’Ouest comme Cotonou et Abidjan. Revendues localement contre du cash CFA, cet argent est remis à des bureaux de change liés au Hezbollah qui, via des mécanismes de compensation de type hawala, rendent les fonds disponibles au Liban sans aucun transfert bancaire direct traçable.
Les matières premières, en particulier le cacao dont le pays est le premier producteur mondial, offrent une couverture immense. Des traders libanais achètent la production en espèces aux paysans. Lors de l’exportation, la valeur des marchandises est sur ou sous-facturée pour justifier des mouvements de fonds transfrontaliers incohérents. Des fraudes douanières de grande ampleur, comme la saisie de 2 000 tonnes de cacao déclarées comme du caoutchouc, masquent ces flux. Le trafic de bois précieux suit une logique identique, avec des complicités au sein de l’administration.
Analyse zonale : Marcory Zone 4, cœur du système
Le quartier Marcory Zone 4 à Abidjan est l’épicentre géographique de ce système. Une frénésie de construction de tours résidentielles de luxe, souvent déconnectée de la demande réelle du marché, suggère un besoin d’investir d’énormes surplus de liquidités. La prévalence des transactions en espèces (restaurants, commerces de luxe, loyers) y facilite l’injection de l’argent de la drogue dans l’économie réelle avant sa bancarisation.
Défaillances réglementaires et corruption institutionnelle
La persistance des réseaux s’explique par des failles critiques. La principale vulnérabilité aéroportuaire réside dans l’abus systémique des salons et procédures « VIP ». Des officiels corrompus ou des détenteurs de passeports spéciaux facilitent le passage sans inspection de valises de cash ou de stupéfiants, sécurisant ainsi les envois les plus sensibles.
Bien que la Côte d’Ivoire ait renforcé son cadre légal de lutte anti-blanchiment (CENTIF), le secteur informel et l’influence politique de certains grands commerçants libanais entravent les enquêtes. Les banques, redoutant de perdre les dépôts massifs de ces clients, adoptent souvent une approche de conformité de façade.
En définitive, l’enquête démontre que le financement des entreprises libanaises par le trafic de drogue est une composante structurelle du financement global du Hezbollah. Abidjan sert de « chambre de compensation » où l’argent de la cocaïne sud-américaine et des faux médicaments est converti en actifs légaux (immobilier, art, marchandises) avant rapatriement.
Le réseau de Nazem Said Ahmad, avec ses ancrages précis et ses outils sophistiqués comme la Galerie DIDA, représente la menace la plus immédiate.

