Deux spécialistes africains fictifs présentent un projet de formation à une partenaire suisse autour d’un prototype technique.

Un lien migratoire explicite, une subordination générale non démontrée

La Suisse assume un rapprochement entre coopération internationale et politique migratoire. Sa présentation officielle de la stratégie 2025–2028 prévoit d’intégrer la migration aux consultations politiques, aux stratégies par pays et aux programmes. Mais cela ne démontre pas que toute sa coopération avec les sociétés africaines serait désormais subordonnée au contrôle des frontières. La stratégie Afrique, adoptée le 20 décembre 2024, couvre aussi la prospérité, l’environnement, la paix, la démocratie et la gouvernance. L’« alignement » avancé dans le titre doit donc être examiné comme une orientation à tester, non comme une conclusion acquise. [1, 2]

Pour les partenaires africains, la question décisive est de savoir comment ces objectifs se hiérarchisent lorsqu’ils entrent en tension. Un programme de formation sert-il d’abord les trajectoires professionnelles locales, une offre de compétences pour les entreprises ou un objectif de réduction des départs ? La réponse se trouve dans les budgets, les conventions et les indicateurs, pas dans le seul vocabulaire du partenariat.

Trois calendriers suisses, trois objets distincts

Le Conseil fédéral a adopté sa stratégie Afrique 2025–2028 le 20 décembre 2024. Pour la première fois, cette stratégie géographique couvre l’ensemble des régions du continent. Elle doit être distinguée de la stratégie de coopération internationale de la même période, qui organise plusieurs instruments et plusieurs régions du monde. Confondre les deux conduirait à attribuer à l’Afrique la totalité d’une enveloppe mondiale. [1, 2]

La présentation financière de la coopération internationale indique un plafond de crédits d’engagement de 11,12 milliards de francs pour 2025–2028. Ce plafond n’est ni une dépense déjà exécutée ni un budget exclusivement africain. Les allocations annuelles relèvent d’un autre niveau de décision. La distinction entre autorisation pluriannuelle, budget disponible et paiement réalisé est indispensable pour évaluer une priorité réelle. [2]

Enfin, le 24 juin 2026, le Conseil fédéral a fixé des orientations pour la coopération à partir de 2029, avec un projet de stratégie 2029–2032 à préparer. Il a notamment annoncé une nouvelle répartition des compétences entre DDC et SECO, ainsi qu’un renforcement de la place de l’aide humanitaire. Ces annonces éclairent la trajectoire politique, mais ne doivent pas être antidatées comme si elles constituaient toutes les règles opérationnelles de 2025. [3]

Les intérêts suisses ne sont pas dissimulés dans les documents

Le DFAE présente son action africaine comme une combinaison de défense des intérêts suisses et de coopération avec des gouvernements, entreprises, milieux scientifiques et organisations civiles. La paix et la stabilité y sont reliées à la sécurité de la Suisse ; les relations économiques sont, elles aussi, explicitement valorisées. Cette formulation permet de documenter un intérêt national. Elle ne suffit pas à établir un dommage pour les partenaires africains : les intérêts peuvent coïncider sur certains objectifs et diverger sur d’autres. [4]

Le cas nigérian illustre cette pluralité. La fiche bilatérale suisse, publiée en février 2026, fait remonter le partenariat migratoire à 2011. Elle mentionne le retour volontaire, la lutte contre la traite, la gestion migratoire et des actions de formation et d’employabilité. Le rapprochement entre migration et développement n’apparaît donc pas ex nihilo avec la stratégie 2025–2028. Cette continuité doit être intégrée à toute affirmation de « refonte ». [5]

La même relation comprend le commerce, l’aide humanitaire et la promotion de la paix. L’existence d’un partenariat migratoire n’autorise pas à requalifier automatiquement chacune de ces activités en opération de contrôle. Il faudrait, pour cela, montrer dans un contrat ou une décision qu’un financement particulier dépend d’un résultat migratoire défini. Le corpus consulté établit l’articulation politique ; il ne prouve pas une conditionnalité uniforme. [5]

Les indicateurs révèlent la hiérarchie des objectifs

Un mécanisme d’alignement peut apparaître à plusieurs endroits : lors du choix d’un pays prioritaire, dans l’éligibilité d’une dépense, dans la sélection des bénéficiaires ou dans la mesure de performance. Si une action agricole est évaluée sur la hausse durable des revenus, elle répond à un objectif productif. Si sa réussite est appréciée principalement au nombre de départs évités, elle entre dans une autre logique. Il faudrait consulter les cadres de résultats pour déterminer quelle situation prévaut.

La coopération peut également élargir les possibilités d’action plutôt que réduire la mobilité. Former une personne, lui permettre d’obtenir un emploi ou protéger ses droits ne commande pas, en soi, qu’elle reste définitivement à un endroit. Présenter toute amélioration économique comme une baisse nécessaire de la migration serait une causalité non démontrée. L’évaluation doit distinguer départ contraint, circulation professionnelle, mobilité régulière et installation durable.

Les annonces de juin 2026 illustrent une autre tension possible. Le gouvernement prévoit de concentrer davantage la DDC sur les pays à faible revenu, notamment africains, et le SECO sur des économies à revenu intermédiaire. Dans un cadre financier contraint, la répartition entre urgence humanitaire et investissements de long terme devient un arbitrage central. L’intérêt pour les populations dépendra des montants effectivement disponibles et des activités conservées, pas seulement de la place de l’Afrique dans le discours. [3]

La mobilité africaine possède son propre cadre stratégique

Les institutions africaines ne définissent pas exclusivement la migration comme un problème à contenir. Le huitième Forum panafricain sur la migration, organisé en 2023, a placé au centre de son programme les liens entre libre circulation, commerce, travail et développement dans le contexte de la Zone de libre-échange continentale africaine. Ce cadre ne supprime pas les enjeux de sécurité ; il oblige à considérer aussi la mobilité comme une ressource pour l’intégration et les trajectoires économiques. [6]

Cette perspective modifie la question posée aux partenariats européens. Une politique qui soutient les services publics, les compétences et les voies régulières peut renforcer les choix des personnes. Une politique qui ne mesure que la réduction des déplacements peut négliger leurs autres intérêts. L’enjeu n’est donc pas de déclarer toute coopération migratoire illégitime, mais de vérifier si les objectifs africains disposent d’une place effective dans la conception et l’évaluation.

La souveraineté doit ici être décomposée. Un État peut obtenir un financement et renforcer son administration, tandis qu’une association locale demeure privée de ressources stables. Une entreprise peut bénéficier d’un marché sans que les compétences de maintenance soient transférées. Une personne peut recevoir une formation dont la reconnaissance reste limitée. Ces configurations sont des questions d’enquête ; elles ne peuvent être imputées à l’ensemble de la coopération suisse sans éléments précis.

La critique associative n’est pas un audit de chaque programme

Une réaction d’Alliance Sud, relayée par Fribourg solidaire après les annonces de juin 2026, critique un recul de la lutte contre la pauvreté au profit des intérêts propres de la Suisse. Cette prise de position constitue une contradiction documentée au discours gouvernemental sur l’efficacité et le recentrage. Elle doit être attribuée à l’organisation qui la porte, et non présentée comme la démonstration comptable du devenir de chaque programme africain. [7]

L’appréciation des effets exigerait notamment des conventions par pays, des séries comparables de dépenses, des conditions de financement et des évaluations indépendantes. La seule présence du mot migration ne permet pas de distinguer protection des personnes déplacées, coopération consulaire, réintégration ou contrôle sécuritaire. Agréger ces fonctions sous une même étiquette ferait perdre l’information nécessaire au jugement.

Le corpus mobilisé comprend une documentation africaine de cadrage, mais pas de contre-évaluation africaine détaillée de l’ensemble de la stratégie suisse. Il ne comprend pas non plus d’entretiens avec les bénéficiaires. Cette limite n’invalide pas les décisions officielles établies ; elle restreint la portée de la conclusion sur les bénéfices, les contraintes et la répartition du pouvoir dans les programmes réels.

D’ici 2028, suivre les capacités plutôt que les slogans

Trois évolutions pourraient permettre de départager les interprétations. Une première serait la publication de résultats montrant que les financements améliorent les services, les revenus et la maîtrise locale des institutions sans conditionner ces acquis à l’immobilité des personnes. Une deuxième serait une concentration croissante sur des indicateurs de retour ou de contrôle, au détriment des finalités productives. Une troisième serait une coexistence de ces logiques selon les pays et les instruments. Aucune ne peut être déduite du seul titre de la stratégie.

La présence d’intérêts suisses n’est donc ni une révélation d’intention cachée ni une preuve suffisante de coopération équilibrée. Ce qui importe est la capacité des acteurs africains à négocier les priorités, conserver les compétences et obtenir une évaluation des résultats qui ne soit pas exclusivement définie par le bailleur.

Au 13 octobre 2026, la conclusion la mieux étayée est celle d’une articulation assumée entre développement, politique extérieure et migration, avec une réorganisation future annoncée. La thèse d’un alignement intégral de la coopération africaine sur le contrôle sécuritaire et migratoire reste plus large que les preuves disponibles. Elle doit être testée programme par programme, et non transformée en fait par répétition. [1⁠–⁠5]

Les textes qui permettent de distinguer stratégie et exécution

[1] Conseil fédéral, « Le Conseil fédéral adopte sa nouvelle stratégie pour l’Afrique 2025–2028 », 20 décembre 2024. Consulter la source · admin.ch

[2] DDC, « La stratégie de coopération internationale de la Suisse 2025–2028 », présentation et questions-réponses consultées le 13 octobre 2026. Consulter la source · deza.eda.admin.ch

[3] Conseil fédéral, « Le Conseil fédéral va opérer un recentrage de ses activités de coopération internationale et renforcer l’aide humanitaire », 24 juin 2026. Orientations principalement destinées à la période ouverte en 2029. Consulter la source · admin.ch

[4] DFAE, « La Suisse veut participer activement à favoriser l’avenir de l’Afrique », 20 décembre 2024. Consulter la source · eda.admin.ch

[5] DFAE, « Relations bilatérales Suisse–Nigeria », 1er février 2026. Historique et contenu déclaré du partenariat migratoire. Consulter la source · eda.admin.ch

[6] Union africaine, huitième Forum panafricain sur la migration, « Bolstering Free Movement and Trade Nexus in AfCFTA », 31 octobre 2023. Cadre africain de comparaison. Consulter la source · au.int

[7] Fribourg solidaire, page réunissant le communiqué fédéral du 24 juin 2026 et une réaction d’Alliance Sud. La critique est utilisée comme position d’acteur. Consulter la source · fribourg-solidaire.ch

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